CHAPITRE III
Office de 1 Invention de saint Etienne
La composition de cet office est reconnue à Etienne par Anselme (2), l'annaliste saxon (3), le Micrologue (4), Sigebert de Gembloux (5), Gilles d'Orval (6), l'anonyme de Saint- Trond (7). >"ous pouvons encore ajouter Tritheim (8) et la presque totalité des historiens liégeois modernes.
D'après De Vaux, cet office « est le premier fruit sorti de la plu me d'Etienne, qui paya ainsi le tribut de sa gratitude envers le patron de l'église de Metz, où il avait appris la vertu et les lettres ('■') ». Nous avons vu plus haut qu'avant son élévation au siège de Saint-Lambert, il avait été chanoine de la cathédrale de Metz. Sa rédaction est-elle antérieure ou postérieure à son arrivée à Liège? Il nous est impossible de le préciser.
La fête de l'Invention de saint Etienne remonte certainement plus haut que le X1' siècle, mais nous ne pouvons en fixer la date. Ce que nous savons, c'est qu'avant cette époque elle n'avait pas d'office propre; celui de la fête patronale du 26 décembre —
(i) Revue Bénédictine, 1911, p. 236.
iJ) ('.est. pontif. (op. cit.); Hartène et Durand, Amplis. Coll., t. IV, p. 857, ou M. G. II.. Scriptores, t. VII, p. "201.
(») M. G. M . Scriptores, :. VI, p. 590.
(*) Mm.nk, /'. /,.. t. CM, col. 10-20.
Chronica anno 9113 (Micnr, P. /... t. CLX, col. 175): De script, eccles. (MlGNB, /'. /... i CLX, col. 574.)
• M. i.. Il . Scriptores, t. XXV, p. :.l 52.
(7) Manuscrit de la bibliothèque de l'Université de Liège, n° 39, f° 147.
i8) De SCriptorUms eccles. OP. I IT., F i.x \°): Chronique historique. (Op. cit., t. L p. M.
Mémoires. (Op. cit., i. I, p. 675.)
qui est en réalité la date de la translation de ses reliques — en tenait lieu (V
Les considérations ascétiques, seules causes de ce changement, nous sont exposées en détail par Sicard, évèque de Crémone, dans son Mitrale (2).
Les motifs, probablement tout personnels, qui engagèrent Etienne à honorer d'un culte spécial son glorieux patron, sonl insuffisants à expliquer et à justifier le culte particulier voué à ce saint par la ville de Lié^e, car la fête de l'Invention de >;iint Etienne fui célébrée avec son « » tïi o« * propre jusqu'à la suppression de la liturgie liégeoise. Nous savons tous que saint Etienne était fort honoré au pays des Francs; Liège, en cela, suivait la coutume générale. Mais il y a plus : En !K7. l'évèque Hugues érigea en cette ville une église paroissiale qu'il dédia à ce saint. Démolie à la fin «In XVIIIe siècle, son nom fui conservé à une rue voisine (3). C'est là tout ce <pii reste de l'antique vénération liégeoise envers saint Etienne.
Qu'es) devenu l'office composé pour celle fête? On l'a considéré jusqu'à nos jours comme perdu (4). La plus superficielle investigation tentée dans les livres liturgiques liégeois suffit à modifier ce jugement. Il ne faut pas d'ailleurs remonter bien haut, puisque l'introduction de la liturgie romaine — qui devait n'aboutir qu'au \l\ siècle date seulement du XVIIe siècle.
Il y a tout lieu de croire que l'office propre de cette solennité a cessé d'être en vigueur a partir seulement de l<SU.">. Le rite liégeois semble avoir persisté jusqu'à celle date et cela en dépil de la pression exercée par plusieurs ecclésiastiques en laveur du rite romain.
La lui 1 h* OuihI a nobis de Pie V accordait aux ordinaires la
Soi etii olennité: l'nimnM. Mémoires pour servir à l'Histoin Bruxelles, i. m. 1732. pp. l-ll ei 811-315.
(«) l.il. I\. chap. vi. dans Mignb, P. /... t. CCXIH, col. 407. Voir aussi dom GcÉ- H \m.kii. Annie liturgique. Temps <l>- Noël I. à la fêle de l'octave de saint Etienne. i m. Gobi rt, L« r» i I ! Op. « rr., t. I, p 474.)
(*) Abbé S. Iîai ai , Les S ' . cit., p. 7ï
faculté de conserver leur bréviaire propre à condition qu'il fût en usage depuis deux cents ans. Le bréviaire liégeois bénéficia du privilège stipulé dans cette bulle.
Toutefois, plusieurs ecclésiastiques avaient adopté assez rapidement le bréviaire romain imprimé àLiégedès 157:2.
Cette divergence parmi le clergé amena l'autorité ecclésiastique à examiner la question. Le w2 septembre 1608, le chapitre de la cathédrale nomma une commission dans le but de réformer le bréviaire liégeois, pour le rendre plus conforme au romain. Ce projet ne sourit point à tout le monde, car le Svnode de 1618 invita le clergé à adopter le rite romain, sans toutefois lui en faire une obligation (1).
La commission ayant terminé ses travaux, les soumit à l'approbation du chapitre, le 20 février 1619. Il s'éleva plus d'une objection à ce sujet, si bien que le bréviaire réformé ne fut adopte qu'en 16:23 par les chapitres, et par le clergé paroissial en 1624.
Cependant un grand nombre de prêtres continuèrent à suivre le bréviaire romain et bientôt il en résulta une certaine confusion dans l'office où l'on suivait le bréviaire liégeois réformé. C'est pourquoi le nonce Caraffa, (fui résida à Liège de 1625 à 1634, voyant que les chanoines qui suivaient le bréviaire romain gardaient le silence à l'office, leur conseilla de se conformer aux autres chanoines, au moins dans l'office public. Les statuts de l'église de Looz, publiés en 1628, relatent cette intervention (2).
(') « Ad majorem porro hujus Uiœcesis Leclesiarum cum Romana conformitatem, Rituumque ac caeremoniarum certiorem uniformitatem, ilesideramus ut saltem paulaiiui, et quantum tieri poterit, omnes ubique Romanum Officium sequantur. » (Décréta Synodi diœcesanae Leodiensis. Anno Domini 1618 celebratae. Titulus X, ca|). VI, dans Manigaut, Praxis pastoralis. Liège, t. 111. 1756, p. 259.)
(2) « Quoniam vero |>ro hac re impedimentum cognovimus oriri ex eo quod plurimi canonicorum privatim divinum officium ex Breviario Romano recitant, unde tit ut postea sileant in choro dum ibidem alii ex Breviario Leodiensi more consueto illud canunt, liortamur omnes ut in hac parte etiam cum reliquis convenant ac Breviario Leodiensi solummodo utantur, Romano intermisso, ita enim Beo magis grata erit eorum oratio quam, videlicet, ritus ut similitudo eadem commendabit. » (J. DàRIS, Histoire de la bonne ville de Louz. Documents tiùtoriqties. Liège, 1864, p. 85.)
L'année suivante, le même prélat réitéra s<»n invitation, mais avec une insistance plus grande, au clergé de la Métropole
Le bréviaire liégeois réformé étant en Lui-même très orthodoxe, très beau et portant à la piété . conserva toujours des partisans nombreux et d'illustres défenseurs, entre autres le savant théologien Manigart, et plusieurs évêques
Jean-Théodore de Bavière s'appuie sur l'approbation du nonce Caraffa pour le recommander à l'estime et à l'approbation de son clergé, et son exemple sera suivi par Charles d'Oultren ont 'huila magnifique édition qu'il fera publier en ITtit»
C'est à l'usage «les prêtres qui suivaient le bréviaire romain que, dès 1623, on publia en appendix les offices propres aux -amis <lu diocèse, que l'on appropria au nouveau rite
Nous avons ainsi l'explication de l'absence complète d<- Graduels et d'Antiphonaires liégeois imprimés; aucune raison n'en motivait l'impression; les manuscrits usités jusque-là pouvaient encore servir. L'ordonnance des offices avait bien subi quelques légères modifications; il y a lieu de croire que la partie musicale n'eut pas ;, en pâtir. l)u reste, rien n'empêchait l'une et l'autre église de faire écrire de nouveaux livres si le besoin s'en taisait sentir. Ce fut le cas pour la collégiale Saint-Paul en 17 16.
Pour revenir a L'office de ['Invention de saint Etienne, nous disons qu'il ne figure pas ;iux appendix précités, tandis que tous les bréviaires Liégeois le portent. Et pourquoi cela'.' Pour la raison bien simple que le bréviaire romain, après avoir admis cette solennité, lui assigna aussi un office, lequel n'est autre cpie celui de la fêle patronale.
(M « Rortamur universos, ut soin Breviario Leodiensi, etiam intra :m'>\c< proprias utantur, qu<> iia cum Ecclesiae consuetudine conformentur. » Breviarium I Liège. Kints, 1746. Préface.) (*) J. Dabis, Notices historiques sur les églises du diocèse de Liège, i. W. p (J) 1 ■'. Kisrs et Cl. Plomtbi \. Liège, 1766, \ volumes avec gravun (*) Officia propria festorum ecclesiae ei dioces-is Leodiensis, id tormam Hre\ Romani redacta.
Si nous en croyons un texte du Micrologue la fête de l'Invention de saint Etienne n'était pas encore, de son temps, admise dans la liturgie romaine. D'aulre part, il nous apprend que l'auteur de l'office est Etienne de Liège, le même qui a écrit celui de la Sainte Trinité, l'un et l'autre repoussés par le Siège apostolique (').
Cela ne l'empêcha point de se propager hors du diocèse. Elle se célébra à Groenendael (Brabant) et à Vindesheim (Allemagne) avec trois leçons propres (2); à Cologne (3), à l'abbaye de Saint-Hubert dans les Ardennes (4). Elle était aussi en usage en France, par exemple en Normandie (5). L'ordre des Chartreux l'adopta en 122*2 avec trois leçons propres (6).
L'abandon des liturgies particulières en laveur de la romaine fit délaisser l'office composé par Etienne, car, comme nous l'avons déjà dit, celle-ci se servait pour l'Invention du même office que pour la fête.
Si les chroniqueurs sont unanimes à déclarer Etienne auteur d'un office de l'Invention de saint Etienne, ils ne nous fournissent pas les éléments nécessaires à son identification. Dans celte conjoncture, est-il permis de douter de l'authenticité de l'office que nous présentons? L'édition primitive n 'aurait-elle p;is été supplantée par une œuvre postérieure? En définitive, quels sont les arguments sur lesquels nous fondons notre jugement?
(') « Nam quidem Leodicensis Stepbanus idem officium [S<ae Trinitatis], sieut et historiam de inventioni S1' Stephani, eomposuisse asseritur, quae utraque ab apostolica sede respuuntur. » (Migne, P. L., t. CLI, col. 1020.)
(*) Dom C. Mohlberg, Radulphede llivo. (Op. cit., p. 236.)
Manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles, n° 1460, f° 184 v°.
(*/ Manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles. Graduel du XIe on XII0 siècle. Fonds Féiis, n« 11. 3824 (ancien 1162), f° 124 r°.
(5) Manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles. Antiphonaire. Fonds Fétis, n° II, 3827 (am-ien 1211). Le n° II, 3829 ne porte que le IX« Répons, f° 155 (XIV* siècle).
(,;) A. Degand, La Liturgie des Chartreux, dans Dictionnaire d'Archéologie, de dora Cabrol, op. cit., t. III, lre partie, col. 1056.
Ils sont de plusieurs ordres : eu premier lieu, L'unanimité des documents, tant locaux qu'étrangers, à fournir une seule et
même version, soit pour la partie littéraire, soi) pour Ut partie musicale. Tous n'ont certes pas la même autorité. La qualité de plusieurs d'entre eux suiïit, en tout cas, à déterminer plus qu'une simple probabilité. Nous citerons les principaux, <i en tout premier lieu, deux manuscrits en neumes-accents de la Bibliothèque nationale de Paris, découverts par M. Gastoué qui nous en fait la description suivante :
N° 12584. — Gradùel-antiphonaire monastique, grand format, notation en neumes-accents français du premier tiers du XIe siècle. 11 est originaire de Saint-Maur-des-Fossés. (.>> manuscrit était déjà à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés du XIe-Xll siècle. 11 y resta jusqu'à la Révolution, d'où il entra à la Bibliothèque nationale.
V i2601. — Lectionnaire-antiphonaire monastique, grand format. Pars aestiva. Commencement du XIe siècle. Origine probable : Cluny. Il étail déjà à Saint-Maur-des-Fossés au
XIe siècle. .Même notation que le précèdent. L'office de l'Invention de Saint Etienne occupe dans ce manuscrit les folios il- 1 i et les folios 312-313 dans le manuscrit précédent.
Viennent ensuite trois manuscrits noie- sur portée :
1. — Antiphonaire de la Bibliothèque royale de Bruxelles, fonds Fétis II. 3827, sans date ni lieu de provenance. C'esl un manuscrit sur parchemin avec texte et notation musicale écrits sur deux colonnes. Le texte esl en jolie minuscule gothique. \ signaler : les lia^ie-* des lettres <L i, /'. relativement peu développées, quelques liaisons caractéristiques de l'écriture dite
l1) Nous prions Le savant rédacteur de La Tribune de Sain G 'iloir
bien agréer nos plus sincères remerciements pour les nombreu qu'il a bieo voulu entreprendre a notre intention.
de forme, où un trait est commun à deux lettres; les doubles lettres ae, oe sont toujours remplacées par IV. Les capitales sont oi nées de filets rouges qui, en se développant, s'étalent sur la marge, à gauche.
Ces quelques données, jointes à la physionomie générale de l'écriture, nous incitent à fixer sa rédaction à la fin du XIIIe siècle ou au commencement du XIVe. Nous penchons de préférence pour cette dernière date, à cause de la nature de sa notation. Elle est en notes carrées, très soignée. Les neumes dits expressifs : strophicus, quilisma, etc., — à l'exception du pressus, — l'ont complètement défaut.
Le cephalicus est ordinairement traduit par une virga en forme d'étendard, autrement dit, comme une ligature de la notation proportionnelle. Les mélodies sont bien défectueuses pour l'époque, surtout si nous les comparons à la version liégeoise du même temps.
Quant à l'origine du manuscrit, le cursus dont il fait usage parle en laveur d'un ordre monastique ancien : /" Nocturne, (i Antiennes. i Répons; II Nocturne, idem; HP Nocturne, 1 Antienne, 4 Répons; Laudes, 5 Antiennes, 1 Répons; pas d'Hymne; Antienne ad Benedictus. Vêpres, 5 Antiennes, Répons et Hymne. Le lieu de provenance pourrait bien être la Normandie. Nous le conjecturons ainsi d'après la présence dans cet antiphonaire de l'office propre des deux célèbres évangélisateurs de cette contrée : Saint-Ouen et Saint-Brendan (*), office composé apparemment par le moine Isembert (2).
II. — Antiphonaire de la collégiale de Sainte-Croix à Liège. Une inscription en vers latins nous apprend qu'il fut exécute
(*) Fos 69 et su iv.
- < Sous l'abbé Henri (t 1032) et dès avant 1030, le moine Isembert composa tout ensemble le texte et le chant de l'otlice de saint Ouen... » (E. Vacam>aki>. Principaux écrits sur saint Ouen du VIIe au XVIIIe sircle, dans Anai.ec.ta Boi.i.andiana. t. XXV, p. 166); A. GaSTOUÉ, Art grégorien (Op. cit.. p. 90); A. Lkc.his. L'École normande de chant liturgique, dans Revue (Iiœgorienne, mai-juin 1922. pp. 88 et suiv.
sons la direction et aux frais de Philippe Bruni |Le Brun], doyen de cette collégiale, mort en l^*3i :
Ordinat hec duo bis cantor. B. volumina nobis
Duclu precipuo Ph. Decane tuo.
Pro cruce fit labor is, vos pro mercede laboris
Qui crucifixus erat x p c. ad astra ferat (*).
Il y a deux exemplaires du même Anliphonaire, dont chacun se compose également de deux volumes, grand in-folio sur parchemin. Ils sont écrits en belle notation gothique. Les mélodies sont bien conservées et le graphisme des notes clair et net. Les neumes d'ornement sont au complet, de même que les vocalises les plus développées; quelques-unes ont été grattées dans la suite. Ces manuscrits, à en juger d'après les annotations marginales, lurent en usage jusqu'au XVIII' siècle au moins (2). L'usure des montures en cuivre sur le plat des ais, comme celle des dos, plusieurs fois renouvelés, témoignent aussi, de leur côté, d'un service intense et prolongé. Les offices des saints du diocèse s'y trouvent naturellement au complet.
(') F° 118 r° «i 11 2e volume. L'explication nous est fournie par ce texte du cartulaire de ta même église : « Fecit etiam [Pbilippus Bruni Decanus 1334-4361) in domo sua et in celarii Ecclesiae suis exppnsis conscribi et totaliter tieri. Bibliam in quatuor pulcris voluminibus quatuor Antipbonalia raeliora. » C'est au doyen Bruni, que l'église Sainte-Croix doit la partie ogivale que nous admirons encore aujourd'hui. Pour les renseignements biographiques et les importants tra\;m\ exécutés par cet illustre personnage : K. Ton. mi i . Inventaire analytique des chartes de la collégiale de Sainte-Croix à Liège. Bruxelles. Kiessliug, 1911, pp. \u et suiv.
(*) C'est, sans nul doute, au chant contenu dans ces Antipbonaires que le chapitre de celte collégiale tit allusion lorsqu'il statua, te 3 février 1541, que l'on i servirait, désormais, que de l'ancien chan! grégorien : « Quod cantus gregorianus, deinceps, in eorum ecclesia Sanclae Crucis, cum suis notis consuetis, decantari debeat, prout bactenus, ah immemoriali tempore cilra, cantari solebat, etiam in singulis caudis, et non per modum abruptum, jam noviter, licet nulliter, introdUCtum. b d'. PON( i i h. Inventaire, OP. I n .. p. XX, i Ole 1.)