I . P. KlRKMAN
es opinions religieuses d'Etienne Dolet ont été le sujet de grandes discussions entre ses critiques et ses biographes; on a écrit sur cette question bien des choses absolument fausses et bien des choses vr.
en partie. Rejeté tout à la lois par les catholiques par les protestants. Dolet a été généralement considéré comme athée, et avant que M. Taillandier publiât le Procès, document que nous avons cite si souvent, on ne savait pas au juste quelles étaient Les accusations qui le firent condamner à mort. One Dolet eut été exécute comme athée relaps c'était l'opinion reçue, et bien que ce m pas la la teneur de l'acte d'accusation, je suis | roiro
que tels m étaient l'effet et le but. et que la croyance prèsque universelle qui faisait passer Dolet pour matérialisl
pour athée (car les mots étaient alors et furent depuis employés comme synonymes) était partagée par ses juges. Toutefois les controversistes catholiques trouvaient parfois quelque intérêt à le confondre avec les protestants afin de faire retomber sur eux les blasphèmes attribués au malheureux Dolet.
La Croix du Maine dit que Dolet fut brûlé comme calviniste. Jacques Severt, dans son Anti-Martyrologe, ouvrage cité plus haut, le fait passer pour luthérien l, et Le Laboureur, dans ses additions aux Mémoires de Castelnau-, dit qu'il fait partie des prétendus martyrs glorifiés dans le Grand Martyrologe de Genève; mais, comme Bayle l'a fait remarquer le premier, il n'est nullement question de Dolet dans ce livre. Et je n'ai pas trouvé d'ouvrage protestant, où il soit considéré comme martyr protestant, antérieur à V Histoire (anonyme) Abrégée des Martirs François du tems de la Reformations, dont l'auteur se contente d'adopter l'opinion de Severt. Le Laboureur cite une lettre du cardinal Philibert Babou, dit de la Bourdaisière , écrite de Rome à Bernard Bochetel, évêque de Rennes, datée du 23 mai 1562, dans laquelle il dit avoir vu dans sa jeunesse «Dolet, un des premiers qui commençant par assez légères opinions et de peu d'importance, tomba en peu de temps es les plus exécrables blasphèmes que j'ouis jamais'*».
Calvin, écrivant peu après la mort de Dolet5, dit: «C'est un fait notoire qu'Agrippa, Villanovanus, Dolet et autres Cyclopes ont toujours méprisé ostensiblement l'Évangile, et qu'à la fin ils sont descendus si profondément dans l'insanité et la furie, que non seulement ils ont vomi d'exécrables blasphèmes contre le fils de Dieu, mais que pour ce qui regarde
1 Voici le texte mime : // catéchisait sur Dogmes adultérins et scandali^oit.... Il fut étranglé, puis brûlé... sous le bruit et la qualité d'homme Luthérien ».
2 Vol. I, p. 347.
3 Amsterdam 1684, p. 407.
1 Mémoires de Castelnau, vol. I., p. 347.
5 De Scandalis, Genève, Crespin, i55i, p. 78.
la vie de l'âme, ils ont déclaré qu'elle ne diffère nullement, celle des chiens et des pourceaux.» Du Verdier, quelq années après, dit que Dolet fut „convaincu d'acte d'athéisme ' et Dupreau (Prateolus) le fait figurer dans sa liste des atl en compagnie de Diagoras, de Pline, de Lucien et de Lucr<
Nous avons vu que le bruit courait dès 1535 que Dolet était matérialiste et niait l'immortalité de l'âme. Dans la lettre d'Odonus à Gilbert Cousin, écrite cette année-là, Dolet est classé parmi les athées, on lui reproche sa conduite irréligieuse et il est traité d'inipius, sine dc<>, sine fuir, sine religione alla. Dans une des premières pages du premier volume des Commentaires, Dolet nous dit que les Toulousains l'avaient calomnié auprès du roi au sujet de la religion, et il semble faire comprendre que ce fut à l'occasion du voyage du roi à Toulouse (août 1533) que cette dénonciation fut faite. Nous avons peine à croire qu'il en fut ainsi, cependant nous voyons que Dolet se défendait de ces attaques et que de fort bonne heure son orthodoxie fut mise en doute. Ces accusations furent formulées dans un livre imprimé par Floridus Sabinus en 1539, et sans nul doute considérées généralement comme vraies. Elles se fondaient probablement plutôt sur la com sation que sur les ouvrages de Dolet, puisque la teneur gi raie de ses écrits ne les vérifie pas, encore qu'il ne manque pas de passages, dans les Carmina comme dans les Commentaires, qui devaient certainement fournir des preuves corroboratives à ceux qui désiraient ajouter foi à la rumeur publique.
Dans ses Horœ Succissivœ, Floridus dit que Dolet était l'un de ceux qui niaient l'immortalité de l'âme et plaçaient le plus grand bien dans les plaisirs charnels1. A quoi Dolet
iProsopographie, y\ Lugduni 1672, p. io3 par erreur a Tout ce qui se rapporte à Dolet, \ compris le p rtra mis dans
tioo subséquente de la Pr
[ui inquam unicus Axistippî germanus mortalem esse ac summum bonum in corporis voluptate consistere non Jubitat ". Lib. III, C. 4.
répond ce qui suit : « Vous dites que Dolet ne croit pas que
l'âme survive au corps il faut que vous prouviez cela, soit
par mes écrits, soit par ma vie. Qui peut dire que mon langage est autre que pieux, chaste, rempli de respect pour Dieu? Et qu'y a-t-il dans mes écrits qui puisse le moins du monde exciter un soupçon d'impiété (car j'appelle impiété l'opinion qui veut que l'âme périsse) ? La vie que je mène
n'est-elle pas vraiment chrétienne? On voit clairement
par mes écrits combien je suis contraire à cette opinion : et je rappelle ici les vers sur l'immortalité de l'âme qui font partie de mon Genethliacum. » Il cite alors le passage (que j'ai donné en partie plus haut) commençant par ces mots : « Tu ne crede, animos una cum corpore Privari usura ». Il adresse ensuite un appel à ceux dans l'intimité desquels il a vécu pour leur demander si sa vie n'est pas telle que doit être celle d'un chrétien1. Dans son Adversus calumnias Doleti, Floridus répond ainsi à la défense de Dolet: «L'opinion qu'on a généralement de votre impiété ne saurait être combattue par aucun extrait de votre Genethliacum, car je tiens pour certain que vous parlez avec prudence et non pas ouvertement de ce que vous croyez au sujet de Dieu et de l'âme, de peur d'être immédiatement saisi et mis à la torture. »
Nous ne manquons pas de témoignages contemporains qui nous montrent que Dolet passait généralement, sinon pour athée, du moins pour matérialiste. J. C. Scaliger le dit à plusieurs reprises et André Le Freux (Frusius) fait à Dolet (dont le nom se prêtait facilement aux jeux de mots) l'honneur de lui consacrer la quarantième de ses épigrammes contre les hérétiques reconnus :
"Mortales animas gaudebas dicere pridem Nunc immortales esse Dolete doles. „2
1 Doleti Liber De imit. Cic. adv. bloridum Sabimtm, v. 41.
2 Pocmata. Cologne i558.
Dans l'exemplaire des Francisa Valesii Fata de Dolet qui se trouve à la Bibliothèque nationale, on lit les vers suivants écrits d'une écriture contemporaine et signés Binetus1'.
"Qui modo Francisci descripsit Fata Doletus, Non sua prospexit fata futura miser; Debuit insequier Christium, nec vivere fato Atheus, et rapidi.s inde perire foci-..,,
Gigas commence une de ces épigrammes par ce vers: "Nate Dei verbum videre dolende Dolete.,,
Toutefois si nous examinons les œuvres de Dolet, il est clair que dans ses livres non seulemenntrien ne peut justifier l'appellation d'athée, mais que tout nous porte à conclure que Dolet était théiste sincère, et qu'il reconnaissait un être divin, créateur et maître du monde. Si toutefois nous désirons arriver à quelque chose de plus précis, de grandes difficultés surgissent et les livres de notre auteur nous offrent quelques contradictions. Les aveux qu'il se plaît à nous faire de son orthodoxie et ses vers à la Vierge ne sont pas entièrement concluants. Le lecteur n'est pas frappé par leur accent de sincérité, il se rend compte qu'il s'agit plutôt d'une question de forme que d'une ferme croyance. Dans le second volume de ses Commentaires, au mot anima, après avoir donné quelques explications de ce vocable et quelques exemples de son emploi par Cicéron, il ajoute: «Outre cette signification, anima est employé pour exprimer une certaine force céleste par laquelle nous vivons, nous nous mouvons, et nous sommes des êtres
•Cotait évidemment Jehan Binet, ne à Béarnais et nomme profess. Collège de Guyenne en novembre |533. V Gaullieur : Histoire du Collège de Guyenne, p. 54. 118. I tographe donné par M. Gaullieur p. 6o] est identique de l'exemplaire de la Bibliothèque Natioi
raisonnables. Quelques-uns, à la vérité, attribuent cette force au sang et d'autres à d'autres parties du corps ; les uns croient qu'elle est mortelle et qu'elle s'éteint en même temps que le corps, mais d'autres ont assuré qu'elle est immortelle, croyant qu'après la destruction du corps, suivant que la vie de l'homme a été bonne et pure, ou mauvaise, l'âme monte au ciel ou descend en enfer. Ces opinions concernant la mortalité et l'immortalité de l'âme aussi bien que les différents jugements des hommes au sujet de la religion et leurs différentes doctrines sur le culte de Dieu ont été discutés par moi dans les livres intitulés De opinione que je lègue à la postérité, afin qu'elle puisse voir que j'ai passé ma vie comme il convient à un homme de la passer et que je n'ai pas perdu mon temps en me consacrant d'une façon regrettable à des bagatelles. »
Au sujet de l'immortalité de l'âme cependant il n'est pas douteux que Dolet exprime ses sentiments vrais quand il dit dans sa réponse à Sabinus, et dans plusieurs de ses poèmes et autres ouvrages, notamment dans Y Avant -Nais sauce, qu'il est impie de la nier. Toutefois il semble avoir eu de grands doutes, comme en ont tous ceux qui n'acceptent pas comme irréfutables et définitifs les dogmes de l'Église et les doctrines du Nouveau Testament au sujet du sens à donner au mot immortalité. Tout en employant parfois un langage qui implique qu'il acceptait l'immortalité de l'âme dans le sens orthodoxe et ordinaire de ces mots, nous voyons par d'autres expressions qu'il se demandait si l'âme de chaque individu avait une existence indépendante après la mort, ou si elle était absorbée dans le créateur ou dans l'âme de l'univers. Dans ses premiers poèmes en effet et particulièrement dans son ode à la mémoire de Simon Villanovanus *, il semble douter que l'on ait conscience de quelque chose après la mort, et dans un poème fort triste qui se trouve dans le même
1 Voyez plus haut, p. 32.
volume: Expetendam esse mortem, se trouve, d'après M. Boulmier, la phrase qui donna naissance à L'accusation d'athéisme
et de matérialisme. En voici la conclusion :
"Nunc ergo vitam quo insipiens cupis?
Quo corpus optas omnibus obviura Morbis, malisque? Quo pr< care P< rpetuas tibi, stulte, pœnas?
N< mortis horre spicula, quae dabit Sensu carere; vel melioribus Locis t< gi, et statu esse laeto Elysii est nisi spes inanis.1,,
La note qu'il donne, dans ,1e second volume des Commentaires, au mot Mors, nous fait peut-être voir ses vrais sentiments plus clairement qu'aucun autre passage de ses écrits. «J'en arrive maintenant à la question de la mort, cette limite extrême de la vie, qui fait la terreur de ceux qui vont mourir, mais qui n'est qu'objet de risée pour ceux qui sont immortels, je veux dire ceux qui ont acquis un renom glorieux d les armes ou une réputation littéraire. Et peut-il se croire à jamais anéanti quand son âme se séparera de son corps, celui qui est certain de vivre dans tous les temps grâce à la réputation d'excellence qu'il aura acquise? Les traits de la mort sont-ils terribles pour des héros de cette sorte, quand par la renommée éternelle de leur nom ils les ont émouss et privés de toute force V Que cela soit vrai pour ce qui me regarde, je n'hésite pas à le montrer ici. Rien certainement ne pouvait me porter à me consacrer plus promj
1 a Aussi pourquoi desires-tu la vie, . pourquoi veux-tu u
soit exposé aux maladies, et aux maux . Pourqu frances soient éternelles . N'aie point peur ,1.
ront de toute sensation ou te donneront un abri dans - ~res
et te rendront heureux, à moins que vain soi: haut, p. 377, 3;8.
ment et plus courageusement au métier des armes ou aux lettres que l'idée constante et le souvenir de la mort. Je ne dis pas cela parce que je désire mourir avant le temps, car agir ainsi serait contraire à la nature de l'homme, mais parce que je désire conquérir la mort, et, tant que je vivrai, passer ma vie si noblement et si courageusement que je puisse réassurer l'immortalité soit dans le métier des armes, soit dans le domaine de la littérature. Si ceux qui s'exposent aux dangers de la guerre ou dépensent leur vie en se consacrant trop ardemment à la littérature n'étaient guidés par ce désir et n'étaient soutenus par cette élévation d'esprit, croyez-vous qu'ils agiraient comme ils le font, avec tant d'enthousiasme et tant de grandeur d'âme? En effet, quoi de mieux fait pour engager un esprit noble à s'assurer l'immortalité de la gloire que de se rappeler constamment, — souvenir agréable pour ceux qui sont immortels, — que cette vie doit se terminer dans un court espace de temps. Qu'est-ce que la mort a pu contre Thémistocle, Epaminondas, Alexandre le Grand, Annibal, César, Pompée, les Scipion, Démosthène, Isocrate, Lysias, Homère, Pindare, Aristophane, Cicéron, Salluste, Plaute, Térence, Virgile, Ovide? Le pouvoir de la mort disparaît pour les hommes qui sont protégés par les barrières solides de l'immortalité. Toute rapace et toute féroce qu'elle est, que pourra dans l'avenir faire la mort contre Budé, Longueuil, Macrin, Maine, Maurice Scève, Richer, Hugues Salel, Bembo, Sadolet, Vida, Sannazar, Erasme de Rotterdam ou Mélanchthon? Les œuvres d'hommes aussi remarquables, œuvres vouées à l'immortalité, sont loin des atteintes de la mort et ne périront jamais, mais au contraire la rigueur de la mort et du temps, qui foule au pied toute chose, sera atténuée par les mérites de ces hommes. Aussi l'attente de la mort ne cause de crainte qu'aux esprits faibles, les courageux en ont plus de courage, et, grâce à elle, sont de plus en plus préparés à supporter toutes les peines et tous les dangers. »
L'immortalité que Dolet attendait et à laquelle il croyait du
plus profond de son cœur n'était qu'une immortalité métaphorique pareille à celle dont parle Horace:
Non omnis moriar, multaque pars n Vitabit Libitinam.
Il croyait que ce qu'il avait écrit vivrait et que ce qu'il y avait de meilleur en lui serait transmis aux :turs; •
ainsi qu'il devait être immortel, et souvent quand il parle de l'immortalité, il n'a pas d'autre idée en vue. Parfois cependant il se demande si le bonheur éternel ne consiste pas en une passivité éternelle, et en somme si le Nirvana i pas le bien suprême. Toutefois il subit d'autres impressions et alors il pourrait nous faire supposer qu'il croyait à l'existence réelle de l'âme individuelle après la mort et à la Providence qui régit le monde
Pour croire à l'immortalité de L'âme on peut, en thi - g raie, se fonder sur l'une de ces trois choses: l'autorité de l'Eglise, l'autorité du Nouveau Testament et les déductions du raisonnement; mais ceux qui rejettent les deux premières sont rarement disposés à accepter la dernière pour motiver leur croyance, à moins toutefois qu'ils ne veuillent déclarer qu'ils n'ont qu'un vague espoir. Pour tout homme pensant il doit y avoir des difficultés excessives (je ne dis pas insurmontables) pour reconnaître que la voix de l'Eglise a toute autorité en pareille matière. Naïvement illogiques, les réformateurs ont repoussé l'autorité de l'Eglise, et cependant, d reux de maintenir les croyances, tout en revenant à un< plus simple et à une pratique plus pure, ils ont invente une théorie ingénieuse quoique illogique, qui depuis a trouvé symbole dans le cri populaire des protestants: la t la
Bible seulement, schibboleth qui pour ceux qui n'y ont accoutumés dés l'enfance peut paraître difficile à prononcer. Il n'est pas aisé de comprendre sur quels fondements 3 n'est sur l'autorité de L'Église, on établit le canon de l'Écriture
sainte et la théorie de l'inspiration divine; comment dire alors pourquoi les Epîtres de Barnabas et de Clément n'ont pas, l'autorité de celles de Jude et de Jacques, et pourquoi le troisième et le quatrième livre d'Esdras sont relégués parmi les écrits apocryphes, tandis que le Cantique des Cantiques et le livre d'Esther font partie des livres canoniques?
Que l'Eglise fût infaillible, ni Dolet ni la plupart des esprits sérieux de son temps ne le croyaient, mais Dolet ne pouvait guère croire non plus que Luther ou Calvin fussent infaillibles, et il ne devait probablement pas apprécier beaucoup les raisons sur lesquelles ils se fondaient l'un et l'autre pour déclarer que l'inspiration divine des saintes Ecritures était absolument différente de l'inspiration d'Augustin, de Jérôme ou de Cicéron. La religion qui se recommandait à Dolet, chose presque inévitable pour tous les penseurs de cette époque également incapables d'accepter l'autorité de l'Eglise ou les théories arbitraires des réformateurs, était la religion naturelle, religion qui pour ces penseurs comprenait les devoirs de l'homme en ce monde et qui ne s'inquiétait nullement de l'avenir, car, suivant eux, c'était là un problème dont on ne pouvait rien savoir avec certitude soit par le raisonnement, soit par les spéculations. «La religion naturelle», dit l'un des plus habiles écrivains1 de nos jours en parlant d'une époque postérieure d'un siècle et demi, «peut sembler un refuge qui ne nous offre que peu de sécurité et peu de consolation; mais pour le grand nombre de ceux qui n'ont entendu parler que d'une religion intimement liée à la Bulle Unigenitus, aux billets de confession, à quelque acte d'intolérance ou de cruauté, aux naïves discussions sur la grâce et aux cinq propositions, la religion naturelle que Shaftesbury enseigna en prose et que Pope mit en vers, fut comme l'aurore après l'obscurité de la nuit. » Et cela est encore plus vrai de la religion du seizième siècle, alors que les actes d'intolérance et de cruauté étaient plus
'John Morley : Fortnightly Review, 1S75, p. 4<»3.
nombreux et plus barbares que dans le siècle suivant. Dolet n'était ni protestant, ni catholique; comme Henri Martin le fait remarquer : « La philosophie seule a le droit de revendiquer l'illustre victime de la place Mauhert; la Reforme l'a renié comme impie par la voix de Calvin. -
Mais tandis que les opinion- religieuses de Dok-t semblent être le résultat naturel des circonstances dans lesquelles il se trouva placé, il n'en est pas moins vrai que la Réforme avait toutes ses sympathies; et quoique les questions de doctrim à vrai dire, toutes les questions théologiques semblent lui avoir été indifférentes, il apprécie à sa juste valeur le Nouveau Testament et se rend compte que la cause des réformateurs était la cause du progrès intellectuel. Quelque mince que soit l'intérêt que nous ayons pour les ennuyeuses controver théologiques (qui occupèrent non seulement les esprits religieux du seizième siècle, mais même certains esprits qui, à une époque moins théologique, se seraient consacrés aux pratiques saines de la vie), pour les méthodes précises de justification, pour les discussions qui devaient faire connaître si la règle de la foi et de la vie doit se trouver exclusivement dans les soixante-huit livres que les églises protestantes ont généralement considérés comme seuls canoniques ou si la v<>ix vivante de l'Eglise a une autorité coordonnée, si la grâce | venante ou la grâce de congruité existent', et bien qu'il nous semble que dans plusieurs de ces discussions les champions de Rome aient eu des opinions plus larges et plus raisonnables que les autres, il n'en est pas moins vrai que nous ne devons pas oublier que la cause du protestantisme était essentiellement la cause du progrès intellectuel et de la liberté de penser. Ce fut la cause du protestantisme qui donna une
•Toutes discussions qui pour nous qui vivons dans la dernière partie du dix neuvième siècle nous paraissent avoir le même cai 1 même impor-
tance que les questions soulevées aussi par des docteurs en tl pour
savoir si les fidèles ressusciteront avec leurs en) jour du jugement
es cheveux de la Vierge Marie étaient d eur.
impulsion au développement de la raison, tandis que la cause adverse arrêta ce développement.
Il 3r avait alors, comme il y en a eu de tout temps, de nombreux catholiques qui valaient mieux et de nombreux protestants qui valaient moins que leur religion respective: Pierre Duchâtel, Michel de l'Hôpital, le cardinal Sadolet et sir Thomas More font un contraste heureux avec Calvin, Carlstadt, Cranmer et Somerset.
II peut sembler difficile à un observateur superficiel de faire un choix entre Luther et Calvin d'un côté, et Eck, Clément VII et François Ier de l'autre; Luther avec sa perpétuelle justification par la foi et Calvin avec sa prédestination, sa rigide doctrine trinitaire, son infaillibilité personnelle et sa promptitude à livrer aux mains de l'inquisiteur ceux qui dépassaient d'un cheveu les limites qu'il avait assignées, et, si besoin en était, à les brûler lui-même; Eck avec sa défense des indulgences et de la primauté du pape; Clément VII avec sa servilité et son habileté mondaines, et François Ier avec sa piété mêlée de libertinage. Si l'on doit juger l'arbre à ses fruits, on ne saurait nier que Sadolet ne fut plus que Calvin doué de toutes les vertus et grâces chrétiennes, et que dans la discussion qu'ils eurent ensemble, un sentiment chrétien plus vrai ne se montre dans les lettres du cardinal que dans celles de son grand adversaire. Et même les arguments et les doctrines de Sadolet s'accordent mieux avec nos sympathies et choquent moins notre raison que ceux de Calvin. Nous sommes portés à perdre de vue le fait — il ne saurait être mis trop en relief et rappelé trop clairement — qu'au seizième siècle, quelque opinion que nous ayons des vues dogmatiques des réformateurs, le protestantisme par la logique de sa position, bien qu'inconsciemment et parfois involontairement, tolérait la liberté de penser, tandis que le catholicisme, de propos délibéré et avec intention, la repoussait. Le parti catholique avait logiquement et raisonnablement tort; le parti protestant avait illogiquement et déraisonnablement raison. La liberté du
jugement et de la pensée était réellement le fondement et le soutien du protestantisme, qui toutefois la rejetait en fait et ne l'admettait, à contre-cœur, que lorsqu'il était chassé de toul les autres positions par ses adv< rsaires catholiques. En outre, les réformateurs, même Calvin, le plus dogmatique de t avaient un amour sincère de la vérité qu'ils recherchaient comme telle; ils ne tombaient dans l'erreur que lorsqu'ils pi saient et affirmaient positivement que la portion de vérité que chacun d'eux avait acquise était la vérité tout entière; < ainsi que chaque église rédigea pour elle-même des canons d'infaillibilité, non moins odieux et beaucoup plus ridici que ceux de l'Eglise de Rome. Lorsque Luther, avant n la transsubstantiation, excommunia tous ceux qui ne purent pas accepter la doctrine de la consubtantiation qui était un peu moins compatible avec le sens commun, et déclara que l'hypothèse de Zwingle n'était pas moins hérétique que celle de Rome, et lorsque Calvin, bien qu'il n'eût certainement pas des opinions orthodoxes sur la doctrine de la Trinité (si sur ce point la doctrine des Eglises d'Angleterre et de Rome doit être considérée comme orthodoxe», brûla Servet parce qu'il était un peu plus hérétique que lui; ils étaient l'un et l'autre entièrement infidèles aux principes qui seuls leur avaient permis de rejeter tant de doctrines et tant de pratiques de l'Eglise de Rome, et de se séparer de sa communion ; ils avaient cessé de mériter le nom de réformateurs. L'Histoire des variations des églises protestantes de Bossuet aurait perdu beaucoup de sa force s'il avait suffi à chacune de ces égl d'accepter, pour s'en servir de guide, la mesure de vérité qu'elle avait acquise, sans essayer, pour rivaliser ridiculement avec son grand adversaire) de déclarer que ses doctri étaient la vérité absolue et entière pour tous les hommes pour tous les temps, sans excommunier avec une haine air. et sans persécuter, lorsque l'occasion s'en présentait, ceux qui allaient au-delà l'Église de Rome ou s'en rapprochaient, d'un côté comme de l'autre, de l'épaissseur d'un cheveu.
Que les amis de Dolet fussent tous du parti de la réforme, cela est certain, que lui, il admirait la vie pure et l'enseignement moral de Le Fèvre d'Etaples et de Charles de Sainte- Marthe, qu'il lut et admira le Nouveau Testament et désirait le voir se propager, tout cela est clair. Mais dire qu'il était chrétien, au sens où le terme était alors employé et accepté aussi bien par les Protestants que par les Catholiques, serait évidemment affirmer ce qui n'est pas. Nous pouvons nous demander ce qu'il y avait qui pût l'attirer au christianisme tel qu'il était pratiqué par ses principaux ministres et adhérents, par le cardinal du Prat, riche et avare, par le cardinal de Tournon, auteur du massacre des Vaudois et ennemi de tout ce qui ressemblait à la liberté de penser, par Noël Béda qui regardait le grec et l'hébreu comme études hérétiques, par Pierre Lizet, dont les mains étaient rougies du sang des martyrs, par le roi très chrétien qui balançait entre la dévotion et la débauche, et par Calvin, avec son système de doctrine étroit et rigide, et son esprit de persécution.
Si le tableau que nous fait Lucrèce de la religion est exact, tous ces hommes évidemment peuvent passer pour religieux, mais si nous nous formons une idée de la religion d'après la définition donnée par saint Jacques et d'après rénumération que fait saint Paul des fruits de l'esprit, pas un seul de ces éminents personnages ne possédait une parcelle de religion, pas un seul n'a donné l'un de ces fruits, que nous pouvons nous attendre à trouver dans tout chrétien. La bonté attirait Dolet partout où elle se trouvait, que ce fût dans Sadolet, dans Le Fèvre d'Etaples, dant Jean de Pins ou dans Sainte-Marthe. Mais la bonté morale qui n'était pas accompagnée des sentiments orthodoxes était rejetée, comme n'ayant rien de chrétien, et par les réformateurs et par les catholiques.
Comment douter de la sincérité du langage dont se sert Dolet dans le Genethliacum quand il recommande à son fils de croire en Dieu qui est un soutien et une consolation au milieu
Cil A P. XXV. — OPINIONS ET CARACTERE 473
des malheurs de la vie? Dans les commentaires nous lisons la prière que voici :
« O dieux, souverains chefs de toutes les choses, accor moi cette demande, ce seul gage de bonheur. Les biens matériels, choses passagères et vaines, je ne les considère pas comme dignes de vous et ce n'est pas pour que vous me les accordiez que je vous importune de mes prières. Mais f. que ma réputation, ma sécurité, ma vie m- ri. p. ndent jamais de la sentence d'un juge. Si je puis obtenir cela de vous par mes prières, je croirai que je suis comblé de toutes les bonnes choses, que tous les bonheurs que je peux désirer sont mon partage, que ma vie est plus que remplie de tous les plais Afin d'obtenir cela de vous, je vous implore avec toute l'ardeur et toute la sincérité qui me font attribuer à votre bontétout ce que je possède, avec tout le zèle qui me fait respecter votre divine volonté et me fait considérer votre pouvoir avec crainte et admiration. »
On croira avec peine que cette prière si bien appropriée au sentiment de Dolet a été la source d'attaques véhémentes. On lui a reproché l'emploi du mot superi au lieu du mot drus, et en se fondant la dessus on a déclaré qu'il s'était montré hérétique et païen, et voici la remarque que fait à ce sujet l'Anglais Jortin, homme généralement très juste et très tolérant, mais qui était effraye ici par ce mot terrible d'athée: « Ce qu'on peut dire de plus charitable de l'auteur d'une telle prière, c'est qu'il était fou et c'est là probablement la vérité dans cette circonstance. Un travail assidu et constant, des querelles continuelles, de violentes passions, la pauvreté, une.de calamités, un orgueil immense et une vanité extraordinaire avaient aigri son caractère, échauffé son sang et dérang esprit1.» Et un écrivain que Jortin cite- avait déjà dit au
' Vie d'Érasme, vol. II, p. 68.
at. Gotting., vol. III. fasc. I. p. 101.
sujet de cette prière : « An ita precatur honw saints et non maie sibi conscins et Christianus?
Mais c'est seulement à cause de la condamnation et de la mort de Dolet que ses opinions religieuses ont acquis quelque intérêt et quelque signification l. Peu lui importaient les discussions théologiques de son époque, tant qu'elles n'avaient pas trait à la cause de la littérature, et la remarque qu'un critique de la Quarterly Review fait sur Dryden peut s'appliquer également (peut-être même avec plus de justice) à Dolet. « C'était un homme de lettres affairé qui n'avait jamais sérieusement réfléchi sur ces questions, mais qui s'amusait à l'occasion à prendre part légèrement aux controverses avec l'indifférence d'un scepticisme languissant et un esprit moqueur2.»
1 J'ai eu tant de fois l'occasion de signaler les défauts de l'ouvrage de M. Boulmier, que je suis heureux de pouvoir dire qu'il semble avoir discuté avec impartialité les opinions religieuses de Dolet et être arrivé à des conclusions très justes à cet égard. Tous ceux qui prennent quelque intérêt à cette question verront que le XVIIe chapitre de son livre est digne d'attention.
2 Quarterly Review, octobre 1878.
M. O. Douen, dans deux articles du Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme, publiés séparément sous le titre de: Etienne Dolet ; ses opinions religieuses, Paris 1881, a tâché démontrer que mes idées sur les opinions religieuses de Dolet étaient fausses; M. Douen veut que Dolet soit, sinon un martyr du protestantisme, du moins un «catholique biblique, à moitié réformé, animé de l'esprit nouveau , lequel délaissait paisiblement le culte des saints, les indulgences, la confession auriculaire, le carême, et posait pour règle de foi la parole sainte». Oui, certes, il le fut, au moins dans ses dernières années, et c'est ce qui explique pourquoi il répète avec une assurance non feinte qu'imprimer la Bible n'est pas un acte hérétique. Aux savants auteurs de la France protestante disant de lui : «Sa révolte se bornerait à favoriser le schisme, en prêtant ses presses à la publication d'ouvrages mal sentant de la foi», Dolet aurait pu répondre avec une parfaite loyauté: La révolte, l'hérésie, sont, d'une part, en ceux qui annulent la parole divine par leurs traditions, et, d'autre part, en ceux qui déchirent outrageusement l'Église de Jésus-Christ. — La rébellion de Dolet et de ses pareils n'était donc qu'une demi-révolte, puisqu'elle excluait toute idée de schisme.
M. Douen semble croire que je n'ai lu ni le Cato Christianus, ni les préfaces des différents livres religieux, imprimés par Dolet, qui tous montrent une tendance protestante. Je les avais pourtant tous lus avant la publication de l'étude de M. Douen et depuis je les ai relus à plusieurs reprises, surtout le Cato Christianus, dont un exemplaire des deux seuls connus est maintenant en ma possession; j'ai scrupuleusement pesé les arguments de M. Douen, mais je
C'est comme éruclit et comme homme de lettres que Dolet désirait être jugé par la postent st comme tel qu'elle
doit le juger, et si comme érudit et comme homme de lettres nous ne pouvons le mettre sur le même rang que les deux
ne puis me résoudre à croire que les pieux sentiments dont ces préfaces sont pleines expriment les opinions sincères de Dolet, excepte" toutefois quand 1 montrent les sympathies qu'il avait pour les réformateurs en tant qu. teurs de la liberté de penser et de la propagation des saintes Kciiturcs qui étaient combattues avec tant d'amertume par les gens au pouvoir. M. l>ouen cons: que dans la dernière partie de sa vie et en réalité depuis la publication du ( Christianus (au plus tard en 1 S), I' et avait entièrement mis de opi-
nions qui lui avaient valu la réputation d'athée et avait adoj I dans l'extrait que nous venons de donner du travail de M. Douen. Tout ce que je puis dire, c'est que je ne trouve rien qui donne quelques poids à cette h. thèse; on ne trouve dans aucun ouvrage de Dolet la plus légère expression de regret pour les opinions qu'il avait t'ait connaître auparavant. Du commencement à la tin il est le même, il ne change rien, il ne rétracte rien. Il est surpris, il vrai, que ce qu'il a écrit soit considéré comme contraire à la foi et dés; : soumettre entièrement à l'autorité, tout comme Pomponatius le ht cent vingt ans plus tôt ; et je suis obligé d'accepter les conclusions de l'auteur de l'intéressant (sinon toujours exact article sur Dolet dans la nouvelle édition de la Franc,. . testante qui dit qu'il montra jusqu'à la hn «l'esprit rationaliste qui l'inspirait quand, dix ans plus tôt, dans ses commentaires sur la langue latine, il portait toute son adoration sur l'Etre suprême et sur lui seul... Sans doute Dolet employa les derniers temps de son activité littéraire à imprimer des livres protestants et à les recommander dans de pieuses préfaces, mais il pouvait favoris. Réforme et la recommander parce qu'elle s'accordait beaucoup mieux que l'I g catholique avec les libertés de l'esprit, et ne point en accepter les dogmes. Kn effet, on l'a \u dans tout le cours du présent article, Dolet lui même proteste contre cet enrôlement, en conl m pur déisme.» [Je regrette de voir que
dans cet article on a reproduit un certain nombre des erreurs de M. Boulmier, je citerai entre autre sa confusion extraordinaire faite entre Jean de / Jean du Bellay Langey.]
Mais bien que je ne puisse accepter les conclusions de M. Douen, je ne remercie pas moins des articles qu'il a consacrés à mon livre et je puis assurer à mes lecteurs qu'ils les trouveront dignes de leur attention.
Au sujet des opinions religieuses de Dolet, il me reste à noter que parmi les livres de M. Léopold Double (n° 3 \? du . - un
volume d'Heures donné comme étant à la reliure d'Etienne D t sur
les plats la devise qu'il avait adoptée: Préserve^- x
'mines. Une note de \J. Lacroix, jointe au volume, tend à fa cet exemplaire a appartenu à Etienne Dolet et que c'est ..un t. qui vient, pour ainsi dire, après trois siècles de d mémoire du célèbre imprimeur, condamné à mort, comme al M. I acroiz continue sur ce ton et prétend que c'est 'a un< était «un bon chrétien, attaché à la foi de s
ou trois grands noms du seizième siècle, il a droit certainenement à une haute place. Et quoiqu'il ne soit pas l'écrivain latin consommé qu'il se flattait d'être et qu'il manque de sens critique, il n'en est pas moins vrai qu'il était un érudit au sens où on prenait ce mot à cette époque, qu'il a fait preuve d'un grand savoir, d'un profond sentiment de l'antiquité, d'un travail infatigable et du désir ardent de rendre sa science utile aux autres. Ses commentaires furent l'un des plus importants ouvrages d'érudition latine que la France eût donnés jusquelà. Ses Formulez, ses critiques surTérence, et ses traductions doivent être comptées au nombre des ouvrages les plus remarquables de cette catégorie. Dire que ses ouvrages latins appartiennent plutôt à la rhétorique qu'à la science et montrent une recherche de forme plutôt qu'une recherche de fond, c'est dire tout simplement que c'étaient les ouvrages d'un érudit de la Renaissance, d'un érudit de la première partie du seizième siècle. Ses vers latins ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de la plupart de ses contemporains1; et s'il ne s'élève jamais à la
Vierge, lisant ses Heures et pratiquant ses devoirs de pie'té avec autant de candeur qu'un digne chanoine ». Il est e'videmment possible que le livre ait appartenu à Etienne Dolet, encore que la devise qui s'y trouve ne puisse guère être considérée comme une preuve concluante (elle ne peut donner lieu qu'à une supposition); je ne saurais pour ma part y voir un renseignement évident sur ses opinions religieuses ou sur la manière dont il pratiquait ses devoirs de piété. 1 Le jugement de Buchanan est très peu favorable, mais c'est plutôt le fond que le style qu"il critique. Voici ses deux épigrammes sur Dolet :
uCarmina quoi sensu careant, mirere Doleti ? Quando qui scripsit carmina, mente caret!»
uVerba Doletus habet quis nescit ? splendida : verum Splendida nil preeter verba Doletus habet .'•>
Pasquier n'est pas plus indulgent, il dit de lui :
uCui plaçait >iullus, nulli hune placuisse necesse est ! »
C'est un peu de l'ingratitude, car l'idée aussi bien que la forme d'un long passage des Recherches de la France de Pasquier livre VII, chap. VI) est évidemment empruntée à une digression des commentaires de Dolet, citée plus haut, pages i\b-zbo. D'autre part, Macrin — l'Horace français — le classe avec Brice, Dampierre, Bourbon et Voulté, et parle de ses vers en termes très louangeux. Le lecteur qui voudrait connaître à fond l'opinion de ses contemporains
hauteur de Vida ou de Sannazar, il ne descend jamais jusqu'au niveau de Jules-César Scaliger. Si parfois il fait d< de
quantité, desérudits etdes poètes d'une plus grande réputation1
que lui en ont fait aussi. Quoi qu'il en soit, dans ses poèmes latins parfois, et plus souvent encore dans ses poèmes frani notamment dans plusieurs citations que nous avons donnés, il
sur son compte, trouvera une grande collection d'épigrammes flatteuses et non flatteuses ayant trait à Dolet dans les Annales Typographicœ de Maittaire lume III, pages 10-122 . Aucun de ses biographes cependant n'a fait mention des mordantes épigrammes écrites contre lui par Gilbert Ducher, généralement sous le nom de Punis [Epigrammata, Lugduni, i538, p. 12, : . par
Simon Vallambert, sous différents pseudonymes transparents [Epigrammaton So»iuia, Lugduni 1340, p. 24, 28, 47, 48), par Antoine de Gouvéa Epigram Lugduni 154.0, p. 17) et par Jehan (iigas [Sylvarum Libri, Vite volume non pagine1 contient quatre épigrammes contre Dolet . L'auteur de la vie de Dolet dans Les Hommes illustres de l'Orléanais empruntée surtout au manuscrit de Dom Cîerou, conserve1 à la bibliothèque publique d'Orléans) dit que .Muret était au nombre des amis intimes de Dolet et parle de lui avec éloge dans sa collection d'e:pigrammes. Je n'ai pu découvrir aucune mention de Dolet dans les ouvrages de Muret, ni rien qui pût indiquer qu'ils se fussent connus. Muret n'avait que vingt ans à la mort de Dolet.
Outre les deux poèmes de Charles de Sainte-Marthe déjà cités, Fran-
çoise contient l'ode suivante adressée à Dolet:
« Démosthène vivant, qui n'eut oneque second, Les Grecs eurent jadis éloquence entre mains. Lui mort, au monde vint Cicéron le facond. Lequel avecque soi le porta aux Romains. Apres luy, elle tut transportée aux Germains, Ou toujours demoura tant qu'Lrasme a eu vie; De la s'en retourna visiter l'Italie, Et avoit prins manoir chez Bembe et Sadolet. Mais depuis peu de temps leur a este' ravie Et tout droit amenée en France par Dolet. <>
1 On trouve dans Gray. généralement l'un des plus corrects et des plus é versificateurs latins, les vers suivants:
« Irasque, insidiasque et taçitum sub pectore vulnus. » Quin, uti nos oculis jam nunc juvat ire per .m ilicet hsec partem tibi. Masinissa triumphi, » » Tempus ego cette memini felicia
Saumaise relève plusieurs fautes de quantité <ans les et ni Buchanan ni Théodore de Bèze n'en son:
fautes de grammaire et de construction. Joseph S< -.'ux fois (dans
les Scaligerana des gallicismes de Théodore
atteint un degré de pathétique, de vigueur et de puissance d'imagination qu'on trouve rarement, si même on le trouve, dans les poètes de cette époque; ceci nous porte à croire que s'il avait consacré aux vers français le travail et la peine qu'il mit à châtier et à polir sa prose latine, il aurait pu égaler n'importe lequel de ses contemporains et les surpasser tous excepté Marot. Les services qu'il rendit à la langue française ne doivent pas être oubliés non plus, il était du petit nombre des érudits de son temps qui ne méprisaient pas leur langue maternelle et qui s'étaient fait une idée exacte de son importance et de la méthode scientifique qu'il fallait suivre pour l'étudier. Ses traités grammaticaux et ses traductions nous en donnent la preuve et nous font voir encore ce qu'il aurait pu faire et aurait probablement fait s'il avait vécu plus longtemps, car pour bien juger son talent et ses capacités nous ne devons pas oublier qu'à sa mort il n'avait que trente-sept ans, et que les quatre dernières années de sa vie furent passées presque exclusivement en prison. Quelle aurait été la réputation de Budé, de Calvin, ou même d'Erasme, si leur vie s'était terminée avec leur trente-septième année? Mais l'homme valait plus que ses livres. Ses livres sont tombés dans un oubli qui est le partage d'hommes plus illustres. « Les livres des érudits du seizième et du dix-septième siècle », dit M. Pattison, dans son charmant livre sur Casaubon (p. 488), « n'ont guère pour nous qu'un intérêt historique; ils ne seront ouverts que par certains curieux qui désirent connaître l'histoire de la science. Les données biographiques seront d'un intérêt plus grand que les questions philologiques.»
Les livres que Dolet 11 écrivit pas, mais dont il fît seulement le plan, nous intéressent plus encore que ceux qu'il a composés, car ils nous aident à mieux comprendre l'esprit, les aspirations, les visées du cicéronien passionné. L'histoire des opinions, la traduction complète de Platon, la traduction de toute la Bible, X Orateur François, l'histoire de son temps, les vies des rois de France composées à la manière de Suétone, tout nous
CHAI'. XXV. OPINIONS I I I \y)
fait admirer l'enthousiasme de Dolet et rire, tout à la fois, de la suffisance de celui qui s'imaginait être ass< z i ompétentpour
entreprendre ces travaux ou qui pouvait croire qu'une vie suffirait pour les mener à bien ; il n'en est pas moins vrai que ses discours, écrits dans les prisons de Lyon, pou défendre de la mort de Compaing et des graves accusations sur lesquelles se fonda sa condamnation à mort, ne pouvaient manquer d'être d'un très grand intérêt biographique. Son amour ardent de la science et la confiance illimitée qu'il avait en lui-même sont les traits caractéristiques les plus accentués de Dolet et ne contribuèrent pas médiocrement à ses malheurs.
Je me suis efforcé dans ce livre de montrer Dolet tel qu'il était, et je n'ai rien omis, ni les opinions défavorables de ses contemporains au sujet de ses écrits et de son caractère, ni les faits dont on peut tirer des conclusions défavorables. Lorsque j'ai esquissé le plan de cet ouvrage, j'avais une f< »i absolue dans les panégyristes de Dolet, je croyais, comme l'a fait supposer une certaine classe d'hommes de lettres français, que c'était un homme d'un très grand caractère, que ses vertus et sa science seules avaient excité la haine des ennemis de la vertu et de la science et l'avaient entraîné à la place Maubert. Mais une étude approfondie de ses œuvres et des autorités contemporaines m'a amené (malgré moil à conclure que sa mauvaise tète, et j'ai peur qu'il faille ajouter son manque de cœur, fut non pas la principale mais cependant l'une des plus graves causes de ses malheurs. Avec tous défauts, Dolet n'en reste pas moins un homme doue d'un grand nombre de qualités admirables, d'un talent élevé, d'un désir intense d'acquérir la science pour lui-même et de communiquer cette science aux autres, d'une sympathie profonde pour tous les progrès intellectuels et d'une haine très vive pour l'ignorance, la bigoterie et la superstition.
Pour juger loyalement son caractère, et qu'on mette dans une même balance ses mérites et ses défauts mande
qu'on se souvienne de deux faits qui font son éloge et qu'on leur donne toute l'importance qu'ils doivent avoir. Le premier de ces faits c'est que malgré ses graves défauts de caractère et de tempérament, défauts qui ne devaient pas manquer de paraître immédiatement, Dolet excita l'affection, l'admiration et le respect de tous les hommes savants et vertueux avec lesquels il se trouva en contact, obtint et, du moins pour un certain temps, sut conserver leur amitié. Un homme qui acquit si facilement et conserva si longtemps l'amitié d'hommes qui comme situation, sentiments et caractères, différaient autant que Jean de Langeac, Simon Villanovanus, Jean de Pins, Arnoul Le Ferron, Jacques Bording, Gui de Breslay, Jean de Boyssone, Charles de Sainte-Marthe, les deux Scève, Sébastien Gryphius, Nicolas Bérauld, Pierre Duchâtel, Jean Voulté et (les derniers et non pas les moindres) Clément Marot et François Rabelais, a dû posséder quelques-unes des qualités peu communes de l'intelligence et du cœur. Le second fait est celui-ci: c'est que malgré la violence du caractère de Dolet, malgré le langage outrageant et injurieux auquel il se laisse aller quand il parle de ses ennemis réels ou imaginaires, il n'a pas écrit un seul mot méchant au sujet d'aucun de ceux avec lesquels il avait eu des rapports d'amitié, mais avec lesquels, quelle qu'en soit la cause, il s'était brouillé. Partout où les noms de Rabelais, de Marot, de Voulté, de Bourbon ou de Sussanneau viennent sous sa plume, il emploie le langage de l'affection et de l'admiration. Il est possible que ce qui les concerne dans les ouvrages de Dolet ait été écrit avant leur refroidissement ; mais s'il en est ainsi, le silence de Dolet doit faire son éloge. C'est par ces anciens amis, non pas par Dolet, que nous apprenons l'existence de leurs dissensions. J'ai déjà dit qu'il est probable — bien que la preuve ne soit que fort légère — que dans chacune de ces circonstances, c'est Dolet qui avait tort. Mais le fait qu'il ne se plaignit pas et ne dit jamais une parole méchante, surtout quand on pense qu'il est plus facile de pardonner à celui qu'on injurie qu'à celui qui
injurie, doit plaider sa cause et nous permet peut-être de dire, en manière de conclusion, que ce fut l'irréflexion et la vanité plutôt que le manque de cœur qui motivèrent la conduite dont se plaignent les amis de Dolet.
Ce n'est pas de la part d'un prêtre et d'un barnabite que nous pourrions attendre une opinion parfaitement juste et impartiale au sujet d'un homme qui passait pour athée, mais je ne vois pas trop ce qu'il y a à reprendre au jugement (tout imparfait qu'il soit) que l'abbé Nicéron1 porte sur Dolet:
« Il fut outré en tout, aimé extrêmement des uns, haï des autres à la fureur : comblant les uns de louanges, déchirant les autres sans pitié, toujours attaquant, toujours attaque, savant au delà de son âge, s'appliquant sans relâche au travail, d'ailleurs orgueilleux, méprisant, vindicatif et inquiet. »
1 Miim. pour servir à l'Histoire des hommes illustres, vol. XXI, p. ;