‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 25 sur 133 · CHAI'. VII. L ORATEUR I · texte numérisé non relu

CHAI'. VII. L ORATEUR I

contre les superstitions ridicules et enfantines qui, a Toulouse, usurpaient le nom de religion, contre la bigoterie, qui avait envoyé Jean de Caturce au bûcher, qui avait humilié et mis a l'amende Jean de Boyssone, qui avait persécuté Pa< et Bunel, et qui < nfîn avait tenté, heureusement sans succès, de porter atteinte à l'évêque de Rieux lui-même.

■■ Aucun de nous n'ignore que les doctrines nouvelles de la religion chrétienne que Luther a propagées depuis quelque temps ont été la cause d'inimitiés profondes, et qu'elles ne sont approuvées que par certaines personnes turbulent animées d'une curiosité impie; mais vous savez aussi que, lorsqu'un homme donne des preuves de génie et d'intelligence supérieure, il ne tarde pas à être soupçonné d'hérésie luthérienne par les gens d'un esprit étroit et déprave, et qu'il doit supporter toute la haine que fait naître une pareille ace tion, Toutes les fois que les furies de Toulouse ont eu en main

armes qui leur permettaient de donner libre carrier leur haine contre les savants et les hommes d'étude, combien d'hommes illustres, réputés pour leur science ou leur talent, ne se- sont-elles pas efforcées d'anéantir! Oui les a jamais vues voter l'acquittement d'aucun homme de savoir? Je crois déjà entendre ces calomniateurs grincer des dents en écoutant ma voix; il me semble qu'ils pensent déjà à ma condamnation. Je crois même les entendre m'accuser d'être luthérien. Celui qui dernièrement m'a tant ravalé (Pinache) a déjà résolu, je n'en doute pas, d'approuver et de susciter les calomnies; mais afin qu'il ne puisse pas, même un instant, jouir du plaisir ou de l'espérance de me voir accuser si odieusement, et afin qu'on ne puisse en aucune façon me jeter à la face des soupçons d'hérésie, je déclare ouvertement et énergiquement je vous demande a tous de me croire, que je ne fais nullement partie de cette secte impie et obstinée, que rien ne m'est plus odieux que les doctrines et les systèmes nouveaux, et qu'il n'y a rien au monde que je condamne plus fortement de ceux qui honorent et révèrent seulement cette foi, seu-

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lement ces rites religieux qui ont la sanction des siècles, qui nous ont été transmis par une succession d'hommes saints et pieux, qui ont été reconnus et consacrés par nos ancêtres. Je n'approuve en aucune façon un système religieux nouveau et sans portée. Seules les doctrines et les pratiques vraiment bonnes et chrétiennes me plaisent, et je les aime de tout mon cœur.

« Mais d'où vient (ce doit être du mal) que la cruauté fait les délices de Toulouse? D'où vient que cette ville est imbue de goûts sauvages au point de ne prendre aucun plaisir si ce n'est à tout ce qui est contraire à l'humanité, et ne peut se concilier avec la justice? Vous avez vu dernièrement un homme, que je ne veux pas nommer, conduit au bûcher dans cette ville. Son corps a été anéanti, mais sa mémoire est encore torturée par les flammes furieuses de la haine. Il se peut qu'il ait parlé témérairement et avec violence; il se peut même qu'en une certaine occasion il ait agi de manière à mériter le châtiment réservé aux hérétiques. Cependant, lorsqu'il a voulu se repentir, devait-on l'empêcher de sauver et son corps et son âme? Ne savons-nous pas que tout homme peut se tromper et pour un temps s'éloigner de la vérité, mais que seuls les méchants persévèrent dans leurs erreurs? Lorsque les nuages se furent dissipés, devait-on désespérer de voir renaître le jour dans son esprit? Et lorsqu'il s'efforçait de sortir des abîmes et des gouffres dans lesquels il s'était plongé, et d'arriver à un refuge sûr, pourquoi, d'un commun accord, ne lui a-t-on pas tendu une main secourable pour lui permettre d'atteindre le port? Ses dernières paroles furent une réclamation contre la condamnation de l'archevêque et contre les décrets du parlement, et qui oserait nier que sa voix aurait dû être écoutée? Ainsi donc ses bonnes dispositions à oublier ses erreurs pour rentrer dans le droit chemin n'ont pu le sauver; la résipiscence, ce salut des pénitents, n'a pu le délivrer de la cruauté de ses ennemis. Toulouse, comme toujours, peu soucieuse de montrer des sentiments d'humanité

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(elle n'en a jamais fait preuve), a satisfait son insatiable cruauté

en le torturant et en le mettant a mort. Son esprit et yeux se sont repus de ses souffrances et de sa mort. S'enorgueillissant d'une façon déraisonnable et absurde d'avoir agi « n toute justice, et d'avoir maintenu hautement la dignité de la religion, elle n'en a pas moins commis un acte absolument injuste. Elle a poursuivi si sévèrement et si cruellement ceux qui étaient soupçonnés de quelque erreur légère, ou qui étaient faussement accusés de crime ou d'hén sie, que malheureux <>nt été poussés par la question a renier complètement le Christ, au lieu d'être amenés par la douceur à se repentir. En somme, tous ceux qui envisageront ces ch"avec droiture en arriveront à déclarer qu'à Toulouse, plus que partout ailleurs, le droit et la justice se taisent, tandis que la violence, la haine et la négation de la justice parlent bien haut. Et comme cette ville a la prétention ridicule d'être répupour avoir des croyances saines et fidèles, et demande à être considérée comme la lumière et l'ornement de la religion chrétienne, voyons, en passant, jusqu'à quel point ses prétentions sont fondées... }\n appelle a votre propre témoigna^ et je suis certain que vous conviendrez sans peine avec moi que Toulouse en est encore aux plus informes rudiments du culte chrétien, et qu'elle est adonnée à des superstitions dignes des Turcs seulement; car est-ce autre- chose que cette c< rémonie qui a lieu chaque année a la fête de saint Georges, alorsqu'on fait entrer des chevaux dans l'église Saint-Etienne, qu'ils en font neuf fois le tour pendant qu'on officie solennellement atin d'obtenir des grâces pour eux? Est-ce autre cl que Cette Cérémonie qui consiste à jeter une croix dans la Garonne, en un jour désigné, comme si l'on voulait se rendre propices un Eridan, un Danube, un Nil ou même le vénérable père Océan, et à demander aux eaux de la rivière de suivre

un cours calme et régulier pour que --es bords ne soient pas

inondés. Est-ce autre chose que de la superstition que de

taire promener par des enfants les troncs pourris de certa.

IOÔ ETIENNE DOLET

statues dans toute la ville, quand la sécheresse de l'été fait désirer la pluie? Et malgré tout, cette ville, qui sait si mal ce qu'est la foi du Christ, prétend imposer à tous les hommes ses idées chrétiennes, régler toutes les affaires religieuses à son gré, et flétrir du nom d'hérétique, comme s'il avait dérogé à la dignité de la foi, celui qui suit les commandements du Christ avec plus de liberté et en se conformant à leur esprit.»

Puis, dans un passage que j'ai déjà cité en partie, il parle de Jean de Boyssone, de Mathieu Pac, de Pierre Bunel, et d'Otho, le savant italien, et il raconte l'histoire de Jean de Pins et du manuscrit de Josèphe. Les quatorze dernières pages du discours offrent le même caractère; ce sont surtout des invectives violentes contre la barbarie, la cruauté et la sottise de Toulouse, des injures et des moqueries à l'adresse de Pinache et des autres ennemis de l'orateur, parmi lesquels Maurus est clairement désigné. Il leur reproche d'avoir tenté de le faire mettre en prison, d'avoir excité le parlement contre lui, et d'avoir promené à travers les rues un cochon portant son nom sur un écriteau dans le dessein de le tourner en ridicule.

Nous ne sommes nullement surpris que ce discours ait causé une grande indignation à Toulouse, non seulement dans l'entourage de Pinache et des autres ennemis de Dolet, mais aussi parmi les capitouls et les membres du parlement. Il est certain qu'on devait être fort mécontent de voir un jeune étudiant en droit se permettre de pareilles offenses et de pareilles injures; et il nous est difficile d'imaginer quelque chose de plus maladroit et de plus insensé que ces allusions au martyre de Jean de Caturce et aux persécutions de Jean de Boyssone. Dolet eût-il même été le plus orthodoxe des catholiques, cette apologie de Caturce n'aurait pas manqué de le faire accuser d'hérésie; et tout ce qu'il dit des superstitions des Toulousains et de leurs cérémonies, dont il se moque, donna quelque raison de le soupçonner, sinon d'accepter les opinions des hérétiques, du moins de n'aimer pas celles des or-

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