CHAI'. VIII. — G. BUDE ET J. BORD
«Pour vous complaire, je vais maintenant vous parler tout familièrement de mes affaires, des professeurs d'éloquence et des études littéraires. La littérature, comme toujours, ne manque pas de détracteurs. Quelques-uns L'accusent d'être la source de toute erreur, et vont jusqu'à dire qu'elle empêche tout honnête homme d'être en même temps un philosophe; plusieurs gens en place partagent cette folle opinion. On vient de restituer à Béda sa charge, mais avant même nous avions senti naître son influence. Jean Cop, avant d'avoir terminé son cours, a été obligé de fuir la ville, sans quoi il aurait eu à présenter sa défense en prison. Puis on a attaqué violemment et rudement des hommes distingués par leur vertu et leur savoir. Jusqu'ici on s'est contenté de les emprisonner. On ne les a. pas encore jugés publiquement, mais nous nous attendons à tout maintenant que Béda est au pouvoir.
« Quant aux professeurs de littérature, je n'ai appris que peu de chose sur leur compte et il ne m'est pas facile de me faire une opinion sur chacun d'eux. On fonde beaucoup d'espoir sur un certain Italien que vous avez connu, je crois, en Italie. Il vient d'arriver ici dans l'intention de donner des leçons au roi. Il se fait fort d'apprendre à fond, en trois mois, le grec et le latin à un ignorant et de le mettre en état de parler et d'écrire sur n'importe quel sujet. Il fait construire ici un amphithéâtre pour indiquer les divisions des cases de la mémoire, à l'usage du roi. Il est aussi occupé à écrire un dialogue contre ses détracteurs et centre ceux qui nient ses nombreusecapacités ; dans cet écrit, il s'efforce de prouver son système. tout en cachant son jeu. A Venise, au dire de certains Italiens, on imprime en et' moment des commentaires sur la langue de Cicéron, en se fondant sur un plan qui ressemble à celui de son amphithéâtre. L'ouvrage est de Marins Nizolius, qui a concentré dans de petits nids, pour ainsi dire, tout le système de la composition latine. Si vous connaissez l'un ou l'autre de ces hommes, dites-moi dans votre prochaine lettre ce que l'on peut attendre d'eux.
« Une autre fois, je vous écrirai plus longuement. Pour le moment je vous demande de m'aimer et de me rappeler au bon souvenir de Jean de Pins à qui je dois de vous voir revenir à moi, veillez à ce qu'il me conserve l'affection qu'il a pour moi. La chose vous sera facile, vous êtes en si grande faveur auprès de lui. Adieu.
« Paris, 26 janvier '. »
La lettre que Dolet avait écrite à Budé est une de ces lettres louangeuses dont la correspondance latine des hommes de la Renaissance nous offre tant d'exemples — elle est pleine de phrases pompeuses et ne renferme aucune espèce de substance. Elle semble, toutefois, avoir fait plaisir au grand homme, qui, trois semaines après l'avoir reçue 2, envoya sa réponse au jeune érudit de Toulouse. Dolet la reçut avec enthousiasme, par l'entremise de son ami Bording, quelques jours après la date de l'épître qu'on vient de lire.
Voici cette lettre:
Guillaume Budé à Etienne Dolet:
«Voilà trois semaines que je trompe votre attente, si je m'en rapporte à votre lettre qui dit ouvertement quel était votre désir en me l'adressant. Je mériterais fort d'être blâmé si je retardais plus longtemps; et peut-être même pourrais-je être accusé d'indélicatesse par votre ami Bording, qui m'a remis votre lettre et qui m'a prié d'y répondre. Mais ce qui me rend encore plus coupable d'avoir toujours attendu au lendemain, c'est que j'avais mis votre épître bien en évidence dans ma cellule, afin de ne pas oublier que je devais vous écrire. J'ai gardé votre lettre devant mes yeux pour qu'elle me rappelât chaque jour le léger travail que vous réclamiez de moi
1 Orat. dues in Tholosam, p. 164.
- On se rappellera que dans des circonstances analogues Budé attendit dix mois avant de répondre à une lettre de Rabelais. Voyez la lettre de Budé î Budcei opéra [Bâle i55;), vol. I, p. y±b.
( MAP. VIII. (.. BUDE El J. BORDING T43
«Vous devez savoir tout d'abord que rien ne m'est plus agréable quand je reste chez moi, partageant mon temps entrela lecture et la composition littéraire, que d'écrire des lettres.
Aussi ceux qui connaissent mes habitudes et qui attendent des réponses se gardent de me faire des reproches si je ne remplis pas mon devoir surtout maintenant à mon âge, et étant données les lourdes charges officielles qui m'incombent1, là même si je mets de côte mes charges officielles, croyez vous qu'il me reste beaucoup de loisirs pour m'occuper de ma correspondance personnelle? De plus, les lettres, «'tant par elles-mêmes un passe-temps agréable, doivent avec un certain sentiment juvénile et une certaine vivacité de style. Et ai-je besoin d'ajouter que je ne suis plus ce que j'étais? Ainsi, afin de ne pas abandonner complètement la philologie, qui depuis si longtemps est ma compagne, mon amie et ma maîtresse, j'ai été obligé de rompre les chaînes d'un amour aussi dévorant et de ne plus me laisser aller à une intimité qui devait porter préjudice à ma constitution.
« Ce que vous dites si gracieusement et si ingénieusement dans votre lettre élégante et bien tournée sur l'estime et le respect que je vous inspire a été reçu par moi avec le plus grand plaisir, comme c'était justice, du reste; et je vous prie de croire que moi aussi je suis animé du désir d'entretenir des relations courtoises avec vous et de vous montrer la même bienveillance et la môme amitié; soyez certain que ce ne sont pas là paroles oiseuses. Mais encore que par votre lettre j'aie pu en une certaine mesure juger de votre savoir, je ne sais rien de vous, de votre façon de vivre et de votre situation. Ce que vous désirez si ardemment, être compte au nombre de mes amis, vous est accordé, la présente lettre en fait foi.
- Paris, 24 janvier . 1
1 Rude* était maître des requêtes.
-' ( >i\u duce, p. i"
Les extraits de lettres qui suivent complètent la correspondance.
Etienne Dolet à Jacques Bording:
«J'ai reçu vos deux lettres et celle de Budé. Vous n'aurez pas de peine à vous faire une idée du plaisir que m'a procuré ce dernier, puisque je vous ai écrit combien grand était mon désir de recevoir une lettre de lui
« Je suis épouvanté et indigné d'apprendre que cette bête monstrueuse et vicieuse — Béda, — cette peste exécrable ait été rappelée d'exil. Le bruit a couru ici qu'il a encore tenté de faire quelque mal et qu'on l'a jeté en prison pour cela.
« J'espère que c'est vrai et qu'il subira un châtiment digne de ses crimes et de son méchant caractère. Je me réjouis autant de savoir que Jean Cop a été réhabilité, que je déplore l'honneur fait à Béda, sur la tête duquel, — n'est-ce pas plutôt une tumeur ou une excroissance? — j'envoie tous les maux les plus affreux. Quant à ceux qui se livrent aux études littéraires en ces temps malheureux de troubles, je voudrais qu'ils se souciassent plus de leur sécurité personnelle que d'une renommée et d'une distinction qui leur portent préjudice; je souhaiterais de les voir parler avec prudence et circonspection plutôt que d'émettre leurs opinions avec autant de franchise. Si ceux qui se sont fait remarquer par leur savoir avaient agi avec moins de liberté, ils n'auraient pas été exposés à la férocité de ces sots et de ces imbéciles, et (comme cela est arrivé) ils n'auraient pas été jetés en prison.
«Quant à l'individu qui promet d'inculquer les rudiments de la grammaire à un homme illettré et ignorant, comme sous l'influence d'une baguette magique, et de lui apprendre, soit le grec, soit le latin, de le mettre en état de parler et d'écrire sur n'importe quel sujet, tout cela en trois mois, je vois en lui un spécimen monstrueux du caractère italien, il me fait penser au vers d'Horace :
Parturient montes, nascetur ridiculus mus.
< HAP. VIII. G. BUDE l'.'l .1. BORD] 1 45
«Quoique nous puissions facilement déjouer l'imposture de cet homme, il n'en est pas moins vrai que s'il ne réussit pas à tromper le roi, il aura recours à tous les moyen-, pos pour'extorquer l'argent des autres gens. II a la prétention, j< sais, de fournir à tout le monde, sans travail personnel, les d< précieux à l'orateur, lesquels, suivant des juges sévères, on n'a jamais possédés de mémoire d'homme à un degré suffisant. 11 peut construire son amphithéâtre pour indiquer les divisions des cases de la mémoire, il peut s'aider des Commentaires sur la langue de Cicéron de Marîus Nizolius de Ven mais si vous me demandez ce que je pense de tout cela, pour toute réponse je vous redirai le vers d'Horace. Un rhéteur vulgaire ne me fera pas croire que, dans l'espace de trois mois, nu peut instruire un ignorant et lui donner ces connaissais dont presque aucun homme ne peut arriver à posséder une partie par le travail et l'assiduité de toute une existence de labeur. Cela nous touche peu, du reste; il n'a qu'à tirer profit de sa bêtise et promettre hardiment de donner aux autres la science dont il ne connaît pas les difficultés et qu'il n'a pas approfondie et étudiée suffisamment. Toutefois, il y a quelque chose qui m'irrite dans tout cela: c'est de voir nos compatriotes si avides et si disposés à accepter ce qui est barbare et étranger, qu'ils négligent ce qui, chez eux, est digne de tous les éloges, et, dans une folie ridicule, admirent et achètent a grand prix tout ce qui vient du dehors. Mais que vous dirai-je de l'individu en question? Personne ne me persuadera qu'il peut ajouter quoi que ce soit à la très excellente science de Budé, qu'on ne saurait assez louer, à l'éloquence rare et étonnante et au langage facile et abondant de Bérauld, à la pureté et à l'élégance de style de Danès et de Bunel, à l'érudition profonde et remarquable de Toussain et de Guillaume du Maine, à la grâce poétique de Salmon Macrin ou à l'agréable vivacité de Nicolas Bourbon. Cependant nous ne voyons ni Budé ni aucun des autres Français accomplis admis au nombre des classiques jouir des dons de la fortune, et n
j^.6 ETIENNE DOLET
nous taisons pour mieux entendre les sottises que débitent les Italiens ; disent-ils un simple mot, avec une poitrine gonflée et des joues rebondies, nous retenons notre respiration, nous ouvrons nos bourses et nous souffrons que ce qui est vraiment excellent soit chassé et supplanté par cette race fausse et astucieuse.
«Mais j'en ai assez dit là-dessus. Je vais maintenant vous raconter ce qui m'est arrivé depuis ma dernière lettre. L'association des Gascons, ainsi que celle des Français, a été dissoute par décret du parlement. Ce décret a été très violemment réprouvé par nous tous, comme injuste et sans précédent. Mais nous n'avons pas pu atteindre notre but, le pouvoir et l'autorité des barbares ont été plus forts que le désir que nous avions de cultiver des liens d'amitié. Une altercation s'en est suivie entre Pinache et moi. Je me suis défendu publiquement contre ses attaques. Il a été complètement écrasé par mon discours, et lorsqu'il a vu qu'il m'était intellectuellement inférieur, il a méchamment usé de fraude, et, en m' accusant faussement d'avoir, dans mon discours, non seulement attaqué le parlement, mais d'avoir aussi violé l'honneur de la ville de Toulouse, il m'a fait jeter en prison, enfin, non content de participer à cet acte odieux, il en a été l'instigateur. Pendant quelques jours j'ai été tout à fait impopulaire à cause de mes amis, mais grâce à l'autorité de Jean de Pins et à l'assistance du président Minut, les gens ont été facilement convaincus de leur erreur. Les machinations et la perfidie de mes ennemis m'ont valu un grand profit et une grande gloire, puisque j'ai été déclaré innocent et acquitté par le parlement. Il ne vous faut pas compter recevoir le discours que je vous ai promis, ni celui que j'ai prononcé dernièrement; vous ne les lirez pas avant qu'ils soient imprimés avec mon recueil de poèmes et d'épîtres, et je vous prie de ne pas m'accuser de ne pas tenir parole. Je vous aurais retranscrit ces discours si je n'avais pas reculé rlevant l'énorme perte de temps que cela m'aurait occasionnée; mais comme vous les attendez depuis
I HAP. VIII. - G. BUDE El J. BORDING 1 47
plus de trois mois, vous attendrez bien encore un ou deux mois de plus.
«J'ai répondu à la lettre de Budé, et je vous demande de lui remettre ma missive en le priant de me récrire, quand cela lui sera possible. Notre affection mutuelle me dispense de vous suggérer, et encore moins de vous demander, de me tenir exactement au courant de toutes vos affaires et de ce qui se passe à Paris. Jean de Pins va bien, il se rappelle à votre bon souvenir. Adieu. Ecrit de Toulouse, 22 avril1.»
Etienne Dolet a Guillaume Budé:
«Votre lettre m'a été fort agréable, non seulement parce que vous n'êtes pas mécontent que je vous écrive, mais aussi parce que vous m'avez montré que vous répondez à mes sentiments d'affection. J'ai été vraiment transporté de joie d'avoir enfin obtenu ce que je désirais depuis si longtemps. Je me n jouis de savoir que vous êtes si bien disposé à mon égard, et je souhaiterais que le hasard put permettre que vous fissiez autant de cas de moi, que moi de vous, et que vous pussiez avoir autant d'amitié pour moi que j'ai de respect pour vous. Je ne désespère pas de voir la réalisation de ce désir, sachant l'estime sans pareille que j'ai pour vous, et comptant sur la grande affection que vous avez coutume d'accorder à ceux qui aiment et cultivent l'éloquence. . .
«J'en arrive maintenant à la dernière partie de votre lettre; puisque vous dites que vous avez été à même de juger à peu près de mon savoir, mais que vous ignorez quel est mon genre de vie et quelle est ma position, je vais vous satisfaire sur ces deux points.
• Je naquis à Orléans, noble ville de notre Gaule, et très renommée; quelle situation honorable et même distinguée je devais avoir parmi mes concitoyens, ce n'est pas a moi de
dire, je laisse ce soin à ceux qui placent la vertu au-dessous de la naissance. Je fus élevé convenablement à Orléans, à l'âge de douze ans j'allai à Paris, où j'acquis les rudiments de mon instruction et où j'étudiai avec application tout ce qu'on a l'habitude d'enseigner aux jeunes gens pour développer leur intelligence. Je cultivai mon esprit pendant cinq ans, m'adonnant surtout à l'étude de Cicéron. Mais bientôt, désirant m'exercer dans l'art oratoire, je me rendis en Italie ; je passai trois années à Padoue dans l'intimité de Simon Yillanovanus; à la mort de ce dernier je perdis un ami si cher et un homme qui m'était d'un si grand secours pour mes études que je songeai à revenir immédiatement en France. Je fus retenu en Italie pendant quelque temps encore, cédant à la prière de Jean de Langeac, qui, à cette époque, remplissait la charge d'ambassadeur de France à Venise, et qui m'employa pour écrire des lettres au souverain pontife et à d'autres personnages.
«Je passai donc une autre année en Italie; et quand l'ambassade eût pris fin, je retournai en France en compagnie de l'ambassadeur, moins ignorant et plus épris de l'étude de l'éloquence que lorsque j'avais quitté mon pays. Vous savez maintenant, je crois, la plus grande partie de mon histoire, je vous dirai le reste en peu de mots. Depuis que je suis de retour je poursuis résolument les travaux que j'ai commencés dans ma jeunesse. Je m'occupe de littérature, et comme, dès le premier jour, j'ai choisi Cicéron, entre tous les auteurs latins, comme modèle, j'écris maintenant des commentaires sur la langue cicéronienne, y ajoutant aussi des exemples du langage pur de Salluste, de César, de Térence et de Tite- Live. Cet ouvrage paraîtra à son heure avec mes autres travaux.
« Je laisse de côté le second acte de mon drame et je passe au dernier. Suivant l'avis de mes nombreux protecteurs et amis lesquels m'aident toujours de leurs excellents conseils et désirent que je me couvre de gloire et que j'aspire à la plus