CHAP. X. LES CICERONI
sans esprit et pleines de cette arrogante folie qui, allil'impudence la plus consommée, ne lui a pas permis de reconnaître l'existence de Dieu. Aussi de même que le plus grand des philosophes, Aristote, en parlant de la nature des animaux, décrit d'abord les différentes parties qui les composent, et ensuite étudie leurs excréments, je veux qu'on lise ici le nom de cet homme, en sa qualité, non de poète, mais d'excrément de la poésie1.»
Quand Scaliger dit que les discours de Dolet sont faits de lambeaux de Cicéron, il n'a pas tout à fait tort; les orationes et les epistolœ sont en grande partie composées d'expressions ou de portions de phrases empruntées à Cicéron, et forment une manière de centon. Mais le jugement qu'il porte sur les odes de Dolet pourrait également s'appliquer et même avec plus de raison, à ses propres compositions. Tous les défauts relevés dans les poèmes de Dolet sont encore plus apparents dans ceux de Scaliger lui-même; et la critique de l'évêque d'Avranches sera reconnue comme juste par quiconque les aura lus. « Cependant avec tout le mérite qu'il ( Scaliger i avait, et tout celui qu'il croyait avoir, il a bien montré dans
son Hypercritique qu'il n'avait nulle délicatesse de goût
Il l'a encore mieux montré par les poésies brutes et informes, dont il a déshonoré le Parnasse2. »— « Jules-César Scaliger était un homme à la vérité d'un esprit vaste et élevé, mais d'un très mauvais goût dans la poésie. Quand on n'aurait pas lu son Hypercritique, si plein de fausses vues, bien plus occupe à juger du détail des vers, et à corriger des minut souvent de mal en pis, qu'à porter un jugement sain sur le gros des ouvrages, pourrait-on se soumettre aux décisions d'un homme qui a répandu dans le public tant de mau\ vers3!» Maittaire qui cite ce passage fait remarquer ce qui
1 Poétique, lib. IV {tfypercriticus}.
* Huetiana, c. b.
1 Huetiana, c. 35.
suit1 : « Loin de désapprouver le jugement de Huet, je le trouve parfaitement juste, car comment pouvons-nous croire qu'on peut juger avec compétence le st}de littéraire quand on est incapable de bien écrire? Toutefois l'espèce n'est pas rare de ces critiques qui n'ont aucun tact et sont pleins de pédantisme, et qui, avec la plus audacieuse effronterie, voudraient faire passer tous les écrivains sous leur férule, tout en étant eux-mêmes remarquables surtout par leur maladresse et leur barbarie de style. » — « Il n'y a guère de plus méchant livre, » dit Ménage en parlant des poèmes latins de Jules- César Scaliger, « à peine y trouve-t-on quatre ou cinq épigrammes qui puissent passer à la montre 2 ».
La violence et l'intempérance du Dialogue de Dolet n'offensèrent pas seulement les admirateurs d'Érasme, mais les propres amis de l'auteur lui en témoignèrent des regrets; nul ne fut plus chagriné que Jean de Boyssone, cet homme sensé et modéré, qui, à cette époque, avait reconquis complètement sa chaire de professeur de droit à l'université de Toulouse. En l'année 1535 sa réputation s'accrut considérablement, grâce à une discussion publique qu'il eut avec Ambroise Catharin3, dans laquelle il soutint avec un succès signalé que la culture littéraire, loin d'être un empêchement, était un secours pour ceux qui s'occupaient d'études de droit. Dans une lettre adressée à Dolet, écrite un peu avant la fin d'août de cette même année, après avoir rendu compte de la discussion, et fait quelques remarques sur les Commentaires de Dolet dont on attendait la publication, il continue en disant4: «Quant à ce que l'on pense ici de votre De imitatione Ciccroniana, bien
1 Annales, vol. VIII, p. if>.
2 Menagiana, II, 275.
3 Voyez A. Touron: Histoire des hommes illustres de l'ordre de Saint -Dominique (6 vol., Paris, 1747). Tom. IV, p. 1 53.
* Correspondance manuscrite de Boyssone (Bibliothèque de Toulouse), fol. XVII. L'intérêt que le dialogue excita, est encore démontré par une lettre du même volume, fol. VI, adressée par Pierre du Châtel à Boyssone, demandant a lc dernier île lui prêter le livre.
CHAI'. X. — LES CICERONIE] 209
que d'autres que moi vous aient déjà tenu au courant, je dois vous dire que l'amertume de votre langage, que vous m'aviez promis autrefois d'adoucir, a produit un mauvais effet sur un grand nombre de personnes, car, dit-on, vous n'auriez pas du attaquer si violemment un vieillard qui a rendu de si grands services à la littérature. Le bruit court que le.-^ Allemands se préparent à vous attaquer vigoureusement afin de venger la dignité blessée d'Erasme. Quoi qu'il arrive, j'espère que ces choses ne vous troubleront pas, mais que vous conserverez la fermeté inébranlable dont vous avez toujours fait preuve. Tout ce que je vous demande, c'est de faire en sorte qu'il ne vous semble pas inévitable d'offenser les gens bons et pieux. Vous comprendrez, j'en suis sûr, ce que je veux dire. Mais je reviendrai là-dessus quand nous nous verrons, car j'ai l'intention d'aller à Lyon, si le roi y va. Si vous désirez savoir ce qui se passe ici, je vais vous le dire. Six étudiants français sont menacés de la peine capitale; ils auraient même été déjà condamnés à la potence, sans la prudente intervention de Minut qui est l'ami dévoué non seulement des Français, mais de tous ceux qui étudient sérieusement. Je ne sais quel mauvais esprit pousse Toulouse à toujours persécuter les travailleurs. Toutefois cette persécution même rend leur nom d'autant plus illustre. Si après tout ils sont mis à mort, je ne pourrai supporter la vue de leur supplice, et j'irai quelque part pour n'en point être témoin. Mais assez de ce sujet, qui me cause le plus profond chagrin chaque fois qu'il me revient à l'esprit.
« La Reine de Navarre a passé quelques jours à Toulouse dernièrement. Je suis vraiment étonné de l'aimable réception qu'elle m'a réservée, bien que je ne la connusse pas pers nellement. Elle m'a vivement demandé de venir m'établir à Bourges, et qui sait si, un jour ou l'autre, je ne me déciderai pas à accéder à son désir. Adieu ».
Dolet répondit à cette lettre le 31 août1: « J'ai résolu, ^>
1 Correspondance manuscrite Je Boyssone (Bibliothèqu
2io ETIENNE DOLET
dit-il, « de ne pas m'excuser tout au long auprès de vous au sujet de l'excessive sévérité que vous reprochez à mon Dialogue. Je m'excuserai, ou plutôt je me défendrai, de toutes mes forces, contre ceux qui ont embrassé la cause d'Erasme. Vous ne sauriez croire combien je fais peu de cas de l'attaque de ce jeune Allemand1, attaque que j'attribue à l'influence du vin et de l'ivresse, ou peut-être à l'ostentation enfantine de la grossièreté allemande et à un besoin effréné de parler à tort et à travers. Je connais la force de cet individu qui est excessive quand il s'agit de vin ou de femmes, mais qui est bien débile et bien faible quand il s'agit d'autre chose. Mais je tiens à faire savoir à quiconque défend Érasme contre moi, que ce ce n'est pas à l'Allemand que je répondrai, mais à Érasme luimême. Je vais écrire quatre discours et deux livres d'iambes pour traiter toute la question.
« Quant à ce que vous me demandez particulièrement, c'està-dire que je fasse en sorte qu'il ne me semble pas inévitable
1 Je n'ai pas pu découvrir qui était ce jeune Allemand qui défendit Erasme contre Dolet. Je ne connais aucun livre imprimé avant la fin de i536 qui fasse allusion au Dialogue. Il est curieux de remarquer que la lettre de Mélanchthon, dans laquelle il dit : « Cogito de aliquo instruendo qui respondeat », est datée du mois de novembre (i535), tandis que la lettre de Dolet (datée du 3i août) fut écrite assurément en i535, et partant avant que Mélanchthon eût formulé son intention. M. Guibal, qui cite cette lettre {Revue de Toulouse, i864, p. 97), suppose que la personne en question était Latomus (Masson), alors professeur à Paris. Mais, outre que Latomus avait cinquante ans à l'époque, et ne pouvait guère être appelé par Dolet juvenis Germanus, il était ennemi avéré d'Erasme. M. Guibal semble avoir confondu ce jeune Allemand avec ce « quidam Germanus grammaticus publicus Lutetiœ prœlector» que Dolet nomme dans le second volume de ses Commentaires, 636, comme ayant trouvé à redire à un passage de son premier volume, et qui probablement n'était autre que Latomus. Le Dialogue de Dolet fut violemment attaqué par Menapius dans son oraison funèbre d'Érasme, i53j {Opéra Eras. v. 10), et plus violemment encore et plus longuement par Franciscus Floridus Sabinus dans ses Horœ succissivœ (Bâle, i53g). Je ne connais aucune autre réponse. Bien que Mélanchthon écrivît peu après Curavi ut respondeatur, il semble probable que cette réplique ne fut point publiée. Un certain Joannes Gigas fit paraître à Wittenberg (1540) un volume de poèmes latins qui contient plusieurs épigrammes mordantes contre Dolet. L'une de ces épigrammes commence par ces vers:
« Quid laceras Magnum divinum munus Erasmum, Q uid laceras summos, fœde Doleti, viros ».
i HAÏ'. X. — LES CICERONIENS 211
d'offenser les gens bons et pieux, il faudrait d'abord que je comprisse ce que vous voulez dire, car je le comprends si peu que je ne puis trouver quoi que ce soit qui me le fasse supposer. Mais nous pourrons parler de cela plus tard, puisque vous avez l'intention de venir à Lyon.
« Je suis vivement chagriné de la mauvaise chance des étudiants français, dont la vie est menacée à Toulouse. Mais pourquoi tout homme qui a du bon sens ne fuit-il pas ces barbares? Qui donc voudrait raisonnablement passer sa vie au milieu de ces gens? Si les étudiants français écoutaient mes conseils, ils feraient leurs études dans une université française et seraient à l'abri de la barbarie et de la brutalité de Toulouse.
« Mais laissez-moi vous parler de choses plus agréables. Je suis ravi que vous ayez été si cordialement et si gracieusement reçu par la Reine de Navarre, et puisqu'elle désire que vous alliez à Bourges, je vous supplie, au nom de l'amitié qui nous unit, de ne pas faire la mine à la fortune qui vous rappelle à votre dignité d'autrefois et cherche à vous faire oublier les malheurs qu'elle vous a infligés jusqu'ici ; fuyez en France, dans ce pays dont la civilisation cultivée vous est connue, tandis que la barbarie de Toulouse n'est ignorée de personne. Je vous conjure, mon cher Boyssone, d'écouter l'avis sincère de votre ami, si les circonstances vous permettent de le suivre; dévouez-vous à la culture française. Il viendra un jour où vous vous fatiguerez de vivre dans l'inquiétude au milieu des barbares, surtout quand vous aurez achevé le commentaire que vous écrivez sur ce chapitre d'UIpian. Adieu. Lyon, 31 août. »
Quelques semaines plus tard, et après la réception d'une nouvelle lettre de Boyssone1, Dolet lui écrit ce qui suit2:
* Vous m'avez dit que vous manquiez de temps pour vous
1 Cette lettre n'est pas dans les manuscrits, mais il en est question dans la lettre de Dolet du ô octobre.
■ Manuscrits, fol. I.
excuser de m'écrire moins souvent et plus brièvement que d'ordinaire. Mais croyez-vous que j'aie beaucoup de loisirs, moi qui suis l'esclave du public et de Scève (il le dit luimême1)? Mais que ne négligerai-je pas pour vous, vous que je tiens en plus grande estime que le public ou même Scève? Et je préfère consacrer le peu de loisirs que me laissent les affaires, à vous donner les renseignements que vous désirez. La nouvelle de l'arrivée du Roi à Lyon, dont il n'était presque plus question, est de nouveau mise en circulation et on répète partout et constamment qu'il est sur le point de venir. S'il en est ainsi, nous pourrons, comme vous me l'avez écrit, causer seul à seul de bien des choses. Le livre d'Ulric Zazius intitulé : De Fendis est mis en vente ici2. C'est un ardent partisan d'Érasme3 qui l'a apporté ici et si vous désirez l'avoir, de même que si vous voulez d'autres livres, je ne manquerai pas de faire diligence pour que vous les receviez aussi promptement que possible. Il a paru aussi une réponse d'Erasme au romain P. Cursius; je vous ai adressé et l'attaque et la défense4. Jusqu'ici le vieil hollandais n'a encore rien écrit contre
1 Ceci semble faire allusion aux fonctions de Dolet comme correcteur et remplaçant de Gryphius sous la direction de Scève.
2 La première édition du livre de Zazius dont il est question ici « Udalrici Za^ii, in usus feodorum epitome. . . ejusdem orationes aliquot disertœ » (Basiliae apud Bebelium. MDXXXV), venait de paraître. La préface est datée comme il suit: i535. Id. Junii.
3 Probablement J. A. Odonus. Voyez plus bas p. 2i4 et suivantes.
* Les deux livres en question sont: Pétri Cursii Defensio pro Italia ad Erasmum Roterodamum (Romae apud Antonium Bladum, MDXXXV) et Des. Erasmi Rot. Responsio ad Petrii Cursii defetisionem (Basiliae, in officina Frobeniana, MDXXXV). Érasme, dans ses Adages, en parlant de Myconius Calvus avait dit que ces mots étaient une expression ironique, comme si l'on disait savant comme un Scythe, martial comme un Italien (Italum bellacem). La brochure de Cursius est une attaque contre Érasme, il porte aux nues la valeur des Italiens et montre qu'elle est de beaucoup plus grande que celle des Allemands. Érasme, dans sa Réponse, dit qu'il a employé le mot bellacem dans son mauvais sens, et qu'il a voulu dire non pas un homme valeureux, mais un homme qui est enragé pour le combat. La Réponse montre le peu d'authenticité de la lettre attribuée à Érasme (Epist. 1276), lettre adressée à Cursius, et acceptée comme authentique par Bayle {Dict. article Hongrie, Note II) et par
(FIAT. X. - LES CTCÉRONIENS 213
Dolet. J'attends les événements sans me troubler. Quand le moment sera venu de lutter à bras le corps, l'issue du combat montrera si je suis bien préparé. Adieu. Lyon, 6 octobre
Parmi les personnes qui entretinrent une correspondance
avec Gilbert Cousin de Nozeray, secrétaire d'Érasme1, mieux
lleuman ' Parer ga Critica, p. 56). Dans cette épitre on fait dire à Érasme que Italum est une faute d'impression, qu'il avait e'erit Attalum bellacem, et que dans les futures éditions le mot serait corrigé. On trouve encore dans cette lettre l'excellente histoire de la coquille du malicieux imprimeur, histoire souvent répétée, mais qu'on regrette d'être obligé de regarder simplement comme ben trovatet. Un ouvrier, qui n'avait pas reçu d'Krasme le présent qu'il attendait, résolut de se venger dans le prochain livre qu'il aurait à imprimer pour lui. « Cum enim in Vidua mea, quam serenissimee Hungariae reginoe dedicaveram ad laudem cujusdam sanctissimae fœminœ, inter alia liberalitatem illius in pauperes referrem, haec verba subjunxi: « Atque mente illa usam eam semper «fuisse, quae talem feeminam deceret». Undc scelestus ille animadvertens sibi vindictes occasionem oblatam esse, ex mente illa, mentula fecit. Itaque volumina mille fuere impressa. » Epist. 1270.
1 Je crois devoir noter ici que M. !.. M. A. Dupetit-Thouars, plus distingué comme botaniste que comme biographe ou comme critique littéraire, a consacré dans la Biographie Universelle un court article à un Gilbert Cagnati imaginaire, qu'il dit être un écrivain italien né à Nocera 'Royaume de Naples] vivant vers le milieu du seizième siècle. M. Dupetit-Thouars nous apprend que ce Cagnati était l'auteur d'un traité intitulé: De Hortnrum laudibus (Bâle, i imprimé et inséré par Joachim Camerarius II dans la collection qui a pour titre: De rc rustica. Ce traité existe, c'est l'un des ouvrages de Gilbert Cousin. A la tin du livre de Camerarius [Opuscula de re rustica partim collecta yartim comyosita a Joachim Camerario, Norimbergîae, i5g6 . est placée une liste des auteurs et des traites de re rustica, parmi lesquels se trouve cette mention: Gilberti Cognati Noçerani De Hortorum laudibus. Basiliae apud Oporinum, i546. Mais l'ouvrage lui-même ne fait pas partie des opuscula de Camerarius. Il est clair que M. Dupetit-Thouars ne connaissait ni le livre, ni l'auteur, mais ayant copié le titre de l'ouvrage dans le recueil de Camerarius sans avoir jamais entendu parler soit de Gilbert Cognatus, soit de Nozeray en Bourgogne et sachant qu'il y avait une ville du nom de Nocera dans le royaume de Naples, i! trop ne à son imagination et a transformé un fait imaginaire en une biographie détaillée. Le Dr Il.vfer, naturellement, comme il avait coutum. le faire pour les noms d'une importance minime, s'est contenté simplement de faire une place, dans sa Nouvelle Biographie Générale, à l'article de M. Dupetit-Thouars, mentionnant cependant (suivant son habitude encore, afin de favoriser les recherches personnelles' des autorités imaginaires à l'appui de cette biographie imaginaire. les autorites citées dans la Biogr. Gén. à l'article Gilbert Cagnati ne sont pas, comme on pourrait le supposer, la Biog. I mais & Biographie Médicale et Eloy: Dict. de M i ui ne contiennent
connu sous le nom latin de Cognatus, se trouve un certain Joannes Angélus Odonus, Italien, établi à Strasbourg, où il semble avoir eu quelque charge à l'université; c'était un ardent admirateur d'Érasme dont il avait reçu une lettre signée de la propre main du grand savant — il le dit à son correspondant avec un orgueil non dissimulé. Je n'ai pu découvrir d'autres renseignements sur lui, que ceux qu'on trouve dans ses lettres à Cousin1. Il est possible qu'il appartenait à la même famille que Caterina Odoni, femme de Paul Manuce. La plus longue et à tous égards la plus intéressante de ses épîtres est celle où il parle de Dolet et de son attaque contre Érasme; et bien qu'il s'y montre moins que bienveillant et juste pour notre héros, elle est curieuse à lire, car elle renferme les seules indications que nous ayons sur son physique et sur ses mœurs, et, comme Odonus, heureusement, ne recherche pas l'élégance cicéronienne, elle est écrite dans un style très personnel et très pittoresque 2.
Joannes Angélus Odonus à Gilbertus Cognatus, son ami et très cher frère.
« Je viens d'apprendre que des personnes d'ici ont fait savoir que les amis d'Érasme désirent qu'on réponde brièvement à la rage et à la furie de ce fou (Dolet) dont les coasse-
aucun renseignement sur Gilbert Cagnati, ou même sur Gilbert Cousin ou Cognatus.
Voyez au sujet de la Biographie Universelle et de la Biographie Générale, un article dans la Quarterly Review (janvier i884).
1 Érasme parle de lui dans une lettre à G. Cousin (n° 1296, p. i5ig) « Epistolam Odoni ac Philenii cupide legi, ad te quidem scriptam sed de me totam ».
2 M. Boulmier, qui nous dit dans sa préface que nous ne devons pas nous attendre à ce qu'il nous donne une histoire impartiale et qui passe sous silence tout ce qui n'est pas favorable à son client, ou l'indique légèrement, s'est contenté d'emprunter à la lettre d'Odonus une simple remarque sur lage de Dolet et de nous apprendre que cette lettre est fort peu bienveillante pour lui. Se fondant, comme toujours, sur Née de la Rochelle, il nous dit que ce document nous a été conservé par Nicéron. On trouve cette lettre dans les opéra G. Cognati, Bâle, i5Ô2, vol. I, p. 3i3, mais elle n'est citée ni in extenso ni tout à fait fidèlement par Nicéron, vol. XXI, p. n4.
( HAP. X. — LES CICKROM 215
ments, au dire de ceux qui les ont entendus, ressemblent aux rugissements de quelque grand animal (voyez la fable du lion et de la grenouille). Mais moi qui ai vu l'homme (ou plutôt cette chose sans intelligence qui a forme humaine) et qui lui ai parlé quand je me trouvai à Lyon, je sais qu'il n'est qu'une bête insignifiante. Il dit quelque part qu'il est jeune, mais il a plutôt quarante ans que trente-huit. Sa tête d'hébété est à moitié chauve. Il portait alors une courte veste espagnole, grossière et fort usée, qui couvrait à peine son dos. Son visage est d'une pâleur si funèbre et si noire, et il a un air si piteux, que l'on croit qu'une furie vengeresse s'est attachée à ses pas et va le conduire à la roue. Vous allez me demander qui m'a procuré l'occasion de voir ce spectacle de mauvais augure. Ce fut cet autre admirable cicéronien1, cet ennemi implacable du grec et des études helléniques, qui a publié le Cicero revocatus et Cicero relegatus. Il a été banni d'Italie et n'a pas encore été rappelé; quoique ce soit là son pays natal, il a tellement craint d'y être reconnu, et il savait si bien à quoi s'en tenir sur ses propres mérites, qu'il n'a pas osé mettre son nom sur le titre du livre. Je n'en ai pas moins été fort lié avec lui à Bologne. A Lyon il m'a dit: « Libre «aux autres de choisir d'autres maîtres, je ne reconnais que «le Christ et Cicéron; le Christ et Cicéron me suffisent. » Je n'ai pourtant rien vu du Christ en lui ou dans ses livres; Dieu sait seulement s'il y avait quelque chose en son cœur. Toutefois il m'a dit lui-même que lorsqu'il s'est enfui en France il a emporté avec lui, pour se consoler dans son malheur, non pas l'Ancien ou le Nouveau Testament, mais les épîtres de Cicéron ad familiares. Je vous aurais brièvement parlé de la situation de cet individu qui est digne de sa vie (le Phrygien pourtant n'a pas encore senti les vc;\ de Dieu pour l'exhorter au repentir"2; oh! s'il pouvait les
1 Hortensio Lando.
(Jtrum igitur nostrum est, an vestrum, hoc proverbium fieri solere meliorem ». Cicero. Pro Flacco,
2l6 ETIENNE DOLET
sentir un jour !) je vous aurais dit sa légèreté, sa mollesse, et sa conduite impie, si nous ne savions pas que tous ces singes imitant Cicéron ont tous la même dépravation, la même impudence. C'est donc cet individu qui m'a conduit chez l'oiseau de mauvais augure. Tout près de la pièce où ce dernier se tenait il y avait beaucoup de bruit et de désordre, provenant, je suppose, des enfants qui étudiaient là les rudiments de la grammaire. Vous savez que les tyrans bannis n'ont rien trouvé de mieux pour gagner leur vie. Dans la pièce même, je ne me rappelle pas quels livres avait l'exilé. Au cours de notre entretien il a fait allusion à un passage de ses discours dans lequel il parle d'Érasme, et, à ce qu'il m'a semblé, en termes nullement malveillants. Et il a voulu que ce passage fût cité par Hortensio, de peur que je fusse choqué par sa prononciation française; il n'a pas été question du dialogue violent qu'il était sur le point de publier. Il a toutefois demandé avec instance à Lando d'écrire une préface pour ses discours, et il a offert de les dédier à la personne que Lando désignerait; mais ce dernier a refusé. Gryphius de son côté s'est montré peu disposé à donner une nouvelle édition de ces discours; il s'est même plaint à moi de l'insistance déraisonnable qu'avaient mise certaines personnes à les lui faire imprimer. Puis comme nous partions il m'a offert les fatras empoisonnés de Carvaialus1 et de Scaliger que je n'avais pas vus en Italie. Il est évident que c'est par de semblables lectures que le malheureux se console d'avoir été exilé de Toulouse, et redonne un peu de vitalité à son esprit épuisé par ses querelles. Le jour suivant, je lui ai remis les deux livres dont j'avais marqué quelques pages, et nous eûmes
1 Ludovicus Carvaialus (Caravajal), frère mineur, prit la défense des moines contre Érasme dans son Apologia monasticce professionis. Anvers, MDXXIX. Cet ouvrage fut réimprimé à Baie la même année. Erafcme lui répondit dans sa Responsio adversus Fcbricitantis cujusdem Libellum, Râle, 1529. Carvaialus répliqua, sa nouvelle attaque est intitulée: Dulcoratio amandcntiarum Erasmicœ responsionis ad apologiam fratris Ludovici Carvaiali. Paris, Colinaeus, i53o.
CHAP. X. — LES CICÉRONIENS 21 7
une conversation au sujet du roi et du théâtre de Giulio Camillo.
« Je ne vois, mon cher Gilbert, aucune bonne raison pour que l'on réponde à ce fou suivant sa folie. Je me trompe peutêtre; mais, comme le dit Alciat, il se trompe plus encore, celui qui a une opinion assez médiocre de la majesté du nom d'Erasme et de la vénération que professent pour lui les gens de lettres, pour penser que les calomnies et l'insolence d'un individu de cet acabit puissent jamais faire déloger le grand savant de cette citadelle de la science et de la vertu où depuis si longtemps il règne en maître. Dolet ne sait pas plaisanter comme Amsdorf, et vous amuser dans ses écrits tout en faisant une grande profession de foi religieuse; il n'a ni titre de chevalier, ni titre de comte, ni titre de moine; pour tout dire, c'est à peine s'il a l'aspect d'un homme. De plus nous ignorons si l'université et le Parlement de Paris n'ont pas l'intention de lui faire subir la peine capitale. Car il arrive souvent que ces athées sont écrasés par la punition qu'ils méritent (comme il est dit dans l'Epitre), au moment où dans leur joie ils s'écrient: Paix, paix, mangeons et buvons.
« Il se peut que des amis de Paris vous aient envoyé de plus amples détails sur la méchanceté de ce taon, de ce caméléon, qui crie jusqu'à se décrocher la mâchoire, et qui, pour recueillir quelques légers souffles de gloire se précipite à une mort certaine qui détruira et son corps et son âme. Qui pourtant a pu jamais sculpter dans la pierre ou peindre avec des couleurs un meilleur portrait de l'homme stupide, insensé, fou, furieux, enragé, vantard, insolent, grossier, pétulant, vain, menteur, impudent, arrogant, impie1, de l'homme sans Dieu, sans foi, sans religion, que le portrait qu'il nous a fait de lui-même, dans ses propres ouvrages, où il tient à se montrer en pleine lumière?
rdis, insanî, furiosi, rabiosi, gloriosi, procacis, maledid, lantis, vani, mendacis, impudentis. arrogantis, impii ".
2l8 ETIENNE DOLET
« Il me semble être du nombre de ceux dont saint Augustin et Érasme lui-même nous disent: riez quand ils pleurent et pleurez quand ils rient; c'est bien ce que j'ai fait lorsque j'ai lu son livre. J'ai été bien chagriné, je vous assure, de voir un homme aussi versé dans la littérature polie, aussi baptisé par elle (si je puis m'exprimer ainsi), faire preuve de tant de brutalité et de tant d'impiété. Dieu m'est témoin, mon cher Gilbert, que ce n'est pas poussé par un zèle trop vif, mais par l'affection, que je vous écris toutes ces choses.
« Et permettez-moi de m' arrêter au milieu de ma course, de peur que, si j'en dis plus long, je ne semble vouloir me montrer sage plus que de raison. Car je ne prétends pas voir tous les côtés de la question. Aussi, qu'Erasme pense qu'il soit utile de répondre à Dolet, ou qu'il ne pense pas que cela en vaille la peine, je me déclarerai satisfait. Je sais que tout ce qu'il croit être juste, l'est en effet. Je termine donc ma lettre en priant Dieu qu'il vous ait ainsi qu'Erasme en sa sainte garde. Strasbourg, 29 octobre 1535. »
Malgré ce ton peu bienveillant, cette épître nous permet de nous faire une idée exacte de Dolet : nous le voyons fatigué par l'étude et les labeurs au point qu'Odonus le prend pour un homme de quarante ans, quand il n'avait réellement que vingt-six ans. Ses vêtements sont pauvres et sales, sa figure n'a aucun charme, il est plein d'enthousiasme pour la science, et surtout pour Cicéron, il est rempli en même temps de vanité et d'infatuation de soi-même, et il croit que ses méchants discours méritent vraiment l'attention du monde entier, il ne se soucie que de l'étude et de la gloire littéraire. Telle est l'impression qu'on recueille après avoir lu la lettre d'Odonus.