CHAPITRE XI
Liber est lumen cordis, spéculum corporis, virtutum magister, vitiorum depulsor, corona prudentum, diadema sapientium, gloria honorum, decus eruditorum, cornes itineris, domesticus amicus, collocutor et congerro tacentis, collega et consiliarius pnesidentis, vas plénum sapientia, myrothecium eloquentiae, hortus pienus fructibus, pratum floribus distinctum, mémorise penus, vita recordationis.
Lucas de Pe.nna.
olet en allant à Paris vers la fin de l'année 1534 avait pour but d'obtenir le privilège du roi qui devait l'autoriser à publier ses Commentaires, lesquels allaient être termines, en partiedu moins, après dix années de travail.
Mais le moment était peu favorable pour obtenir la permission d'imprimer une œuvre nouvelle, et même une œuvre consacrée à la littérature latine. Le père des lettres, comme on se plaît à appeler François 1 . aimait certainement d'un amour véritable la littérature et les littérateurs, L'influence de sa sœur bien-aimée, la Marguerite des Margueril le poussait même parfois à prêter une oreille attentive aux
enseignements des réformateurs, mais ce monarque, cédant à des alternatives d'indulgence coupable et de remords religieux, devint l'instrument et la proie des dévots qui l'entouraient et qui lui persuadaient que, pour sauver son âme, il devait anéantir ceux qu'il aurait voulu avant tout protéger et encourager, s'il avait pu suivre son goût.
Ayant fortement à cœur le progrès intellectuel, et même, à certains moments , la réforme religieuse , il n'en est pas moins vrai, comme le fait remarquer M. Henri Martin l, qu'il avait laissé brûler la Réforme en la personne de Berquin, et la Renaissance en la personne de Dolet. Brave physiquement, il était moralement lâche, et n'osait pas dire devant des prêtres que son âme lui appartenait. Il était alors atteint d'un de ces accès de piété qui lui faisaient croire qu'il rachetait ses vices en persécutant les hérétiques et en anéantissant la littérature. Au moment où Dolet arriva à Paris les docteurs de la Sorbonne demandaient au roi de supprimer radicalement, autant qu'un édit pouvait le faire, toutefois, l'art de l'imprimerie pour qu'on pût empêcher non seulement la publication des livres hérétiques, mais de tous les livres, et, tout incroyable que paraisse le fait, ils atteignirent réellement leur but. Ce fut dès le 7 juin 1533 que la Sorbonne alors sous l'influence de Béda, présenta au roi qui se trouvait à Lyon un mémoire contre les livres hérétiques; il était déclaré en toute forme dans cet écrit que si le roi désirait conserver la foi catholique, qui était déjà ébranlée à sa base et attaquée de toutes parts, il devait abolir une fois pour toutes, par un édit sévère, l'art de l'imprimerie, qui chaque jour faisait naître des livres dangereux. Pendant quelque temps l'influence de Budé et de Jean du Bellay, alors évêque de Paris, réussit à persuader au roi de refuser d'accorder cette pétition; mais en octobre 1534, l'inconséquence de quelques-uns des membres du parti de la Réforme qui avaient fait apposer sur les murs
1 Hist. de France, vol. VIII, p. 343.
i rues de Paris et même sur les portes du palais du roi des placards attaquant avec violence et grossièreté la m<et le clergé, offrit un prétexté à leurs ennemis dont ces derniers ne tardèrent pas à se prévaloir. L'affaire des placards
cita la juste indignation des catholiques et donna lieu à la plus cruelle persécution des hérétiques que Paris eût jamais vue encore. Dolet fait allusion à cet événement dans la lettre à G. Scève citée plus haut. Du 10 novembre 1534 au 5 mai 1535, vingt-deux personnes furent brûlées pour hérésie sur la place Maubert, et si nous croyons que Sleidan est dans l'erreur en affirmant que le roi et sa cour furent présents à l'un des plus horribles de ces spectacles, alors que six personnes furent livrées aux flammes et que pour la première fois, paraît-il, on fit usage du Strappado{, un fait certain nous est acquis; c'est que non seulement ces supplices furent sanctionnés par François Ier, mais qu'il sanctionna encore affreuses tortures qui les accompagnèrent, tortures inventées par des prêtres chrétiens, mais qu'on attribuerait bien plutôt à des démons, pensant qu'eux seuls eussent pu les imaginer et les mettre en pratique.
On pourrait croire peut-être que la Sorbonne, Béda étant en disgrâce, eût subi une meilleure influence et n'eût plus
1 Le strappado était une sorte de bascule, à l'une des extrémités de laquelle était suspendu un hérétique au-dessus des flammes. On le faisait descendre pour un moment, on le laissait brûler, puis on le retirait, et l'on recommençait le même manège pur intervalles. De cette façon le supplice durait bien . temps, la torture était bien plus raffinée pour l'hérétique et bien pluà voir pour les pieux spectateurs. Quoique Sleidan et Théodore de Bèze disent positivement que le roi fut présent et alluma le feu en cette occasion, et bien que le fait ait été glorifié par les historiens orthodoxes. M. Martin a fait remarquer (llist. de France, vol. VIII) que le Bourgeois de Paris qui était là et qui note avec beaucoup de précision les détails de toutes les exécutionparle pas de la présence du roi, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire si François Ier avait réellement assisté à ces atrocités et allumé lui-même le bûcher. I e Père Daniel, qui écrit au dix-huitième siècle Hist. de France . porte aux nues cette preuve de la piété du roi. a François, » dit-il, » alin d'attirer les lions du ciel sur ses armes, désira donner une preuve éclatant. de son zèle contre la doctrine nouvelle, n
désiré détruire cet art dont elle aurait dû être la protectrice et le soutien; mais il n'en fut rien; on représenta au roi que l'imprimerie était la source de toute hérésie, et, le 13 janvier 1535, des lettres-patentes furent signées par lesquelles le roi défendait à toute personne, sous peine de mort, d'imprimer désormais n'importe quel livre en France, et, du même coup, faisait fermer toutes les boutiques de libraires, sous peine du même châtiment.
Le Parlement, bien qu'il fût présidé par Pierre Lizet, protesta contre cet édit et refusa, à moins d'y être absolument forcé, de le ratifier ou de l'enregistrer. Ces menaces, soutenues par celles de Budé et de Du Bellay portèrent leur fruit, et le 24 février de la même année de nouvelles lettrespatentes furent publiées par le roi annulant l'effet des premières, et donnant avis au Parlement de choisir vingt-quatre personnes prudentes et bien qualifiées, dont douze seraient désignées par le roi lui-même, lesquelles seules auraient la permission d'imprimer à Paris des éditions de livres utiles et approuvés, mais qui ne pourraient — même les douze — faire paraître aucun ouvrage nouveau sous peine de mort. Il paraîtrait que le Parlement fit encore des objections et que ces lettres-patentes ne furent jamais officiellement ratifiées. Elles furent cependant inscrites sur le registre qui a pour titre: Conseil, d'où elles ont été déterrées pour la première fois il y a cinquante ans1. On avait tout d'abord prêté peu d'attention à cet édit menaçant quoiqu'il en soit fait mention dans les Commentaires de Dolet. «Je ne peux,» dit-il, «passer sous silence la méchanceté de ces misérables qui, méditant la des-
1 Nous ne connaissons les lettres du i3 janvier que par la reproduction qui en est faite dans celles du 24 février. Ces dernières furent découvertes par M. Taillandier, et imprimées ensuite par lui dans les Mémoires de la Société des Antiquaires, tom. XIII. Elles avaient été publiées auparavant dans les Études sur la Typographie de Crapelet, 34, une copie de ces lettres ayant été communiquée par M. Taillandier à M. Crapelet. On les trouvera encore dans VEssai sur la Typographie de A. F. Didot, 7C0 et dans YHistoire du Livre de Werdet, II, 75.
traction de la littérature et des hommes de lettres, ont voulu dans notre temps supprimer et anéantir l'exercice de l'art typographique. Ils ont voulu! dis-je, mais ils ont fait plus: ils ont usé de toute leur influence auprès du roi de France, François de Valois lui-même, le gardien, le protecteur, le plus cher défenseur de la littérature et des hommes de lettres pour obtenir de lui un décret qui supprimât l'imprimerie. Ils ont pris pour prétexte que la littérature servait à propager l'hérésie luthérienne, et que la typographie soutenait ainsi cette cause. Race insensée d'imbéciles! Comme si les armes étaient mauvaises ou destructives par elles-mêmes et comme si, parce qu'elles blessent et tuent, il fallait en défendre l'usage aux hommes bons qui se défendent eux-mêmes et défendent leur pays ; seuls les méchants se servent des armes pour leurs mauvais desseins. Aussi s'il existe des gens qui, stupidement curieux ou factieux, propagent quelque erreur au moyen des presses, qui donc voudrait déclarer, à cause de cela, que l'imprimerie doit être supprimée; l'imprimerie qui n'a en soi rien de pernicieux et qui, plus que toute autre chose, est absolument nécessaire pour célébrer la gloire des hommes et fonder leur réputation ?
« Ce complot abominable et méchant des sophistes et des ivrognes de la Sorbonne a été réduit à néant grâce à la sagesse et à la prudence de Guillaume Budé, la lumière de son siècle, et grâce à Jean Du Bellay, évèque de Paris, homme aussi remarquable par son haut rang que par sa valeur personnelle1 ».
Dolet toutefois, comme tous les autres écrivains, ignorait que l'edit avait ete réellement promulgué par «le gardien, le protecteur, le plus cher défenseur de la littérature », edit qui permet de donner en toute justice a François Ier, comme le fait remarquer M. Crapelet, le nom de proscripteur plutôt que celui de promoteur de la littérature. Mais bien qu'aucun de ces édits ne lut jamais mis en vigueur, Dolet ne put obtenir
1 Com. I,
la permission d'imprimer les Commentaires à ce moment-là. Il ne manquait pas d'amis influents pour appuyer sa demande. Budé, c'est certain, devait venir à son aide et secours ainsi que Breslay, qui avait une haute fonction au grand Conseil, et Nicolas Bérauld, l'ancien maître de Dolet; mais pour le moment ces recommandations étaient inutiles, la persécution et non la protection de la littérature était alors à l'ordre du jour. Dolet était déjà soupçonné, comme on le voit par les lettres d'Odonus et de Scaliger, d'être, si non un hérétique, mais ce qui ne valait guère mieux, un athée. On savait qu'il était l'ami des hérétiques suspects et le langage imprudent et injurieux qu'il avait tenu contre Béda dans ses lettres imprimées ne pouvait qu'être très offensant, et cela à juste titre, pour les docteurs de la Sorbonne. De plus, comme la lettre d'Odonus le fait supposer, les ennemis toulousains de Dolet s'occupaient activement à cette époque de faire enregistrer par le Parlement de Paris les décrets de bannissement publiés par celui de Toulouse; et s'ils n'arrivèrent pas à leurs fins, ils n'en réussirent pas moins à faire refuser à Dolet la permission qu'il sollicitait pour faire imprimer ses Commentaires.
Jean Voulté écrit au cardinal de Lorraine, quelques mois après, dans la dédicace de ses épigrammes:1 «Personne (pour vous dire toute ma pensée) n'est plus l'ennemi du nom français que les Français eux-mêmes. Ceci a été expérimenté par plus d'un et dernièrement par Etienne Dolet, d'Orléans, qui a rendu de grands services à la langue latine (pour ne citer que cela) dès sa jeunesse; et que ne peut-on attendre à l'avenir d'un homme doué d'un génie aussi excellent, d'une diligence et d'une application aussi infatigables et cherchant avec tant d'ardeur à se faire un nom immortel? Cet homme, dis-je, qui est l'ornement du siècle et sera la gloire éternelle de la France, a été l'objet des attaques les plus cruelles de l'envie; car, ayant le dessein de publier ses Commentaires sur la langue
1 Imprimées par Gryphius en i536.
latine (ouvrage représentant un immense travail, faisant preuve d'un jugement précis et livre merveilleux venant d'un si jeune homme), pour la plus grande utilité de tous ceux qui aiment cette langue, il n'a pas trouvé d'opposition plus violente que celle de ceux dont il avait quelque raison d'attendre des marques de reconnaissance pour avoir fait c< belle œuvre. Mais je désire que de pareilles pestes ne cessent point de fleurir dans la république des lettres, car tout en s' efforçant de porter préjudice à la gloire naissante des érudits, ell.s aident à l'établir d'une manière très efficao
Dolet revint à Lyon au commencement de l'année 1535, probablement avant la publication du Dialogue, qu'il devait prendre soin de faire imprimer aussitôt. Les deux années qui suivirent (1535 et 1536) furent deux des plus paisibles et probablement des plus heureuses de sa vie. Il n'était pas dans sa nature de vivre sans querelles et sans disputes, et les injures que lui valut son Dialogue cicéronien ne firent sans cloute que donner quelque saveur à la monotonie de son existence d'alors. Son temps se passait à corriger et à surveiller l'impression du premier volume de son grand ouvrage, à étudier pour lui, à préparer des éditions pour Gryphius1
1 Apres avoir examine, sans résultat, environ quatre-vingts volumes, dont la plupart étaient des éditions des classiques latins, imprimées par Sebastien Gryphius 'i534~l538) dans l'espoir de découvrir le style de Dolet dans des notes ou notices, j'ai trouvé enfin une e'dition des discours de Cicéron, portant la date de i536: dans la dédicace ou préface adressée au cardinal du Bellay, j'ai découvert la manière de Dolet, bien que Gryphius soit cens. rit ces
quelques pages. J'ai noté un long passage qui est identique avec un .
immentaires I. 266 , et il est suivi d'une ode latine ad eundem qui parut ensuite dans les Carmirta de Dolet, et qui est adressée à Franc i dédi-
cace est datée de janvier i536, sans doute i537 nouveau style . Net d( la Rochelle | Vie >/l' Dolet, p. 33 nie que Dolet ait jamais été employé par Gryphius comme correcteur d'imprimerie. 11 dit qu'il corrigea l'édition des œuvres de Marot publiée par Gryphius en [533, par pure amitié pour l'auteur de Susanneau cité dans le texte est pour Née de la Rochelle une preuve que Dolet ne fut pas correcteur d'imprimerie. Il dit: a Est-ce que Gryphius. vivant
aurait charge Susanneau de la :i des at\l\
quand il avait sous la main un ami qui connaissait si bien « vant moi, Susanneau continue l'asseï
et à enseigner, s'il faut en croire la lettre d'Odonus (qui se rapporte, cnryons-nous, à l'époque qui suivit le retour de Dolet à Lyon).
Outre la lettre d'Odonus, nous avons le bonheur de posséder un témoignage de cette époque que nous fournit Hubert Susanneau, qui travaillait aussi pour Gryphius et qui plus tard devint l'ennemi de Dolet. Dans la lettre-préface qui précède son Dictionarium ciceronianum (Paris, Colinseus, 1536) il nous dit : « En allant en Italie, je me suis arrêté quelque temps à Lyon, où Sébastien Gryphius me pria de surveiller la correction des épreuves de quelques ouvrages de Cicéron, d'Horace et de Saint-Cyprien. Dolet vivait alors avec cet imprimeur. Tout ce que je puis dire des mérites et du savoir de ce jeune homme, c'est qu'en lui la nature surpasse l'art, et que, malgré sa grande jeunesse, il est transporté, si j'ose m'exprimer ainsi, sur un char triomphal au milieu des applaudissements de tout le monde. Voué dès son bas âge à la lecture de Cicéron, il écrivait alors ses Commentaires sur la langue latine, qui ont tellement excité mon admiration, qu'ils m'ont fait presque abandonner mon ouvrage. »
Il s'appliqua tout d'abord à achever le premier volume des Commentaires. Pour retranscrire et corriger cet ouvrage, il fut aidé par l'un des plus grands écrivains de la littérature française du seizième siècle, par l'auteur du Cymbalum mundi, Jean Bonaventure des Périers.
On savait, ou du moins on soupçonnait, qu'il était l'ami du progrès intellectuel et de la liberté de penser, mais l'influence
(voir plus haut, p. 204'. Guillaume Scève paraît avoir, à la même époque, fait fonction de directeur littéraire de l'imprimerie de Gr)rphius. Ce que Dolet dit dans la lettre à Boyssone (voir plus haut, p. 212 : « Moi qui suis l'esclave du public et de Scève », s'explique clairement si nous croyons qu'il travaillait alors chez Gryphius sous la surveillance de Scève. Mais l'ode de Voulté (ad libellum) est plus explicite encore sur ce point:
I, fuge Lugdunum sine me liber, i, fuge in urbem. Excipiet prompta Gryphius ille manu, Te castizandum docto dabit indc Dolcto.
i HAP. XI. — LES i OMMENTAIRES 227
de Marguerite de Valois, auprès de laquelle il était attaché comme valet de chambre, «Hait de nature à le protéger tant qu'il ne se compromettrait pas ouvertement. La publication du Cymbalutn mundi 1^537-38) fournit à la Sorbonne et au Parlement (ou plutôt au premier président) une arme contrelui. Dans ces dialogues vifs et mordants, qui avaient l'air de ne faire parler que des divinités païennes, il n'était pas difficile de découvrir les sarcasmes voilés qui allaient à l'adn de la théologie chrétienne. La Sorbonne déclara que le livre était plein de blasphèmes et d'impiétés. Le Parlement, à l'instigation de son premier président, Pierre Lizet, fit mettre en prison Jean Morin, l'imprimeur, et fit brûler tous les exemplaires de l'ouvrage qu'on put trouver; cet auto-da-fé fut fait avec tant de bonheur qu'on ne connaît aujourd'hui qu'un seul exemplaire de l'édition originale'.
Aussitôt que le premier volume des Commentaires fut achevé et retranscrit, Dolet commença à le faire imprimer afin qu'il fût prêt à paraître dès que le privilège du roi serait accordé. Un grand volume in-folio contenant dix-sept cent huit colonnes de caractères serrés ne pouvait être imprimé en quelques semaines, et comme l'on parlait souvent de l'arrivée prochaine du roi à Lyon, l'auteur espérait, sans nul doute, que ce serait là une occasion favorable pour obtenir, par l'entremise de Lyonnais influents, la permission qu'il attendait. Depuis près de trente ans le gouvernement de Lyon avait confié successivement aux membres d'une famille milan, distinguée, dans laquelle on comptait des commandants militaires et des administrateurs civils remarquables, mais connus surtout par leur amour pour la littérature et par la protection et le secours qu'ils, n'avaient jamais c<
1 Cet exemplaire est maintenant à la bibliothèque publique de Vers fut vendu 35o Francs a la vente Gaignat [1769)— n° »5a8 — j l'acquéreur était le due de la Vallière, à La vente duquel en 178 i) le livre ne d^.
[20 francs, La seconde e'dition parut à Lyon en i538i Elle
nient rare.
d'accorder aux gens de lettres. Gian Jacopo di Trivulzi {Le grand Trivulce), marquis de Vigevano et maréchal de France, fut le premier de sa famille qui occupa le poste important de gouverneur de Lyon. En 1535 ce poste fut confié à Pompone de Trivulce, qui, suivant l'exemple de son oncle et de Théodore, son prédécesseur immédiat, favorisait les études littéraires, et encourageait surtout l'art de l'imprimerie et ceux qui l'exerçaient. J'ai déjà dit que les typographes étaient plus libres à Lyon que nulle part ailleurs en France; on publiait dans cette ville des livres qui n'auraient pas pu voir le jour à Paris, ou qui auraient attiré des désagréments à ceux qui les avaient écrits ou imprimés; ces publications ne se faisaient pas avec la sanction directe du gouverneur, mais on savait que ce dernier ferait tout pour protéger les auteurs et les imprimeurs. Au moment même où le roi et les docteurs de la Sorbonne complotaient pour détruire «cet art divin», suivant la juste expression de Dolet, les imprimeurs de Lyon se concertaient pour exprimer à Pompone de Trivulce la gratitude qu'ils lui devaient. Le Ier mai était le jour de fête des typographes lyonnais, et ils avaient coutume de planter un sapin, qu'on appelait le Mai des Imprimeurs, devant la porte d'une personne de distinction à laquelle ils désiraient témoigner leur respect. En 1529, le Mai fut planté devant la porte de Théodore de Trivulce, avec une inscription en vers composés par nul autre que par Clément Marot1. En 1535, ce fut Pompone de Trivulce que les imprimeurs résolurent de fêter et ce fut Etienne Dolet qui écrivit l'inscription d'usage. Le Mai fut placé devant la maison du gouverneur, avec une ode en latin, qui inspire au père de Colonia2 la remarque suivante: «La noble simplicité, la saveur antique et la pure latinité de cette pièce nous rappellent le siècle d'Auguste.»
1 Epigrammes, i4.
2 Histoire littéraire de Lyon, II, 497. Un écolier moins érudit que celui dont \."\r\e. Macaulay n'aurait aucune peine à retrouver l'origine de la première moitié de cette ode.
Cil A P. XI. — Ll [ENTAIRES 229
« Ad Pomponium Trivultium Lugduni Redorent, Typographi Lugdunen
Fuerit Tityro ille Deus, ei qui permisit
Quae vellet agresti calamo ludere, et agnos
Bovesque ducere libère per florentes
Campes. Eris nobis Deus, qui permittis
Solita nos frui la-titia et libertate.
Ob id vividem primum tibi consecratam
Accipe, vultu atque animo quo consecrata est. ' t
Sous un gouverneur comme Pompone de Trivulce, on avait tout lieu d'espérer qu'avec le temps le privilège serait accordé. L'impression avait été commencée vers le milieu de l'année 1535, et un mois après une feuille d'épreuves était envoyée à Jean de Boyssone. Ce dernier, comme tant d'autres, attendait anxieusement la publication des Commentaires, et dans une lettre2 citée en partie plus haut, voici ce qu'il dit de cet ouvrage : « Quant à vos Commentaires sur la langue latine, nous ne savons pas ici (à Toulouse) si vous les avez achevés ou non. Je ne puis vous dire l'impatience avec laquelle j'attends qu'ils paraissent; toutefois je dois vous dire qu'il ne manque pas de gens, menu- parmi ceux qui nous veulent du bien, qui affirment que vous avez dérobé vos Commentaires à Simon Villanovanus; c'est là un bruit qui, tout en ne semblant pas fonde le moins du monde, ne fera aucun tort à votre livre, car vos calomniateurs ne se rendent pas compte
1 Suivant M. Péricaud (Notes et documents pour servir à /"..
16, p. 52 Louis Tolozan, prévôt des marchands et commandant de la ville de Lyon, fut le dernier magistrat en l'honneur duquel on planta un mai en [786. M. Péricaud dit que cette ode de Dolet est de 1: : qu'elle fut
à Théodore de Trivulce. Carmina, toutefois. Dolet lui-même la
dédie comme on le voit dans le texte] à Pompone de Trivulce, et il est clair que i535 fut la seule année du gouvernement de ce dernier où Dolet a pu se trouver à Lyon vers le premier mai. Pompone de Trivulce fut remplacé à la fin de i535 par le cardinal de Tournon.
* Voir p. 208; Manuscrit de Toul., fol. XVII.
que ce ne serait pas un mince mérite pour un ouvrage d'avoir pour auteurs Villanovanus et Dolet.»
Dolet répondit le 31 août1 : «Pour ce qui concerne mes Commentaires sur la langue latine, je me ris des mensonges des envieux, et je juge cette affaire comme vous le souhaitez. Aucune calomnie ne m'a encore abattu, et les tentatives qu'on fera à l'avenir pour m'écraser réussiront d'autant moins que je m'endurcis de jour en jour davantage contre les absurdités des hommes. Que ces brutes de Toulousains attendent que mon livre soit publié, et alors, s'ils ont quelque jugement, qu'ils le jugent avec connaissance de cause. Peuvent-ils, croyez- vous, m'attaquer pour le moment sur des questions qu'ils ne connaissent pas? Afin que vous puissiez vous faire une idée plus vraie et plus juste de mon ouvrage, je vous ai envoyé une feuille d'épreuves comme spécimen, car l'impression est commencée. »
Cependant les projets politiques et l'ambition du roi avaient donné quelque répit et quelque espoir au parti de la réforme. Charles-Quint faisait une expédition contre les pirates de Tunis, et lui déclarer la guerre pendant qu'il accomplissait cette tâche pieuse et chrétienne aurait excité l'horreur de l'Europe civilisée. François Ier comptait que cette expédition ne réussirait pas; il espérait assister à la défaite et à l'affaiblissement de son rival, et il se préparait à déclarer la guerre dès que l'empereur serait de retour; mais il fallait dans l'intervalle trouver des alliés. Les princes luthériens d'Allemagne avaient été indisposés et irrités par les persécutions qui suivirent l'affaire des placards. Les « seigneurs magnifiques de Berne » étaient encore plus intéressés que les princes allemands à ce que l'on se montrât tolérant pour les réformateurs. Leur influence s'étendait si. loin sur les territoires de l'est de la France, de Genève à Bâle, que leur alliance était bien plus importante pour François Ier qu'on ne serait disposé
» Ibid. fol. I.
à le croire, à ne considérer que L'insignifiante étendue de leurs domaines. Ce furent les instigations pressantes de Mes gneurs de Berne qui produisirent ce que l'influence puissante de Marguerite de Valois n'avait pas pu produire en d'autres circonstances semblables et qui sauvèrent du bûcher le grand citoyen de Genève, Baudichon de la Maison Neuve, condamné comme hérétique par l'inquisiteur général et les officiaux de l'archevêqui de Lyon et livré au bras séculier. Mais les persécutions de l'hiver de 1554-55 avaient porté un rude coup à l'amitié que les seigneurs de Berne axaient pour François Ier. Afin de se concilier les réformateurs allemands et suisses, un édit fut publie le 16 juillet 1536, par lequel le roi ordonnait que l'on cessât les persécutions contre les prot tants et qu'on délivrât tous ceux qui avaient été mis en prison pour des délits religieux. Les restrictions sévères imposées à l'imprimerie cessèrent à la même époque d'avoir leur effet, et encore que le retour triomphal de Charles-Quint eût trompé l'espoir de François Ier, la guerre fut déclarée; et pendant près de trois années, jusqu'à la paix de juin 1538, les réformateurs furent tolérés et laissés en repos. Charles désirait alors sincèrement la paix, et les négociations furent entamées aussitôt dans l'espoir de faire donner droit aux prétentions du roi sur le duché de Milan, mais tous les efforts furent inutiles. Les hostilités commencèrent; et, désirant se trouver près du théâtre de la guerre et diriger la campagne en personne, François I" fit son entrée dans Lyon le 7 février 1536. Il resta dans le midi de la France pendant la plus grande partie de l'année, mais il venait fréquemment à Lyon; le 21 mars, Dolet eut la satisfaction d'obtenir ou plutôt de voir Gryphius obtenir le privilège qu'il desirait depuis longtemps. Il est d de Crémieu, petite ville qui se trouve à environ six lieues de Lyon, ou le roi tenait alors sa cour; ce- document estadress au prévôt de Paris, au bailli de Mâcon, au s .1 de L\
et à tous les autres officiers de justice et a leurs lieutenai Il commence en ces termes: «Notre cher et bien-aimé maître
Sébastien Gryphius, imprimeur ordinaire de notre ville de Lyon, nous a fait dire et remontrer qu'il était après à imprimer à ses grands frais, mises et dépens, et au plus grand profit et promotion des lettres latines, un livre intitulé : Commentaires sur la langue latine, par Estienne Dolet. » Et permission est accordée à Gr3rphius pour quatre années d'imprimer ledit ouvrage, et défense est donnée à tous les autres t}Tpographes de prendre les mêmes droits sous peine d'amende et de confiscation de leurs livres.
Les Commentaires sur la langue latine sont l'ouvrage sur lequel doit se fonder la réputation de Dolet comme latiniste. Depuis douze ans il y travaillait, car il nous apprend que ce fut avant d'aller à Padoue qu'il avait résolu d'écrire ce livre, dont la composition paraît avoir été, à partir de ce moment, son plus grand souci. Le premier volume parut en 1536, au mois de mai ou peu après; et bien qu'aujourd'hui cette œuvre n'offre pas un vif intérêt au savant, c'est, sans nul doute, l'un des livres d'érudition latine les plus importants qu'ait produits le seizième siècle. Il représente un immense travail et est le résultat d'une longue et sérieuse étude de Cicéron, ainsi que de beaucoup d'autres auteurs latins; et tous ceux qui l'ont lu avec attention reconnaîtront qu'il n'avait encore jamais paru d'ouvrage aussi utile pour ceux qu'intéressait la littérature latine. D'un autre côté je ne suis pas de l'avis de ceux qui placent les Commentaires au-dessus de toutes les œuvres contemporaines consacrées à l'érudition latine. Ici pas plus qu'ailleurs Dolet ne fait preuve d'une grande puissance critique ou de beaucoup d'habileté; et si l'on compare les Commentaires de Dolet au Thésaurus latin de Robert Estienne, il nous semble que la première place pour ce qui est de l'érudition doit être accordée à ce dernier. La publication (de la seconde édition) du Thésaurus d'Estienne est considérée par Hallam comme faisant époque dans l'histoire de la philologie latine !.
1 Hallam dit que la publication du Thésaurus d'Estienne eut lieu en 1 535 et