‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 58 sur 133 · CHAP. XII. L'ACCUSATION DE PLAGIAT · texte numérisé non relu

CHAP. XII. L'ACCUSATION DE PLAGIAT

épreuves de mon ouvrage tout ce qui lui semblait devoir i de nature à me ravaler. Oh! je vous en prie, prêtez-moi votre

attention ici: au cas où vous me vouliez du mal, agisse/ Loyalement à mon égard au sujet de la question soulevée si brutalement par mon adversaire. A-t-il vraiment agi court" ment? honorablement? Était-ce digne d'un homme honnêti cultivé d'attaquer si inconsidérément, si insolemment même, un ouvrage inédit qu'un ami vous avait envoyé si aimablement? Je revois en ce moment encore mon volume avant qu'il soit publié. Je pourrais donc aussi facilement attaquer l'insolence de votre champion (mais j'oublie que vous avez fait disparaître vos soupçons — je devrais dire- votre abréviatcitr) que me moquer de sa sottise. Mais enfin ne dois pas traiter de sot impudent un homme qui, sans réfléchir un seul instant, n'a pas vu que mon livre étant inédit encore, je pourrais changer tous les passages qu'il me signale comme erronés, me prévaloir de ses remarques et le faire passer, cet individu, pour un critique peu judicieux et menteur

Après s'être plaint amèrement des attaques dirigées contre son livre avant qu'il eût paru, il discute sérieusement les différentes accusations formulées par Charles Etienne, et imprime en leur entier les objections faites à lui-même et à son livre dans celui de son adversaire. En ce qui concerne l'accusation même de plagiat, il nie qu'on puisse trouver quelque similitude entre les deux ouvrages, excepte dans les interprétations des noms des vaisseaux et de leurs différentes parties. Il affirme que son travail est absolument personnel, et dit avec assez de raison du reste que, en écrivant un dictionnaire, on ne peut se défendre de se servir des travaux de ses pn cesseurs, et que si une accusation de plagiat est formulée contre les Commentaires, la même accusation doit être formulée contre Bude, Érasme, Politien, Rhodiginus, Le Volterrane, Sypontinus et bien d'autres. Puis il reprend tout au long les erreurs qu'on lui impute et il les défend. 11 dit que t\ culum se trouve dans Aulu-Gelle, puis dans le Thésaurus de

Robert Estienne et dans la Conucopia de Sypontinus (Nicolas Perotti). Il cite les éditions de Virgile imprimées par Aide, Colines, Robert Estienne et Sébastien Gryphius comme donnant prorœ et non pas puppcs. Il prouve que Budé a employé la forme embatœ, et montre que les mots de Pline ont été attribués à cet auteur par Robert Estienne. Il dit que l'on a toujours donné les écrits de Hirtius comme étant de César. Quant à remuions, s'il ne parvient pas à défendre le mot, il fait voir du moins que Robert Estienne le prend dans le même sens que lui.

La défense qu'il oppose à l'accusation de Charles Estienne est, suivant moi, définitive et satisfaisante. Personne ne peut comparer le De rc Navali de Dolet (ou les pages des Commentaires dont ce livre n'est qu'une réimpression) avec l'ouvrage de Baïf portant le même titre sans être convaincu que ce sont deux livres absolument dissemblables, sans autres rapports que ceux qu'on doit trouver dans deux livres écrits sur le même sujet; on est forcé d'avouer qu'il est tout à fait déloyal d'accuser Dolet d'avoir pillé ou imité Baïf. Et Dolet a fait preuve de bonne foi en imprimant en leur entier dans la préface de son livre tous les passages du livre de Charles Estienne où il est question de lui *.

Il est agréable de voir que dans cette occasion Dolet n'a pas été aveuglé par l'indignation au point de ne pas rendre justice aux mérites littéraires de Charles Estienne. Dans le second volume des Commentaires, voici ce que nous lisons au mot Hortns : «A propos de ces questions relatives aux jardins et aux arbres, j'aurai recours à la grande érudition du très docte Charles Estienne. Il vient de publier deux courts traités dont il peut être fier à bon droit, l'un sur les jardins, l'autre sur les arbres. Vous discernerez facilement dans ces ouvrages le zèle sagace de l'auteur et le désir extrême qu'il

1 Excepté toutefois quelques mots sur Cornua, qui paraissent lui avoir échappé.

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a d'être utile a tous et de faire quelque chose pour l'instruction de la jeunesse '. -

Le De rc navali de I >* »l*-t fut imprimé en mai 1537. En 1539, après la publication du second volume des Commentaires, un accusateur nouveau et plus formidable surgit en la personne de Franciscus Floridus Sabinus. Il était né a Donadeo, sur le territoire sabin, vers 1500, et emprunta l'un de ses noms à sa province. Apres avoir étudié à l'Université de Bologne, il y demeura pendant quelques années en qualité de professeur ou de maître; il allait de temps à autre à Venise, où il travailla probablement pour Paul Manuce comme éditeur ou comme correcteur. Pendant six années (deux a Rome et quatre à Paris, il fut le secrétaire particulier d'Albert Pie, prince de Carpi. Il était fort attaché a son maître et ressentit vivement les attaques, injustes suivant lui, dont le prince avait été l'objet de la part d'Érasme. Toutefois l'affection qu'il avait pour son ami ne l'empêchait pas de se rendre compte des mérites du grand erudit, et ce fut avec indignation qu'il vit comment Dolet traitait Erasme dans le De imitaiione Ctceroniana. Toutefois le premier ouvrage que Floridus écrivit s'adressait aux calomniateurs de Plaute et de la langue latine -.

Dans ce livre, imprimé, comme on voit, après la publication du premier volume des Commentaires, il énumère la plupart des contemporains qui, d'après lui, ont aide à faire connaître la langue latine, mais le nom de Dolet est oublié. Nous ne saxons pa> s'il connaissait Dolet et s'il avait eu maille à partir

ont. 242. Cette feuille a pu être imprimée avant que Dolet eût entendu parler de l'attaque de C. K.->tienne ; mais elle ne fut publiée qu'une année plus tard, et il est tort Batteur pour Dolet qu'il ait maintenu le : part dans le livre dont la plus grande partie n'était certainement pas impril on ne trouve un mot blessant a l'adresse de Charles Kstienne.

incisci Floridi Sabini in Marci Actii Plauti alioi

tarum et linguee latinœ calumniatoi ■ m libella

tatoribus. Lugduni, Seb. Gryphium, 1

et réimprimé - —

avec lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était lié avec Giulio Camillo, qu'il traite souvent dans ses écrits de doctissiuuts vir, et qu'il défend avec ardeur contre les attaques de Dolet.

11 publia en 1539 ses Lcctiones succisivœ, recueil de remarques critiques et littéraires a}rant trait à divers auteurs, qui peut se comparer aux Noctes Atticœ d'Aulu-Gelle. C'est l'ouvrage d'un homme très savant et très érudit, excellent helléniste et latiniste; on y trouve des aperçus critiques très judicieux et souvent très exacts. Le livre a été jugé digne d'être réimprimé deux fois — d'abord par l'auteur lui-même dans l'édition de ses œuvres complètes (Bâle, 1540) et ensuite par Gruter dans son Lampas sive Fax Artium Liber alium (7 vol., Francfort 1602- 1634). Les chapitres II et III du premier livre en leur entier et une partie du chapitre IV du troisième livre (environ un dixième de l'ouvrage) sont dirigés contre Dolet, et sont écrits avec une amertume et une violence de ton et une partialité qu'on ne trouve pas dans les autres parties du livre où l'auteur parle d'autres écrivains, ce qui nous porte à croire que Floridus agissait par quelque motif personnel. Il accuse Dolet de plagiat, d'ignorance, d'irréligion, d'immoralité et de gourmandise.

La plus grande partie des attaques portent sur le De Imita tic» 1e Ciceroniana et ont trait à la manière dont Dolet avait parlé d'Erasme; et là je ne sais pas s'il faut dire que Floridus soit trop sévère. A propos des Commentaires toutefois, il répète et amplifie les accusations de plagiat que Charles Estienne avait lancées le premier; mais les seuls exemples qu'il spécifie sont le rcmulciis et la citation d'Ulpian attribuée à Pline, deux renseignements pris dans Robert Estienne à qui Dolet avait dit les devoir, mais qu'il n'avait pas vérifiés. Il affirme que les Commentaires sont une compilation des œuvres de Nizolius, de Robert Estienne, de Riccius et de Calepin, sans que Dolet l'ait mentionné le moins du monde, et il est le premier à dire ce qu'on a si souvent répété depuis, à savoir que ceux qui avaient vu les Commentaires en manuscrit avant

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la publication du Thésaurus de Robert Estienne et des Observations de Xi/olius sur Cicéron, lui avaient rapporte qu< livre de Dolet n'aurait pas formé un volume plus grand que les Elegantiœ de Laurent Valla, très mince in-folio. Il est bon de dire que Floridus fait encore la une affirmation sans preuves; il s'en tient absolument, pour défendre son accusation de plagiat et d'ignorance, aux p; \ cités par Charles Estienne ou par Dolet lui-même dans sa réponse; et bien qu'il eût certainement vu les Commentaires, puisqu'il cite, pour formuler une attaque générale contre Dolet, un ou deux autres passages du premier volume, il ne les avait pas étud Il délaye avec complaisance les accusations de Charles Estienne, et réussit à prouver assez clairement que Dolet n'avait pas compris le sens propre de remuions et que, à deux ou trois reprises, il avait emprunté des citations d'auteurs latins à Baïf et a Robert Estienne sans le dire et sans vérifier si ces citations étaient exactes.

Mais Floridus, le premier, formula dans son livre une accusation plus grave que celle de plagiat ou d'ignorance, accusation qu'on avait déjà portée contre Dolet, mais qui n'avait jamais encore été imprimée. L'auteur des Lcctioncs succissivœ accuse Dolet d'être impie et de ne pas croire à l'immortalité de l'âme ; c'était dire alors de quelqu'un qu'il était ath< 1 . Dans la correspondance de Jean de Boyssone, on voit que «1rs bruits de cette nature avaient circulé à Toulouse, et la lettre d'Odonus nous fait savoir qu'à Lyon ces mêmes bruits avaient cours. «Cet individu», dit Franciscus Floridus, «affirme que l'âme est mortelle et que le plus grand bien réside dans les plaisirs charnels. » Mais il ne cite aucun passage d'aucun des livres de Dolet et ne tienne pas de preuves de ce qu'il avance.

Plus de trente ans après, une nouvelle accusation de plagiat nous révèle que Dolet avait copie Navagero, c'est Sturm qui nous l'apprend, mais nous ne savons pas SUT quelle autorité il s'appuie.

J'ai montré plus haut 1 combien cette accusation est peu fondée; mais je crois cependant que tout le monde sera de l'avis de Sturm quand il dit : «Peu m'importe où Dolet a pris ses Commentaires; ils ont rendu de grands services à ceux qui étudient la composition latine et qui aiment la bonne littérature, et j'aurais voulu que Dolet ou Navagero ou n'importe qui eût pu les terminer; nous aurions possédé alors un traité complet et définitif sur la langue latine très habilement composé et arrangé 2. »

Dolet n'était pas homme à laisser passer inaperçue une attaque comme celle de Floridus. Il y répondit, en 1540, par son De Imitatione Ciceroniana adversus Floridum Sabinutn*. C'est un in-quarto de cinquante-six pages, dédié à Guillaume Bigot; il contient deux traités différents: le premier, qui est le plus court, est le De Imitatione Ciceronania; le second (de la page 21 à la page 55) est intitulé : Responsio ad convitia Floridi Sabini. Le premier, à l'exception d'une page au commencement et d'une autre page à la fin, n'est qu'une série d'extraits de son dialogue sur le même sujet, il contient son argumentation concernant l'imitation. Ici, comme dans le De re Navali, il voulait faire connaître à ses lecteurs ce qu'il avait réellement écrit, afin qu'ils pussent juger jusqu'à quel point les attaques de ses adversaires étaient justifiées. Le second traité {Responsio ad convitia) ne peut pas être mieux caractérisé que par cette appréciation de Née de la Rochelle4: « Dans le second livre, dont il a fait deux parties, il disserte d'abord sur le style de son adversaire, sur le sien propre, sur celui d'Erasme, de Longueuil, et des Allemands; il cite

1 Voir p. 44.

2 Préface de Sturm, mise en tête de son édition des Formula: et Phrases Doleti, Argentorati, 1576. Une grande partie de cette préface est citée par Maittaire, Annales Typ. III, 78.

3 Brunet (Manuel, art. Sabinus) dit à tort que ce livre est une réponse à YApologia in M. A. Plauti calumniatores de Sabinus. C'est une réponse aux Sectiones Succissivœ. Dans YApologia il n'est pas question de Dolet.

4 Vie de Dolet. p. 4i.

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