‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 8 sur 133 · I II AI'. I. ORLÉANS K I PAR I · texte numérisé non relu

I II AI'. I. ORLÉANS K I PAR I

roniens en général que l'est de nos jours l'inspiration d'aul écrits par des hommes dont la science et les vertus font pecter les opinions. «Que puis-je faire de mieux», nous dit Dolet en expliquant vin mot de ses commentaires, «que de suivre l'interprétation qu'en donne le père de la langue latine, Cicéron lui-même? Aussi voici quelques exemples de notre dieu, Cicéron, qui vous feront comprendre clairement la signification du mot, sans que j'aie besoin de dire mon avis1.» Érasme même, quoiqu'il ait été l'objet de vives attaques de la part des cicéroniens pour avoir traité avec irrévérence leur dieu et son illustre disciple Longueuil, Érasme, que son bon sens préservait des extravagances des fervents de ce culte, reconnaissait que l'éloquence de Marcus Tullius était divine plutôt qu'humaine2; et, dans ses Colloques*, il dit: • Bien que la première place doive être n servée aux saintes Écritures en tant qu'autorité, je trouve parfois des pens dans les œuvres des anciens païens, même dans les œuv des poètes, d'une nature si pure, si sainte et si divine, que je ne puis me défendre de croire que quelque pouvoir bienfaisant guidait leur aine quand ils écrivaient. Et il se peut que l'esprit du Christ se soit répandu sur un espace plus grand que nous ne le croyons généralement. Plus d'un homme qui ne figure pas dans les annales des saints devrait y avoir sa place marquée. J'avoue sans crainte à mes amis que je ne puis lire les dialogues de Cicéron sur la Vieillesse et sur l'Amitié, ou bien le De officiis et les Tusculanes, sans m'arrêter parfois pour baiser la page et penser avec vénération a cette âme sainte inspirée par une divinité célest» ,

.1. \. (Xlonus dit de Lando : «Hoc nobis rcpct.it apophthegma : lc^unt, mihi solus Christus et Tullius placet, Christus et Tullius solus est, sed intérim Christum nec in tnanibus habebat nec in libris; an in corde haberet, Deus scit. Hoc nos ex ejus ore scimus, illum cum in Galliam confugeret neque Vêtus neque Novum Testamentum secum tulîss miserise solatio sed familiares epistolas M. Tullii. »

1 l Comm., col. .lis. i.a note marginale est Cicero in lingua Latina deus Doleti.

J Epist. 1 VSo.

nvivium religiosum.

Cicéron fut l'idole des hommes de la Renaissance. Peu d'entre eux étaient capables de lire, moins encore en état d'apprécier la littérature et la philosophie grecques. Plaute et Térence étaient populaires, mais on les considérait comme des écrivains légers et frivoles. Du reste, pour les bien comprendre, il fallait connaître les usages de l'antiquité plus qu'on ne les connaissait. Tite-Live et César étaient lus par les soldats et par les hommes d'Etat ; Tacite, pleurant sur le passé et regardant l'avenir d'un œil sombre, ne pouvait guère convenir à un siècle qui renaissait. Les jours d'Horace n'étaient pas encore venus, le calme bon sens, la gaieté tranquille, le parfait contentement du disciple d'Aristippe étaient absolument en contradiction avec l'esprit du quinzième siècle et de la première moitié du seizième. Le charme du style de Cicéron, le ton général de ses écrits, sa philosophie sensée mais superficielle et ordinaire, son mépris de savant pour les illettrés, ses sarcasmes parfois mordants mais toujours de bon goût, son dédain absolu mais toujours réservé des superstitions et des croyances non seulement du commun des hommes, mais encore des orthodoxes, et même sa vanité mal dissimulée, enveloppée mais nullement cachée par la pompe d'expressions harmonieuses et bien choisies, en résumé, ses défauts comme ses mérites, tout contribua à établir son influence.

Nous ne savons que peu de chose sur les cinq années que Dolet passa à Paris. Le seul renseignement qu'il nous ait transmis, en dehors de ce qui concerne ses études cicéroniennes, c'est qu'à l'âge de seize ans il étudia la rhétorique sous Nicolas Bérauld1, né lui-même à Orléans et passant pour l'un des plus illustres professeurs d'éloquence et de littérature latine de l'époque. Érasme dit de lui qu'il était une des perles et des étoiles de la France. Ainsi que beaucoup

1 « Nicolaus Beraldus quo praeceptore annos ualus Sedecim Rlictorica Luiccice didici.v Comm., vol. I, col. n58.

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d'autres érudits de la Renaissance, Bérauld valait mieux que ses livres. «Sa conversation, dit Erasme, était supérieur» ses œuvres.» Et il ajoute: Etiam nunc audire mihi videur linguam illam explanatam ac volubilem suaviterque tinnientem et blande canoram vocem. Ses livres sont oubliés, ils n'ont peut-être eu aucune influence clans l'histoire du monde; l'homme, au contraire, doit intéresser le littérateur, parce qu'il fut l'ami et le correspondant d'Erasme, et l'historien, parce qu'il fut le précepteur des trois grands Coligny, l'amiral, le cardinal et le général. Ce fut Bérauld qui sema dans leur esprit les germes de ces principes qui ont rendu leur nom si illustre dans les annales de la France protestante. Soupçonné, non sans raison, d'avoir quelque sympathie pour les réformateurs, Bérauld fut détesté par Béda et par les dévots ; mais il se montra si habilement prudent qu'il ne fut jamais persécuté. En fait, quoique plus d'un protestant éminent lui fût redevable de connaître la vérité évangélique, comme ses contemporains qui favorisaient les doctrines de la reforme, il ne voyait aucun mal dans les pratiques ou dans les formes de l'église de Rome, et n'avait nulle envie de s'en séparer; jusqu'à sa mort il resta catholique. De même qu'Erasme il possédait cet esprit tolérant et ces idées larg qui ne convenaient pas plus à Calvin qu'à Béda1.

Mais bien que nous n'ayons que des renseignements succincts sur la vie de Dolet pendant ces cinq années, on ne saurait douter que l'influence que Bérauld exerça sur son caractère, sur ses opinions et sur tout son avenir ne fut très grande. Bérauld était un helléniste et un latiniste enthou-

1 Nous n'avons aucune bonne biographie de Bérauld. La meilleure es qui se trouve dans la France Prolestante de Haag. Plusieurs de sont imprimées [pour la première fois) dans l'excellent ouvrage de A. I . I minjard. Correspondance des Réformateurs dans les pays de la Sa s ie ne t'ait pas partie des Hommes illustres de l'Orléanais (Orléa bien que la Nouvelle Biographie générale mentionne cet ouvrage comme l'un des documents qui ont servi à écrire la maigre biographie de l trouve dans ce recueil d'un mérite inégal.

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siaste, un cicéronien dévoué, un ami de tous les progrès intellectuels; Dolet se lia avec lui et leurs rapports durèrent plusieurs années, car nous savons que Bérauld était au nombre de ceux qui en 1537 vinrent féliciter Dolet d'avoir obtenu sa grâce. Pendant ces cinq années Dolet cultiva son intelligence, il nous le dit lui-même, et il apprit à penser ; il s'adonna plus spécialement à l'étude de Cicéron, et a.vant de quitter Paris il avait conçu l'idée et arrêté le plan de son grand ouvrage, les Commentaires sur la langue latine.

Once remotest nations came To adore that sacred flame, When it lit not many a hcartli On this cold anJ gloomy earth.

Siu i

olet avait alors dix -sept ans et ses pensées se tournèrent naturellement vers ce pays que , depuis la chute de la République Romaine, les habitants du reste de l'Europe ont toujours désiré de visiter, mais qui, alors, tout particulièrement et pour des raisons spéciales, était la contrée de prédilection de tous les étudiants. L'art, la science et la littérature florissaient en Italie à un tel point que l'on comprend que les Italiens considéraient les nations du Nord et de l'Ouest comme des nations barbares. A peine y avait-il un érudit, jouissant d'une certaine notoriété, qui n'eût fait un séjour dans Tune des universités d'Italie'. Padoue, Bologne. Pavie regorgeaient d'etu-

1 Nous trouvons des érudits d'Angleterre, nation plus barbare e considéraient la France comme les érudits français considéraient l'Italie. V le poème de Buchanan : Adventus in Galliam.

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diants français et allemands, mais c'était à Padoue qu'ils étaient le plus nombreux. Cette université était alors dans toute la gloire de sa réputation ; pour la littérature, la philosophie et la médecine aucune université ne pouvait rivaliser avec Padoue. Elle était fondée depuis deux cents ans et sa renommée avait grandi peu à peu, bien qu'elle s'éclipsât parfois lorsque la guerre ou les changements de suzerains suspendaient les cours pour un moment. Au commencement du quinzième siècle l'université de Padoue était devenue la possession des Vénitiens, et sous l'égide protectrice de la grande république (qui n'était pas alors l'oligarchie jalouse et égoïste qu'elle fut plus tard) les études furent encouragées, de généreux honoraires furent alloués aux professeurs, et des savants de toutes les parties de l'Italie, et parfois même de Grèce, d'Allemagne et de France, furent appelés à occuper ses chaires. De 1509 à 151 7 la guerre de la ligue de Cambrai avait fait suspendre les cours, mais à la paix de Noyon ils furent réinstallés, et les étudiants et les maîtres accoururent de toutes les contrées d'Europe. Les vingt-cinq années qui suivirent furent les plus brillantes de l'histoire littéraire de Padoue. Pendant cette période, presque chaque savant italien distingué y passa quelque temps soit comme maître, soit comme étudiant, souvent et comme maître et comme étudiant. C'est là que Romulo Amaseo, alors à l'apogée de sa réputation, fit pendant quatre années des cours d'éloquence, Romulo Amaseo que le pape, le roi d'Angleterre, le marquis de Mantoue, les universités de Bologne et de Padoue se disputaient, et aux conférences duquel se pressait une si' grande foule d'étudiants qu'on en vint fréquemment aux coups pour pénétrer dans la salle où il parlait. C'est là que Longueuil, le cicéronien par excellence, rendit à la langue latine toute sa pureté et, à en croire ses contemporains et ses disciples, égala son maître au point de vue du style sinon au point de vue des idées. Ce fut comme professeur de l'université de Padoue que Lazare Buonamici, trop craintif ou trop indolent pour confier à

l'impression le résultat de ses études, acquit la réputation qui lui donna le titre de premier savant de son temps; les quelques poèmes et les quelques lettres qu'on a de lui ne justifient pas, du reste, cette réputation. C'est a Padoue encore que Lampridio parla de Démosthène avec tant d'éloquence qu'Aonio Paleario trouva qu'il était presque l'égal du grand orateur athénien, et que, dans son enthousiasme, il écrivit à son ami Maftei qu'une seule conférence de Lampridio valait toute la magnificence et toute la gloire de Rome1. On trouvait a Padoue une indépendance et une liberté qu'on aurait en vain cherchées ailleurs. Pomponatius y discutait avec érudition et sans contrainte l'immortalité de l'âme et d'autres problèmes semblables, et un peu plus tard Yésale s'y consacrait en toute sécurité à ces recherches anatomiques qui ont rendu des services signalés à l'humanité, mais qui avaient valu à ce savant des persécutions etl'avaient fait exiler des domaines du roi d'Espagne.

Mais Padoue ne se glorifiait pas seulement de ses professeurs et de ses maîtres; c'était la résidence d'un grand nombre de savants qui trouvaient là une entière liberté, des livn s une savante société. «A Padoue,» écrit Paleario en 1530, «demeurent des poètes, des orateurs et de célèbres philosophes. ( "est le refuge d'élection de la science qui a trouve dans cette ville un asile où Pallas enseigne tous les arts; en somme, il n'y a pas d'endroit où l'on puisse mieux donner libre cours a ses goûts pour l'étude et la science 2. »

Ce fut à Padoue qu'Erasme, probablement en compagnie de son élève le jeune abbé de Saint-Andrews, suivit les COUTS de Musurus, qui fut tout à la fois le premier helléniste de son temps, un excellent latiniste et un travailleur infatigable. fut pendant les cinq années qu'il passa à Padoue que Réginald Pôle prépara sa réputation, due peut-être plus à sa haute

'• Pitlearii opéra, Amsterdam. 1G96, p. \3t.

naissance, à ses manières distinguées et à son aimable caractère qu'à sa science et à ses talents ; ce fut là qu'il se lia d'amitié avec d'autres personnages éminents (Bembo Contarini, Sadolet et Morone), dont l'élévation au cardinalat est un si grand honneur pour Paul III. Ce fut dans la maison de Pôle à Padoue que Longueuil mourut, et la biographie qui est placée en tête des discours de ce cicéronien, bien que souvent attribuée à Simon Villanovanus, est reconnue aujourd'hui pour être l'œuvre de son disciple anglais. Mais Padoue ne fut redevable de sa gloire à personne plus qu'à Bembo. Après avoir étudié, comme jeune homme, deux ans à cette université, il fixa sa résidence à Padoue au mois de décembre (1521), à la mort de Léon X, dont il avait été le secrétaire conjointement avec Sadolet. Le choix que Léon X avait fait de ces deux hommes doit nous faire pardonner plus d'un de ses défauts. Intimement liés, également capables, également doctes, également prêts à donner des secours aux pauvres étudiants et des conseils littéraires aux riches, également purs de toute bigoterie, ces deux cardinaux sont les plus brillants représentants de la Renaissance et de l'église catholique de cette époque. Ils différaient en une chose seulement : Sadolet était chrétien, Bembo, païen. Je ne sais pas un homme du quinzième ou du seizième siècle, en qui les grâces et les vertus chrétiennes, combinées avec un attachement sincère et sobre aux doctrines de l'église, soient plus frappantes que dans Sadolet. Si ses écrits théologiques ont passé dans un oubli plus complet que les œuvres inférieures des hommes inférieurs de son temps, c'est qu'ils révèlent un bon sens à demi pélagien; et si ces tendances valurent à Sadolet, à son grand chagrin, la censure de la cour de Rome et, ce qu'il regretta beaucoup, le mécontentement de Calvin et des réformateurs, elles ne s'en recommandent pas moins à une génération qui, tout en employant parfois le langage d'Augustin, de Thomas d'Aquin et de Calvin, adopte en fait les conclusions de Pélagius. La voix peut être encore celle d'Augustin, mais les mains sont celles de

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Pélagius. Tout comme Sadolet était ce rara avis du seizième >i( cle, c'est-à-dire un homme d'église qui croyait au christianisme et qui était un exemple de toutes les vertus et de toutes les grâces chrétiennes, Bembo était un représentant aussi illustre de ce que l'on rencontrait plus fréquemment alors, du pur paganisme. A ses yeux le christianisme était ce qu'avait dû être la théologie de la Grèce ou de Rome aux yeux d'Arist et <le Platon, cle Cicéron et de Sénèque; c'était un système composé de mots et de rites, utile à certains égards, mais ne se fondant null< ment sur la vérité ou sur les faits, n'ayant aucun rapport avec la morale philosophique ou pratique et n'apportant aucune consolation à l'humanité. Bembo était le païen des païens, Epicuri de grege porcus.

Beau, affable, heureux, riche, savant, Bembo avait un bon caractère, un excellent estomac et partant une santé florissante et une humeur gaie (meus sana in corpore sano); l'affection qu'il avait pour sa maîtresse et pour les enfants qu'elle lui avait donnes faisait partie de son bonheur; pendant soixantedix-sept ans sa vie fut sans nuage. Solon lui-même lui aurait permis de se dire heureux. Il semble que la pensée d'une religion réelle ou vivante, ou de la vie future n'a jamais trav« son esprit. Jusqu'en 1539, année où Paul III le fit cardinal lil avait alors soixante-neuf ans), on ne trouve pas dans ses écrits la plus légère trace d'études théologiques. Mais la Réforme obligeait les hommes de lettres qu'on élevait à la dignité de la pourpre à «passer pour vertueux qu'ils le fussent ou non», et le rang de prince de l'église força Bembo à se conformer aux usages. Il mit de cote la littérature profane et se voua à l'étude des saintes Keritures et des Pères de l'église. Mais tant qu'il resta a Padoue, il fut toujours païen.

Dans sa jeunesse il avait passé quelques années au milieu de la société la plus cultivée île l'Italie, dans l'entourage d< parente Catherine Cornaro, reine de Chypre; pendant les vingt années qui suivirent l'abdication qu'on lui avait imp» après la mort du roi, son mari, (.-lie tint a Asola une cour qui

se distinguait par sa culture littéraire, par l'élégance de ses manières, par sa royale magnificence et où, comme cela convenait à la cour d'une reine de Chypre, on rendait un vrai culte à la déesse de Paphos. Bembo, bien que tout jeune encore, fut la vie et l'âme 1 de cette cour et il dédia à la mémoire de la charmante souveraine qui présidait à Asola la plus populaire et la plus spirituelle de ses œuvres — Gli Asolani. Il avait étudié la philosophie à Padoue sous la direction de Pomponatius, et peu avant la mort de Léon X, il fit un nouveau séjour dans cette ville pour sa santé , qui était quelque peu compromise par son ardeur au travail et par les devoirs que lui imposait sa charge; on lui avait recommandé l'air et les bains de Padoue pour se rétablir. Pendant ce séjour, Léon X mourut, et Bembo résolut alors de quitter Rome et de se fixer désormais à Padoue pour y travailler et y jouir de la société des savants. Deux riches commanderies de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, deux doyennés, trois abbayes, plusieurs canonicats et divers autres bénéfices lui assuraient un ample revenu. De 1521 à 1539 il passa dix-huit années d'un bonheur ininterrompu à Padoue; il alla à Venise à différentes reprises et fit un voyage à Rome. Ses biographies disent que sa maison était le temple des muses; il y réunit une splendide bibliothèque, une collection de médailles et d'antiquités comme n'en possédait aucun particulier, et un jardin botanique rempli de toutes sortes de plantes rares et magnifiques. L'hospitalité qu'il offrait aux gens de lettres était généreuse ; on rencontrait dans sa maison tous les savants qui enseignaient ou étudiaient à Padoue, aussi bien que les étrangers qui étaient attirés par la réputation de l'université ou par celle de Bembo lui-même. Chacun tâchait d'être présenté à cet illustre Italien. Il passait l'été et l'automne dans

1 0 Nul bel'Asolo, Caterina Cornaro Regina di Cipro tenea tre corti ad un tempo, quella délie musc, quella dell'amorc, et quclla délia magnificenza c ilignità regale, e di tutti trè era il Bembo l'anima e l'ornamento. » Bettinelli, // Risorgimento negli Siudi. Rassano, 1775.

une délicieuse villa du voisinage, dont il avait hérité de son père. Sa bibliothèque renfermait entre autres trésors les plus anciens manuscrits de Virgile et de Térence que l'on avait découverts à cette époque, des spécimens de la vieille po< provençale et des autographes dePétrarque. C'est là que ses amis avaient coutume de ssembler, c'est là que Luigi

Cornaro lut des passages de son essai intitulé Délia Vita Sobriat que Lampridio récita des vers que l'on jugea être dignes de Pindare, et c'est là, on n'en peut douter, que l'hôte lui-même fit connaître plus d'un fragment de cette po< châtiée qui, manquant peut-être de vigueur et de ferm parfaite comme pureté de diction et de forme, et qui, pendant plus d'un siècle, fut considérée comme le carmen necessarium que tout Italien lettré devait savoir presque par cœur.

Les années que Dolet passa à Padoue eurent sur lui une influence qu'il ressentit toute sa vie. Ce fut là, sans nul doute, qu'il conçut ces opinions qui, près de vingt ans plus tard, devaient être la cause de sa mort et qui ont servi de prétexte a ses ennemis pour le flétrir du nom d'athi

L'université de Padoue fut, pendant tout ce siècle, le quartier général d'une école philosophique absolument oppi aux doctrines du christianisme, et qui était divisée en deux sectes, dont l'une était panthéiste et l'autre, pas absolument matérialiste, si l'on veut, mais du moins fort près de l'être. L'une et l'autre se rattachaient aux doctrines d'Aristote et reconnaissaient le stagirite comme leur seul maître. Mais de même que dans l'église chrétienne nous savons que les uns suivaient Paul et les autres Céphas, parmi les arist liens de Padoue il y avait des partisans d'Averroès et partisans d'Alexandre d'Aphrodisias. Ds ne croyaient ni les uns ni les autres à l'immortalité de l'âme individuelle ; les panthéistes disaient que l'aine de chaque individu émane de l'âme de l'univers et est absorbée ensuite par cette âme. L'autre secte était en fait, sinon en realite, matérialiste et niait absolument l'immortalité: et ses doctrines, au dire de ses adver-

saires, ne différaient nullement du véritable athéisme l. Le représentant de cette dernière école était Pietro Pomponazzo, mieux connu sous le nom latin de Pomponatius, qui était le philosophe le plus distingué du temps. Né en 1462, il avait étudié la médecine et la philosophie à Padoue, où, encore jeune, il fut nommé à l'une des chaires de philosophie et se fit remarquer en défendant la pure doctrine d'Aristote (c'està-dire, suivant son interprétation, le matérialisme) contre Achillini, son collègue et son aîné, qui suivait les enseignements et la doctrine d'Averroès. Ce fut en 1516 que Pomponatius publia le traité qui a pour titre: De immortalitatc cinimae, et dans lequel il soutient qu'on ne trouve pas dans Aristote la doctrine de l'immortalité, que cette croyance est contraire à la raison et ne se fonde que sur les vérités révélées, et sur l'autorité de l'église, deux choses pour lesquelles il témoigna d'un respect sans limite, lorsque son ouvrage fut attaqué. Contarini, l'un de ses disciples, réfuta son livre, qui fut condamné par l'inquisition et brûlé en place publique à Venise. Mais Pomponatius trouva un défenseur en la personne de Bembo, l'ami constant et le protecteur de la liberté de penser, et, grâce à son influence, le livre put être imprimé avec quelques corrections; son auteur affirmait qu'il n'était nullement contraire aux vérités révélées et à l'église, et qu'il ne niait en aucune façon la doctrine de l'immortalité, mais simplement les arguments philosophiques dont on se servait généralement pour soutenir cette doctrine. N'oublions pas toutefois que c'est là le langage courant de la philosophie du seizième et du dix-septième siècle, qu'on doit juger d'après la philosophie elle-même, mais non pas d'après le langage apologétique des philosophes 2.

1 Richter : Geschichte der chr. Phil., p. 3go et suivantes; Renan: Averroès, p. 353; Tenneman: Manuel, p. 293.

i Voye/c sur Pomponatius, outre les autorités mentionnées dans la note précédente, Brucker: Hist. Phil., 1 vol. 104; Buhle : Geschichte der neueren Philosophie, vol. II ; Pietro Pomponatfi, Studi slorici siilla scuola Bolognese c

f MAP. II. PADOl I 25

Pompônatius mourut en 1525. Sa célébrité et son influence durèrent longtemps et elles étaient à leur apogée, quand Etienne Dolet arriva a Padoue, où, pendant trois années, il s'associa aux disciples de Pompônatius et se pénétra de ces doctrines matérialistes qui, tout en étant en contradiction, sur plusieurs points, avec les opinions de Cicéron, son maître, se trouvaient être contraires à l'esprit superstitieux du moyen âge et partant conformes à la manière de voir de Dolet. Il est étrange que ses biographes, en cherchant à connaître ses théories philosophiques, n'aient jamais tenu compte de ce qu'il apprit à Padoue et de l'influence de Pompônatius.

Mais c'était la littérature qui était la maîtresse de Dolet et non la philosophie. Il semble qu'il n'ait étudié cette science que pour se rendre compte des tendances irrationnelles des opinions orthodoxes qui prévalaient alors. Le maître dont il suivit les leçons, et dont il ne manqua jamais de célébrer l'amitié et le savoir, était sans nul doute disciple de Pompônatius et surtout cicéronien et humaniste; Dolet ne cessa jamais de déplorer sa mort prématurée, et ce maître doit son immortalité bien plus à l'affection de son élève qu'à l'unique épitre que nous avons de lui. Il a manqué à Simon Villanovanus un poète et un biographe carent quia vate sacro. Les dictionnaires lui ont même refusé une petite place. ((•pendant il est certain qu'il donnait les plus belles promesses, qu'il était regardé par plusieurs juges compétents

Padovana del secolo A 17. par F. Fiorenlino, Firenze 1868; S11IL1 immorta dell' anima di Pietro Pompona^i, par Giacinto Fontana, Siena 186g cet ouvrage contient plusieurs lettres inédites de Pompônatius . Le De immortalitate fut publie deux lois du vivant de Fauteur et réimprimé au moins quatre t'ois en France au dix-septième et au dix-huitième siècle (trois fois sans date et sans indication vie lieu, la quatrième fois avec la date évidemment fictive de M.l>. XXXIV Voyez le Manuel vie Brunet ; Mattaire : Ann. Typ. II. 8o5 ; et V Rarior. p. j.66. \.n 1701 le professeur Bardili a édité le De Tmmortalita rubingue, avec une vie de l'auteur; toutefois il ne semblerait pas vu les deux éditions originales. les premières éditions sont extrêmement : 11 est curieux de noter l]uc Pompônatius ne savait pas un met de gr< qu'Aristote fût le sujet de ses cours

comme un érudit d'un grand savoir et d'un grand génie ; il mourut à l'âge de trente-cinq ans, et ce fut là une perte irréparable pour la république des lettres, les gens les plus distingués de son temps l'ont affirmé. Outre Dolet, son plus cher élève, Longueuil, le chef des cicéroniens, Pierre Bunel, Salmon Macrin ont célébré sa gloire, et, si nos suppositions sont vraies, il faut ajouter à cette liste l'homme illustre dont un mot de louange suffit pour être un titre à l'immortalité, du moins parmi tous les admirateurs du divin Pantagruel, je veux dire François Rabelais.

Laquelle des innombrables Villes neuves est le lieu de naissance de Villanovanus, nous ne pourrions le dire au juste. Toutefois Bunel parle de lui en le nommant : Simon Villanovanus Belga, d'où l'on peut supposer qu'il était de Neufville en Hainault. Nous apprenons par les lettres qui vont être citées qu'il était né en 1495 et ciu^ avait étudié à Pavie de 1515 à 1521. En 1521 Longueuil, dans une lettre adressée à Egnazio, parle dans les termes suivants de Simon Villanovanus: «Je sais que l'âge et la nationalité importent beaucoup quand il s'agit d'études philosophiques, mais, à mon sens, l'âge de cet homme convient tout à fait à ces études; il a atteint sa vingt-sixième année, et il fait preuve de tant de prudence et de modération que l'âge mûr ne pourrait le faire progresser à cet égard. D'un autre côté, je n'ignore pas la mauvaise réputation qu'ont les Français en Italie, mais je n'hésite pas à vous recommander Simon Yillanovanus comme exempt des vices et des extravagances des Français et comme un homme qui se distingue autant par sa gravité italienne que par sa connaissance du latin, et, ce qui est fort important, par sa prononciation tout à fait correcte1. Vous verrez aussi qu'il ne manque ni de sincérité, ni de probité, ni de conscience, et qu'il a du talent, du jugement, le goût

1 Voyez plus bas la lettre d'Odonus sur la différence de prononciation latine les Français et «les Italiens.

( 1 1 A 1'. II. l'A IX il I.

des études savantes, et enfin une connaissance remarquable

du droit civil. 11 vient de consacrer six années à ces étui à Pavie, sous la direction de maîtres excellents, et il a surpasse de beaucoup tous ses condisciples1.»

Villanovanus parait avoir succédé à Longueuil comme principal professeur d'éloquence latine, à Padoue, quoique ni l'un ni l'autre: n'aient occupé une situation officielle et qu'on chercherait en vain leurs noms dans les histoires que Tomasini, Riccaboni, Papadopoli et Faccîolati ont écrites de < université. A l'arrn Dolet (1327), Villanovanus jouissait

d'une grande réputation comme professeur de latin. Étant cicéronien, ami, disciple et successeur de Longueuil, le | mier représentant sinon fondateur de la secte, il n'est pas (tonnant qu'il reçut Dolet à bras ouverts, et que le jeune Français subit entièrement son influence. «Simon Villanovanus enseigna à Dolet la pureté du style latin et l'art de la rhétorique», nous dit Dolet dans ses Commentaires-; et dans son second discours il attribue ses succès oratoires à l'enseignement de Villanovanus. Mais l'epitaphe qu'il écrivit pour son maître, les odes dans lesquelles il célèbre sa mémoin pleure sa mort prématurée, et les fréquentes allusions à Villanovanus qu'il fait dans ses écrits, nous prouvent combien solide fut l'amitié qui exista entre l'élève et le professeur, et combien grande fut l'influence que le maître exerça sur le disciple. Ce fut pour défendre le vénéré Longueuil, qu'il n'avait pas connu3 personnellement toutefois, que Dolet écrivit son dialogue intitule : De Imitatione Ciceroniana, dans lequel Simon Villanovanus est l'un des interlocuteurs.

La seule composition de Simon Villanovanus que j'aie pu trouver est une lettre publiée dans les Epistolœ Clarorum Virorum, ouvrage édite par Paul Manuce en [556, et réimprimé par Bernard Toursaint, à Paris, la même année. Elle

1 Longolii Epist., lib. III. Epis t.

'Vol. I. < .1178.

s Loneueuil mourut en Ô22 à Pad

est écrite de Padoue (sans date), mais porte l'indication suivante: Simon Villanovanus Hieronymo Savoniano. Bien que Simon Villanovanus ne laisse aucune œuvre littéraire derrière lui, il n'en est pas moins certain qu'il passa auprès de tous ceux qui rapprochèrent pour un homme d'une capacité et d'un talent peu ordinaires. J'ai déjà donné le témoignage de Longueuil. L'admiration que Dolet professait pour son maître devait être sérieusement motivée. Pierre Bunel écrivit six vers sur la mort de Villanovanus, il les envoya à Emile Perrot1, accompagnés de cette inscription: «Simoni Villanovano Belgse, Graece Latineque doctissimo, cum bonis omnibus disciplinis, tum sincerae Philosophiae in primis dedito, ob mirificam scribendi elegantiam et subtilitatem quam etiam suis scriptis, quae a nonnullis premuntur2, expressam reliquerat, testimonis Longolii toti Italiae praeclare commendato Galli, in demortui patriaeque commendationem, placata Italia posuere.» Salmon Macrin compta aussi Simon Villanovanus parmi les hommes les plus illustres que la France ait produits et il n'hésita pas dans les vers suivants, adressés à Guillaume du Bellay, à le mettre sur le même rang que Budé, Longueuil et Lazare Baïf :

« Ula (i. e. Gallia) Italorum nam studii semula Te Lazarumque et Longolium tulit, Magnumque Budseum, ac Simonem Villa cui nova nomen indidit 3. »

1 Buttelli et Manutii Epistolœ (Paris i58i), p. 10.

* La Monnoyc [Menagiana, III, p. 491, édit. de [716) dit que les mots qiuv a nonnullis premuntur semblent se rapporter à Dolet, qui, se trouvant à Padoue au moment de la mort de Villanovanus, fut accusé de s'être approprié les œuvres île son maître (voyez plus bas). Mais le mot premuntur, que La Monnoye semble avoir pris dans le sens de supprimer, veut dire réellement déprécier. 11 plane certainement quelque mystère sur les circonstances de là mort de Villanovanus. Ses amis Bunel et Perrot paraissent avoir cru d'abord qu'il fut victime d'un crime et que vraisemblablement ce fut un Italien qui attenta à sa \ ie. Mais Bunel reconnut ensuite qu'il mourut de la peste. \ oir la lettre de Perrot du mois de décembre i53o. Bunclli Epist., p. 8.

8 Salmon Macrin: ffymnorum Selectorum, lib. III, p. 77. Guillaume Scèvc

I HAP. II. l'A DOU i 29

Dolet passa trois années à suivre non seulement les l< de Simon Villanovanus1, mais encore sans nul doute celles des

appelle Villanovanus et Longueuil : et litterarum et Galliœ ambo lutnina. Ode placée en tête îles deux discours île Dolet (Doleti oratiotics duce .

' l'n nombre très restreint de personnes s'intéressant à tout ce qui concerne Dolet auraient seules retenu le nom de Simon Villanovanus, n'était le passade suivant de Rabelais: a Aussi furent Clcon de Daulie, Thrasymedes, ci de )i<,sivc temps U- docte Villanovanus François lesquels oneques ne songèrent. ■■< (Livre III. ch. i3. Mais, d'après Le Duchat , que plusieurs commentateurs ont suivi. Villanovanus de Rabelais serait le célèbre Arnold de Villeneuve, l'un des hommes les plus savants du quatorzième siècle — il était médecin, théologien, alchimiste et a écrit le livre intitulé : Schola Salernitana et d'autres traités médicaux et scientifiques. La Monnoye, cependant, dans les Menagiana (vol. III, p. (88-492), a le premier cherché à prou\er que le «docte Villanovanus François n'était pas Arnold, mais Simon de Villeneuve. Il dit : "On est en peine de savoir qui est le docte Villanovanus François que Rabelais, son contemporain ch. i3 du 3' livre), dit n'avoir jamais fait de songe. Ce ne peut être Arnaud de Villeneuve, nulle des trois circonstances de docte, de François, de contemporain de Rabelais, ne lui convenait. Il n'était, ni ne pouvait même être docte dans le temps de barbarie et d'ignorance où il a vécu, savoir dans une bonne partie du treizième siècle jusqu'au commencement du quatorzième. Il y a de plus fortes preuves pour le croire Espagnol que François, recherchées et déduites fort exactement par Dom Nicolas Antoine au tome II de sa Bibliotheca vêtus Hispaniœ. Il n'a pu enfin être du temps de Rabelais, étant mort en i3io, ou au plus tard en i3l3, et quand même, ce qui est très faux, il aurait vécu jusqu'en i3r>o, on aurait toujours raison de conclure qu'il serait mort 120 ans au moins avant que Rabelais fût au monde. Je suis donc très persuadé que le Villanovanus ici désigné, n'est autre que ce Simon de Villeneuve. » Après avoir cité plusieurs preuves de la science de ce dernier. La Monnoye ajoute: 0 C'est donc avec justice que Rabelais l'a nommé le docte Villanovanus François, de peur, s'il avait dit simplement le docte Villanovanus, qu'on ne le confondît avec Servet Espagnol, qui du temps de Rabelais a publié divers ouvrages sous le nom de Villanovanus. Il me reste à répondre à une conjecture du commentateur de Rabelais, touchant Arnaud de Villeneuve, qui, peut-être, dit-il, a, dans son Traité des léclaré lui-même qu'il n'avait

jamais songé, a

Il est facile de trouver la solution de ce problème à la page 63/ de l'édition in-folio des œuvres d'Arnold de Villeneuve (Bâle, 1 - -• igitur adver-

lendum quod sub quacumque specie animal aliquod insultum faciens, secundum conditiones et modos insultus, et defensiones utriusque, débet visio judicarî. lia recolo in somno me vidisse lupos quatuor quadam nocte qui ore ap< insultum in me videbantur facere. Kgo autem ense evaginato in ipsos irruebam. et majorent eorum eviscerabam ad mortem. Infra triduum in quadam causa vidi me quatuor inimicorum meorum victoriam habuisse. » La Monnoye ne nous donne pas le titre du traité d'Arnold d'où ce passage est tiré. On le trouve dans un écrit intitule: Expositiones Visionum quar fiunl in Somniis). Deux des raisons que donne La Monnove pour soutenir qu'il ne s'agit pas d'Arnold de

autres professeurs de cette célèbre université; il ne parle pourtant que de son «cher maître».

Au commencement de 1530 les relations amicales de Dolet et de Simon Villanovanus furent interrompues par la mort de ce dernier — il avait trente-cinq ans. Son ami et élève composa pour lui l'épitaphe suivante qui ne manque pas d'élégance et qui, comme nous le dit La Monnoye l, fut gravée sur une plaque de bronze :

Salve lector, Et animam hue paulum adverte.

Quod miserum mortales ducunt,

Villeneuve semblent concluantes : c'est que ce dernier n'était pas un contemporain de Rabelais, et qu'au moins une fois dans sa vie il » songea ». Il est vrai que De L'Aulnaye ;un des commentateurs de Rabelais, auquel on doit beaucoup, malgré ses fantaisies;, toujours désireux de faire étalage de connaissances aux dépens de son maître, croit que le passage de La Monnoye prouve que Rabelais était dans l'erreur. Mais les deux autres arguments de La Monnoye n'ont aucun poids. Rabelais, heureusement pour nous, n'a pas vécu au dix-huitième siècle, alors que seuls les demi-savants avaient quelque crédit, et que le dilettantisme de M. Ménage était plus apprécié que la science profonde d'un siècle qui n'avait connu ni l'Académie, ni le Grand Monarque. On ne peut donner à aucun écrivain d'aucun siècle l'épithète de savant avec plus de justesse qu'à Arnold de Villeneuve. De plus, on ne croit pas généralement qu'il fut Espagnol. Il se peut que Villanova (Catalogne' fût son lieu de naissance, mais il parait plus certain qu'il était de Villeneuve, près Montpellier. — N'oublions pas d'ajouter que le village de Provence du même nom le réclame aussi comme un de ses enfants. Lorsque des docteurs et pères pantagruéliques, qui ont consacré toute leur vie à l'étude de Rabelais, expriment un doute, il serait présomptueux de ma part de vouloir trancher la question ; mais je ne suis pas d'accord avec MM. Burgaud des Marets et Rathery, qui, dans l'une des plus récentes éditions de Rabelais (Didot, Paris 1870) et, selon moi (pace M. Jannet), la meilleure édition offerte aux lecteurs ordinaires, croient que Simon Villanovanus ne pourrait être désigné à cause de l'épithète de Bclga que lui donne Pierre Bunel, et qui, d'après eux, montre qu'il n'était pas Français. Mais un homme né dans n'importe quelle partie de la France, au nord de la Seine, l'Artois, par exemple, la Picardie, ou le nord de la Champagne (Ardennesi, passait pour Belga auprès de tout écrivain quasi classique du seizième siècle. Dans la lettre de Longueuil citée plus haut, Simon passe pour: Gallus, mot qui désigne un homme né dans n'importe quelle partie comprise entre le Rhin et les Pyrénées. MM. Hurgaud des Marets et Rathery oublient que Longueuil lui-même — si fréquemment appelé Gallus par les latinistes français du seizième siècle — était né à Liège.

1 Menagiana, t. II!, p. 491.

Felicissimum cito mori puto. Quamobrem là mihi tnortuo mortem gratulare,

Et questu abstine, Morte enim mortalis esse desii.

Vale, Et mihi quiescenti bene-precare1.

Je te salue, lecteur, et je réclame un instant ton attention. Cette destinée que les mortels considèrent comme un malheur — mourir jeune — je la considère, moi, comme un très grand bonheur. Aussi réjouis-toi de ma mort et ne me plains pas, car, étant mort, j'ai cesse d'être mortel. Adieu, et prie pour mon repos.» Outre cette épitaphe nous avons trois odes latines clans lesquelles Dolet célèbre la mort de Villanovanus ; elles furent probablement écrites peu de temps après l'épitaphe, puisqu'elles furent publiées avec les discours en 1534. La première, composée en vers élégiaques, est l'une des meilleures poésies de Dolet, aussi bien comme sentiment que comme langage, et à elle seule elle prouverait l'insignifiance

1 Tomasini ne parle point de l'épitaphe de Simon Villanovanus. et elle ne semble pas exister à Padoue. Je ne puis accepter le commentaire de M. Boulmier qui dit: « On sent dans ces quelques lignes, mornes et glaciales comme le bronze qu'elles couvraient, cet incurable dégoût du monde, cet amer mi de la vie, cette sombre et froide aspiration vers le repos du néant qui forme un des traits distinctifs du caractère de ce malheureux Dolet» ip. u-12). — Je ne vois rien dans cette épitaphe. ni dans les lettres de Dolet, ni dans les autres écrits où on peut supposer qu'il exprime ses sentiments personnels, qui montre soit un dégoût du monde, soit un mépris de la vie. soit une aspiration vers le repos du néant. Dolet, en butte aux amères persécutions de ennemis, ne saurait cacher que la mort est désirable. On a de lui une intitulée : Mortem esse expetendam : mais dans ses intervalles de tranquillité, il semble jouir d'un heureux caractère, et désirer voir si vie se prolon. bien pour cultiver son esprit que pour produire des oeuvres destinées à lui survivre, et .se procurer ainsi cette renommée qu'il rechercha si ardemment. On du reste que ce désir de renommée posthume était presque une maladie chez, lui, et ce sentiment ne s'accorde d'ordinaire jamais avec un n incurable dégoût du monde» et un « amer mépris de la vie. » Il est bon toutefois de noter qu< cyniques, et particulièrement Pérégrinus, offrent des exemples d tra-

diction, et se donnèrent parfois la mort, afin d'acquérir c( a'ils

désiraient si vivement, tout en prétendant la mépriser. L'idée de la n jours présente est. cependant, une des caractéristiques les plus connues écrivains français de la Renaissance.

de la critique de Jules-César Scaliger, qui, versificateur sans goût et sans génie poétique, ne trouve pas de langage assez fort pour exprimer son mépris pour les poèmes de Doletf.

« O mihi quem probitas, quem vitae- candor amicum

Fecerat. o, stabili fœdere juncte mihi O, mihi quem dederat dulcis fortuna sodalem,

O, mihi crudeli morte perempte cornes : Jamne sopor te aeternus habet, tenebraeque profundae

Tecum ut tiunc frustra carminé mcestus agam? Quod nos cogit amor, surdo tibi forte canemus,

Sed nimii officii non pudet esse reum.

Chare vale, quem plus oculis dileximus unum,

Et jubet, ut mage te semper amemus, amor. Tranquillae tibi sint noctes, somnusque quietus,

Perpetuoque sile, perpetuoque vale.

Et si umbris quicquam est sensus, ne sperne rogantem,

Dilige, perpetuo cui quoque charus eris. »

«O toi qu'une vie toute de probité et de candeur ont fait mon ami,

Toi qui fus uni à moi par un lien indissoluble,

Toi que la fortune compatissante me donna pour frère,

Toi, mon compagnon, qui m'as été enlevé par la cruelle mort,

Es-tu plongé, dans un sommeil éternel, et dans une obscurité pro-

Au point que je t'adresse en vain mes tristes chants? [fonde,

Cependant cédant à l'amour, je chanterai, même si tu ne dois pas

m'entendre.

Que m'importe d'être accusé de t'aimer trop tendrement? Adieu, cher, toi que j'ai aimé plus que mes yeux, Et que l'amour m'oblige d'aimer toujours plus, Puissent tes nuits être tranquilles, et calme ton sommeil ; Jouis d'un éternel silence, d'un éternel bonheur. Et si, dans le monde des ombres on peut encore éprouver quelque

sensation, Ne rejette pas ma prière, mais aime celui pour qui tu seras toujours cher2. >i

1 a Les poésies brutes et informes dont il (J. C. Scaliger) a déshonoré le Parnasse. Un homme d'un très mauvais goût dans la poésie, n Hrri. -<>r.it. Duce, lib. I. XXIX, r. 207.

. HAP. II. PADOU I. 33

Une autre épitaphe en vers latins et un plus long poème ont moins de mérite, mais ces témoignages nous montrent encore l'affection de Dolet, et le chagrin cuisant qu'il ressentit à la mort de l'ami avec lequel (il nous le dit lui-même) il avait vécu pendant trois années dans la plus grande intimité.

Nous n'avons que de maigres renseignements sur la vie de Dolet à Padoue. Tout ce que nous pouvons affirmer a \ certitude, c'est que Simon Villanovanus fut son ami et son maître et que parmi les lettres avec lesquels il se lia, on peut citer Guy de Breslay, plus tard président au Grand Conseil; c'était un ami de Simon et il avait connu Longueuil, qui avait fait son éloge. Aucun des biographes de Breslay ne donne l'année de sa naissance, il devait être toutefois un peu plus âgé que Dolet, puisqu'il avait commencé ses études à Padoue du vivant de Longueuil. Ce dernier, dans une lettre adressée à Roger de Barma, parle en termes très flatteurs de Breslay, qu'il appelle optimœ spei adalescentem^. Dolet connutil personnellement Bembo ou d'autres hommes éminer Nous n'en sommes pas certains, car il n'aurait certainement pas manqué de nous le dire, s'il avait eu quelques relations avec des personnages en vue. Soit à Padoue, soit à Venise, il fit la connaissance de l'habile charlatan Giulio Camillo, pour lequel il paraît avoir eu peu de goût, bien que, comme lui-même, il fût grand admirateur de Cicéron. Nous ne tarderons pas à reparler du théâtre de Camillo, dont Viciée n'était pas encore promulguée à l'époque où nous sommes. Il est probable aussi qu'Etienne rencontra alors Hortensio Lando.

Dolet nous a laissé une charmante description de la vie studieuse de Padoue dans son dialogue intitulé: Dr Imitatione Ciceroniana, dans lequel il combat Érasme. Cet ouvrage est une conversation imaginaire entre sir Thomas More et Simon Villanovanus. Je parlerai ailleurs delà substance du dialogue, mais le cadre — bien qu'évidemment tout fictif, puisque More

1 Longolii Epist., dernière lettre >lu livre I.

ne visita jamais l'Italie — nous donne sans aucun doute une idée assez juste de la façon dont Villanovanus et ses élèves passèrent plus d'une matinée de printemps à Padoue.

«J'étais moi-même à Padoue, lorsque le dialogue d'Erasme qui a pour titre Ciceronianus fut offert par Thomas More à Simon Villanovanus. Je remarquai à mon aise son visage pendant qu'il tournait les pages du livre et qu'il le lisait rapidement. Je fus aussi présent quand s'engagea entre lui et More une très longue discussion, très savante et très éloquente.»

Au moment où Villanovanus parle à ses élèves d'Erasme et du peu de goût que ce dernier avait pour Longueuil, More arrive. «Villanovanus faisait toutes ces remarques quand tout à coup More fut annoncé; lorsqu'il pénétra dans la maison, il y trouva une foule de jeunes gens qui se réunissaient constamment autour de Simon Villanovanus à cause de la valeur et de la célébrité de son savoir et de son éloquence. Ils se saluèrent amicalement, comme c'est l'usage entre hommes qui ont de l'éducation et de la culture. Puis Villanovanus remercia More très chaleureusement du présent qu'il venait de recevoir de lui, et refusa modestement d'accepter les compliments flatteurs de son hôte.

«Après cet échange de civilités, une longue conversation s'engagea ; ils se mirent à se promener de long en large, et More dit alors : «Je ne trouve pas beaucoup de plaisir à me «promener ainsi, je suis fatigué de mon voyage et de ma «longue course à cheval. Puisque le temps est beau et que le «joyeux aspect de la terre couverte de fleurs nouvelles nous «invite à aller respirer l'air des champs, pourquoi n'irions- «nous pas en quelque lieu près de la ville, où nous pourrons «nous étendre sur l'herbe, à l'ombre d'un chêne, pour con- «verser agréablement et jouir d'un plaisir nullement indigne «des hommes cultivés?» Chacun accepta cette proposition; on s'éloigna de la ville, on trouva un endroit abrité et l'on s'assit sous les arbres. Alors Villanovanus, qui cherchait toujours à fuir la nonchalance et la paresse, et que tous les exercices de

l'esprit charmaient extrêmement, dit : «Quelque agréable que «soit ce lieu, la lassitude et l'ennui s'empareront bientôt de nous «(ce qui met toujours un terme au plaisir) si nous ne choisissons pas quelque sujet de discussion qui nous permette de «passer avec profit le reste de la journée. Car le soleil a dé« «passé à peine le méridien et il ne se couchera pas avant la «huitième heure. Que l'un d'entre nous propose un sujet de «discussion, qui soit assez important pour nous occuper jusque- <• la et qui nous permette de nous instruire tout en nous divertissant. 11 ne suffit pas que nos yeux jouissent de cet agréable «paysage, il tant que notre esprit se nourrisse de plais «utiles.» Tous approuvèrent cette idée très sensée et fort opportune et demandèrent au maître de choisir un sujet de discussion.» Alors Villanovanus, s'adressant à More, lui proposa de parler d'Érasme et une longue conversation s'engagea entre eux deux; les étudiants les écoutaient sans prendre part à leur entretien. A la fin Villanovanus reprit: «Maintenant «levons-nous et partons, puisque nous avons su profiter de «notre journée et qu'il est l'heure de souper.» More s'empressa de se conformer à ce désir, car il était extrêmement fatigué par son voyage et souhaitait de se reposer. Telle fut la manière dont nous passâmes l'après-midi.

«Revenus en ville, sur l'ordre de Simon, nous accompagnâmes More jusqu'à son logis, et, lorsqu'il nous eut congédiés, nous retournâmes chez nous.s>

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