LE GRAMMAIRIEN ET LE TRADUCTEUR
L'idiome d'un peuple, c'est son verbe, son âme. l'un, i
u nombre des grands ouvrages que Dolet avait l'intention d'écrire il faut compter un livre sur la langue française, dont il désirait coordonner les règlesenc mal établies; il voulait traiter ce sujet avec une exactitude et des détails dont seuls jusque-là le latin et le grec avaient été jugés dignes. L'ouvrage devait intitule: L'Orateur Françoys1. Ce fut en 1540 qu'il publia tr courtes études, qui devaient faire partie île ce travail, sous le titre de: La manière de bien traduire d'une langue eu au.': davantage, de la Ponctuation de la L des accents (tycelle. Autheur Estienne Dolet. natif d'Orle
de bon jugement en nostre vulgain .
nent en lumièi s
L'ouvrage est dédié à un personnage qui n'était pas moins remarquable comme écrivain que comme capitaine et homme d'État, à Guillaume du Bellay-Langei. Voici cette dédicace :
« Estienne Dolet, a Monseigneur de Langei, humble salut et recongnoissance de sa libéralité envers luy. le n'ignore pas que plusieurs ne s'esbaissent grandement de veoir sortir de moy ce présent œuvre : attendu que par le passé i'ay faict et fais encore maintenant profession totalle de la langue Latine. Mais à cecy ie donne deux raisons: l'une, que mon affection est telle envers l'honneur de mon païs que je veux trouver tout moyen de l'illustrer.
« Et ne le puis mieulx faire que de célébrer sa langue, comme ont faict Grecs et Rommains la leur. L'autre raison est, que non sans exemple de plusieurs ie m'addonne à ceste exercitation. Quant aux antiques tant Grecs que Latins, ils n'ont prins aultre instrument de leur éloquence que la langue maternelle. De la Grecque seront pour tesmoings Demosthene, Aristote, Platon, Isocrate, Thucydide, Hérodote, Homère. Et des Latins ie produis Ciceron, Caesar, Salluste, Virgile, Ovide, lesquelz n'ont délaissé leur langue pour estre renommez en une autre. Et ont mesprisé tout autre sinon qu'aucuns des Latins ont apris la Grecque afin de scavoir les arts et disciplines traictées par les autheurs d'icelle. Quant aux modernes, semblable chose que moy a faict Léonard Aretin, Sannazare, Pétrarque, Bembe (ceulx-ci Italiens), et en France, Budée, Boville1, et maistre Iacques Sylvius. Doncques non sans l'exemple de plusieurs excellents personnages i'entreprends ce labeur. Lequel, Seigneur plein de bon iugement, tu recepvras non comme parfaict en la démonstration de nostre langue, mais seullement comme ung commencement d'ycelle. Car ie scay que quand on voulut réduire la langue Grecque et Latine en art, cela ne fut absolu par un homme, mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la langue Françoyse, et peu à
1 Charles Boville.
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peu par le moyen et travail des gens doctes elle pourr reduicte en telle perfection que les Langues dessusdit A ceste cause, Seigneur tout humain, ie te r
mien labeur en gré: et -'il ne reforme totallement nostre langue, pour le moins pense qui :ommencement qui
pourra parvenir à fin telle, que les estrangiers ne nous apj leront plus Barban
Cette lettre est datée de Lyon (4 mai 154-- îivic
d'une adresse au peuple français, dans laquelle l'auteur explique le plan de son ouvrage, dont il n'offre qu'un* pour le monicnt: ■• Depuis six ans, dit-il, desrobbant quelq heures «le mon estude principalle (qui est en la lecture de la langue Latine et Grecque), te voulant aussy illustrer par tous moyens, i'ai composé en nostre langage un œuvre intitulé : L'Orateur Françoys, duquel œuvre les traictez seul ti la grammaire, l'ortographe, les accents, la punctuation, la pronunciation, l'origine d'aucunes-dictions, la manière de bien traduire d'une langue en aultre, l'art oratoire, l'art poétique. Mais pour ce que le dict Œuvre est de grand importance qu'il y eschet un grand labeur, scavoir et extresme iugem l'en différera y la publication (pour ne le précipiter! hideux ou troys ans. Ce pendant tu l'ayder instructi qui sont ce présent livre. Lequel, si i< > ble, ie seray plus enclin a te bien polir, et parfaire le demeur de mon entreprinse. Combien que i'en attends plu ontentement de la postérité que du siècle présent; car le cours des choses humaines est tel, que la vertu du vivant 1 si I iours enviée et déprimée par détracteurs, qui ne pens advantager en réputation, Vils mesprisent les labeurs d'autruy. Mais l'homme d r et de bon ingénient ne doibt n ^ à tel/ resveurs, et plus tost s'en mocquerdu tout. Ainsi faisant, ie poursuivray mon effort et attendray légitime los de la ; terite: non d'aucuns vivants par trop pleins d'ingratitudi mauvais vouloir. Contente toy pour ceste heun iple Françoys) de ce petit œuvre: et prens par pi
que ie porte à ma renommée, que dedans quelque temps ie te rendray parfaict l'œuvre dessusdict. « Puis, comme d'ordinaire, il se plaint de ses ennemis et détracteurs.
L'opuscule sur la manière de bien traduire d'une langue en aultre, fait preuve de beaucoup de savoir, de beaucoup d'originalité, et d'un jugement très sain; et encore que les cinq principales règles que l'auteur donne soient devenues banales depuis trois siècles, elles ne l'étaient certainement pas au seizième siècle et ne semblent pas être suivies même aujourd'hui par tous les traducteurs, je dirai même par la majorité des traducteurs. Voici ces cinq règles: i° le traducteur doit comprendre parfaitement le sens et l'esprit de l'auteur qu'il traduit; 2° le traducteur doit être maître du langage dans lequel l'auteur écrit, et du langage dans lequel la traduction doit être faite; 30 le traducteur ne doit pas traduire mot pour mot, mais « faira en sorte que l'intention de l'autheur sera exprimée, gardant curieusement la propriété de l'une et l'aultre langue ». La quatrième règle, qui doit surtout être suivie quand on traduit en un langage moderne (surtout du latin ou du grec en français), dit que le traducteur emploiera autant que possible des mots qui appartiennent réellement à la langue dans laquelle il traduit, et aussi rarement que possible des vocables qui sont simplement des formes de mots latins modernisés. La cinquième règle établit que les nombres oratoires, c'est-à-dire l'harmonie et le rythme, ne doivent pas être négligés par le traducteur.
Les deux autres opuscules sur la ponctuation et sur les accents sont intéressants surtout au point de vue de l'histoire de la langue française, et, quel que soit leur mérite philologique, ils contribuèrent puissamment à faire avancer l'étude de la grammaire. Ramus, dans sa grammaire française (Paris, Wéchel, 1572), rend cette justice à Dolet et le compte au nombre des grammairiens qui, en France, avaient essayé de réformer la manière d'écrire. Sur un point particulièrement (dont M. Boulmier fait mention) Dolet a proposé une réforme