‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 96 sur 133 · II · texte numérisé non relu

II

question dans le procès, devaient être réduits en cendres, mais cela fait, toutes les mesures prises contre le prisonnier, appels, sentences, jugements, décrets, procès, procédure, tout était déclaré nul et non avenu; un silence perpétuel était imposé au procureur nyyal; on déclara que Dolet avait recouvré «ses bonnes famé, vie et renommée»; ses biens, qui de par la condamnation devaient être confisqués, lui furent rendus ; le parlement eut l'ordre d'enregistrer la lettre de grâce, de permettre au prisonnier d'en jouir pleinement, et de lui rendre sur l'heure sa liberté.

Le pardon du roi n'était cependant qu'un acheminement vers la liberté pour Dolet. Le parlement était toujours prêt à faire naître des obstacles avant d'enregistrer un édit royal, et (comme cela arriva pour le décret qui ordonnait la suppression de l'imprimerie) une forte et judicieuse opposition bien soutenue par une influence personnelle faisait assez souvent suspendre ou même modifier les lettres royales. Le parlement avait à sa tête un violent et dévot adversaire de la réforme religieuse et du progrès intellectuel, et parmi ses principaux membres il y en avait beaucoup qui, s'ils ne dépassaient pas le premier président en ignorance et en stupidité, le valaient bien par la haine que leur inspiraient les réformateurs et les hommes de lettres. Dans un corps qui, outre Pierre Lizet comme président, avait François de Saint-André comme président à mortier, et Gilles Maistre comme avocat général, il n'était pas difficile de trouver des prétextes pour refuser d'enregistrer le pardon ou de ne pas rendre la liberté au prisonnier.

On se souviendra que, à cause de quelque erreur faite par Dolet ou par ceux qui le conseillaient, le pardon du roi, qui lui avait été accordé pour le meurtre de Guillot dit Compaing, n'avait pas été enregistré, et que Dolet n'avait été rendu à la liberté par le lieutenant gouverneur de Lyon qu'en donnant caution qu'il se mettrait à la disposition de la justice à toute réquisition. Aussi quand, le 19 juillet, le prisonnier parut à la

cour criminelle du parlement, présenta le pardon du roi et demanda que l'acte fût enregistra , on refusa de le satisfaire parce que (parait-il) il était encore sous le coup d'une condamnation à mort pour avoir tué Compaing et que les lettr patentes du mois de juin précédent ne L'affranchissaient pas de cette première condamnation et de ses conséquences; et le prisonnier fut ramené à la Conciergerie.

Le 24 du même mois il eut à recomparaître devant la Chambre de la Tournelle et à présenter sa lettre de grâce du 19 février 1537 ; mais ses antagonistes objectèrent que ce pardon, n'ayant pas été dûment enregistré par le sénéchal de Lyon, n'avait aucun effet et ne pouvait être pris en considération; la cour refusa une seconde fois de satisfaire à la demande de Dolet. On s'adressa encore au roi personnellement, et le icr juillet de nouvelles lettres patentes furent accordées par François, ordonnant au parlement d'enregistrer sur l'heure les lettres patentes de février 1537 et d'en faire profiter le prisonnier. D'autres difficultés surgirent et, pendant les deux mois qui suivirent, le malheureux Dolet fut amené à plusieurs reprises devant la cour et interrogé ; on espérait sans doute pouvoir obtenir de lui des aveux qui seraient en contradiction avec son abjuration et sa soumission à l'église et le pousser à se servir d'un langage inconvenant ou violent, ce qui aurait permis au parlement, tout en voulant bien reconnaître les lettres du roi, de sévir contre le prisonnier pour délits postérieurs à la date du pardon.

Mais le brave Duchâtel ne fléchit pas. Le roi avait encore quelques goûts littéraires. Il paraîtrait que l'evéque de Tulle persuada au monarque que c'était l'amour d< - et non

pas les opinions religieuses qui avait été la eau.- ur-

suites intentées à Dolet. Bien que François fût en proi une faiblesse mentait.' et physique et fût le jouet de la bigoterie et de la superstition, il y avait encore des mom où H ressemblait à ce qu'il avait été autre! avenant

qu'on l'avait appelé le père des lettres, ne voulait pas

j.20 ETIENNE DOLET

bler entièrement indifférent à sa réputation. Le refus du parlement d'enregistrer ses lettres les unes après les autres ne pouvait que lui déplaire; aussi le 21 août publia-t-il de nouvelles lettres patentes qui confirmaient les premières et ordonnaient en termes péremptoires que les grâces déjà accordées fussent immédiatement enregistrées et eussent leur effet, sans quoi le parlement aurait quinze jours pour venir exposer au roi les motifs de refus d'enregistrement. Cette fois les efforts de Duchâtel eurent un plein succès. Le 13 octobre Dolet comparut encore devant la Chambre de la Tournelle, on lut toutes les lettres patentes, on entendit le procureur royal, et la cour décréta l'enregistrement de toutes les lettres de grâce et d'ampliation; on ordonna de rendre la liberté au prisonnier dès qu'il aurait fait abjuration devant l'official de l'évêque; en même temps on fit brûler tous ses livres. La sentence fut prononcée par François de Saint- André, président à mortier. Il est impossible de louer trop hautement la conduite de Duchâtel en cette occasion. Accompli et intelligent, c'était un homme qui n'avait ni fortes opinions, ni principes bien établis. Courtisan dans toute l'acception du mot, il désirait surtout avoir une vie faite de loisirs, il tenait à la faveur du roi et voulait avoir une large part de toutes les jouissances; néanmoins il risqua de perdre tout cela par son zèle à sauver la vie d'un homme que le plus puissant personnage de France, le cardinal de Tournon, avait déclaré athée et voué au supplice. Le cardinal reprocha amèrement sa conduite à l'évêque de Tulle: «Osez-vous», lui dit-il, «vous qui avez rang d'évêque dans l'église catholique , agir contre tous ceux qui ont à cœur les intérêts de la religion et de la piété, et défendre auprès du Roi très chrétien non seulement ces malheureux qui sont entachés d'hérésie luthérienne , mais même les athées et les blasphémateurs?» Duchâtel répondit qu'il n'avait défendu et ne défendait aucun des crimes et des hérésies de Dolet, et qu'il avait intercédé auprès du roi en faveur d'un homme qui promettait de réformer sa vie et ses

( Il AI'. XXII. -- LE PREMIER PRÉSIDENT 42 1

mœurs, suivant les préceptes chn ['agis», ajoutait-il,

«en évêque de l'Église du Christ. Je suis les enseignements des Apôtres et de tous ces saints et martyr- qui par leur -ang ont bâti notre sainte Egliî i i leur exemple qui m'enseigne que le devoir d'un évêque consiste à éloigner le cœur des rois de la barbarie et de la cruauté, en leur inspirant sentiments de douceur, de clémence et de miséricorde. Quand vous m'accusez d'oublier mon devoir d'évêque, c'est vous qui oubliez le votre. J'ai parlé en évêque, vous avez agi en bourreau '. »

En quittant sa prison, Dolet se hâta de retourner à Lyon auprès de sa femme, de son fils, de ses presses et de ses livres, — ses trésors, comme il nous le dit. C'était a Lyon que l'attiraient les liens de la plus forte affection, c'était là qu'il désirait passer sa vie dans le calme, et poursuivre ses travaux d'homme de lettres et d'imprimeur.

^«allandus: Vita Castellani, p. 62. Vers la mime époque ou un peu plus tard, Duchâtel usa de son crédit auprès du roi en faveur de Ramus, et réussit dans son entreprise. Galland, Danès, Gouvéa et d'autres encore avaient travail décider le roi à condamner Ram us aux galères pour ses hérésies au sujet d'Aristote. Ce fut Duchûtel qui, tournant la chose en ridicule, avait calmé l'avait amené à prendre une résolution moins sévère. Il lui avait représenté qu'il ne convenait pas à un monarque aussi éclairé d'infliger une peine infaman un sophiste que personne ne prenait au sérieux et qui ne comprenait riert philosophie, niais qu'il râlait mieux le laisser discuter devant :om-

pétents avec d'autres érudits dont les arguments pourraient le convaincre et peutêtre le guérir de sa folie.

Page 1