‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 10 sur 186 · CHAPITRE PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRELIMINAIRE

privées et fabriquant des pièces de mauvais aloi. Quant à la bourgeoisie, elle conserve les sièges dos bailliages, les fonctions administratives, surtout celles qui exigent de l'étude, ne se laisse point abattre par les supplices de ceux qui la représentent ou la détendent W, et en I reprend de réclamer ries droits de nature, n ce qu'on appellera plus tard les droits de l'homme, sans les avoir beaucoup mieux définis®.

Philippe de Valois lui-même, qui est le premier d'une branche nouvelle, ne pwuppe de v«ioi>

i t»i «i • t» i ■ "i 5 j • c i i hostile aux bourgeois

sait pas être un roi à l'exemple de Philippe le Bel : il n est qu un suzerain féodal, dans les Flandres

* . , et dans son royaume.

Comme les seigneurs, ses vassaux, il méprise les bourgeois, et, quand il jette un regard sur la Flandre, sans cesser de les mépriser, il leur porte envie. Il ne rêve que de les écraser, et il les écrase en effet à Cassel, pour ôter à ceux de son royaume tout désir de les imiter. C'est que l'exemple était pernicieux et la contagion probable : les villes de Flandre ne se contentaient plus d'être le point de débarquement, l'entrepôt, le marché des produits d'Europe et même d'Asie, et de compléter le commerce par l'industrie de leurs métiers : leur prospérité sans pareille permettait à chacune d'entre elles d'armer vingt mille hommes ; elles se donnaient une constitution fédérative qui décuplait leurs forces, et elles réduisaient les plus puissants seigneurs du pays, le duc de Brabant, le comte de Flandre, à y prêter les mains (3 décembre i33i)). Par cette constitution, qui leur rendait l'ennemi commun moins redoutable, alors même qu'il parvenait à les battre, elles avaient décrété la liberté du commerce, établi l'unité des monnaies, garanti prompte justice à tout accusé sur le lieu même de sa résidence, supprimé les guerres privées, décidé que les deux princes et les députés des six bonnes villes de Brabant et de Flandre se réuniraient en parlement trois fois chaque année, obligé tous les confédérés à se porter ensemble contre celui qui violerait ces conventions^. Ne se bornant point à prêcher d'exemple, elles prêchaient aussi de précepte : Arlevelde voulait rétablir la paix entre la France et l'Angleterre par une union du même genre entre ces deux puissances rivales W; de nombreux Flamands, attirés à Paris par leurs intérêts et retenus dans cette ville par la séduction qu'elle exerçait dès lors, ne se faisaient faute de louer, de recommander à leurs amis parisiens ce qui rendait la confédération si prospère. Ce n'est point une vaine conjecture : l'histoire a conservé les noms de plusieurs de ces marchands qui vinrent habiter Paris et finirent quelquefois par y exercer des fonctions publiques. Nous ne rappellerons ici que ceux cpii furent les amis d'Etienne Marcel, et qui passèrent plus tard pour ses complices. On les désignait, suivant l'usage du temps, par le nom de leur province. C'étaient Colin le Flamand, Geoflroi le Fla-

(1) Enguerrand de Marigny et Raoul de Prestes , Flandres, t. III, p. 23o. — A la page 386 du même suppliciés en haine du parlement et des légistes. volume, parmi les pièces justificatives, on peut voir

,2) Guizol, Hist. de la civil, en Fr. t. IV, p. 198. le texte de ce traité. !3) Archives de Lille. — Kervyn, Histoire des (4) Kervyn, ibicl. t. III, p. 6o3.

mand, du Porche Saint- Jacques; Pasquier le Flamand, Hennequin le Flamand et Nicolas le Flamand, drapiers; Jacques le Flamand, trésorier des guerres, et Jacques le Flamand, trésorier de la Chambre des comptes

Terrasser les bourgeois flamands n'était donc pas le moyen de contenter les bourgeois de France qui trouvaient presque à leurs portes des amis et des modèles. Philippe de Valois, à vrai dire, n'avait nul souci de leur plaire. Il le pouvait, s'il l'eût voulu, en rétablissant les franchises communales, et il connaissait l'efficacité de l'expédient, puisqu'il en usa pour récompenser Tournai d'avoir résisté aux attaques de l'Angleterre; mais il ne croyait pas nécessaire de compter avec ces petites gens, tout occupés de leur négoce : il ne se figurait point qu'ils pussent devenir jamais de dangereux ennemis. Pour le moment, en effet, ils ne l'étaient guère. Ayant préféré à leur indépendance communale la protection delà royauté, que deviendraient-ils, humiliés et soumis comme ils l'étaient, si cette protection venait à leur manquer? Elle leur manqua sous les premiers Valois. Dans l'isolement où ils se trouvèrent alors, ils ne pouvaient se rapprocher de la noblesse, à la fois dédaigneuse et jalouse, inférieure par la richesse et le savoir, menacée chaque jour de perdre ses privilèges. Laboureurs et villains n'avaient de commun avec eux que cette haine du seigneur dont parlent nos plus anciens romanciers ('2). Ils étaient les derniers dans la hiérarchie du mépris, n'obtenaient des bourgeois ni compassion ni secours, et, si parfois la dévastation de leurs campagnes les forçait à se réfugier dans les villes, leur intelligence engourdie y remarquait à peine la supériorité des institutions. Tournant les yeux vers leurs misérables chaumières, ils avaient hâte d'y reprendre la vie sauvage, presque bestiale, qu'ils y menaient. Le clergé n'eût exercé toute sa puissance que s'il ne s'était pas divisé. Mais , après quelques hésitations, les prélats se rangent, suivant les circonstances et leurs intérêts, du côté de la royauté ou de la noblesse , tandis que, dans les rangs inférieurs , clercs, religieux, régents et écoliers de l'Université, penchent vers la bourgeoisie, d'où ils sortent, où ils retrouvent leurs pères, leurs frères, leurs amis. Ils ne formaient en quelque sorte qu'une partie importante du tiers état naissant.

[1) On trouve des comptes qui établissent les rapports d'Etienne Marcel, prévôt des marchands, à Paris où il vendait du drap, avec les Flamands qui li- fabriquaient, rr Jehan de Saint-Benoist et Estienne " Marcel, pour trois draps et demi, marbrez, ver- "deles, cours, de Broixelles, livrés au terme de et Pasques pour robes aux enflons de la chapelle royal

"à Paris et à leurs maistres audit terme Lesdiz

"Jehan et Estienne, pour un roié vermeil de Gand, ••délivré aus trois guaictes du roi pour leurs robes "deToussains darrenierement passée par le man-

frdemenl dudit seigneur donné à Paris, 1" février i3.r>i.n (Compte d'Etienne de La Fontaine, pour le terme de la Saint-Jean de l'an 1 35 a , publié par M. Douët d'Arcq, p. 1 5o et 1 5 1 .) — Voy. aussi Grandes Chroniques de France, éd. P. Paris, t. VI; Kervyn de Lettenhove, Bulletins de l'Académie royale de Belgique, t. XX, n° 9; Luce, Histoire de la Jacquerie, p. 1 A3 , note.

(î) Entre autres Wace, dans le Boman de Bou. — Voy. Aug. Thierry, Considérations stir l'histoire de France, p. 62.

Page 1