CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Enfin la bourgeoisie se nuisait à elle-même par la timidité dont elle faisait preuve clans tous les genres d'entreprise. Tandis que les Flamands, produisant sans relâche, étendaient leur trafic extérieur aux lies Britanniques, aux rivages de la Baltique, aux villes de la Hanse, aux royaumes Scandinaves, à ceux de la Péninsule Ibérique, les Français bornaient aux objets usuels leur industrie et ne fournissaient guère qu'à la consommation intérieure. C'est à peine s'ils exportaient les draps du midi, qui avaient un débouché dans le Levant, les toiles de Reims et de la Picardie. D'autre part, ils n'avaient pas su régler sagement le régime de leurs corps et métiers. Sans cloute les corporations étaient utiles, en ces temps-là, pour donner quelque cohésion aux éléments disjoints des sociétés humaines, et pour rendre propre à la résistance ce qui n'était que poussière ; mais fallait-il donc introduire parmi les artisans la hiérarchie abusive du système féodal, la subordination passive, absolue, écrasante des apprentis aux compagnons, des compagnons aux maîtres? Il semble qu'on voulût imiter cette organisation féodale qui mettait la petite noblesse aux pieds de la grande. On perdait ainsi les principales ressources de l'activité individuelle, et l'on exposait la bourgeoisie en progrès aux dangers de ruine qui menaçaient la féodalité en décadence. Au sein des villes on voyait de grands bourgeois qui, à la condition d'y être nés, d'y être restés un an et un jour, d'y avoir pignon sur rue, entraient dans le conseil de la cité; de petits bourgeois attachés à leurs murailles, comme le paysan à la glèbe; des bourgeois forains qui, sans être, astreints à la résidence, étaient inscrits sur le livre de la bourgeoisie, à la condition de prêter serment de fidélité et de payer une redevance; des hommes coutumiers, sujets non nobles d'un seigneur justicier ou féodal; des manants, enfin, qui n'avaient aucun droit
Et cependant, ces vices de constitution, ces erreurs de l'esprit et de la COU— Comment el !<• les évite, duite, s'ils ralentirent sensiblement la marche de la bourgeoisie, ne purent la conduire à sa perte. C'est qu'elle était, comme la royauté, dans cette période heureuse où les fautes mêmes profitent, où du moins elles ne peuvent que ralentir la vitesse acquise dans la voie du progrès. Les bonnes villes prospéraient ; elles voyaient se former une classe moyenne, à la fois éclairée et riche, ardente et réfléchie. Rouen, Amiens, Reims, Troyes, Orléans, et, en général, les villes de langue d'oil, agrandissaient leurs enceintes, élevaient dans leurs principales rues des façades en pierres de taille, construisaient des arcades, des galeries, des portiques, des maisons communes. Au milieu d'elles, Paris brillait d'un éclat tout Prospérité de Paris, particulier. Déjà peuplé de deux cent à trois cent mille âmes (2), il avait une sorte de monopole pour la fabrication des objets de luxe. Dès le xme siècle, les comtes de
(l) Éd. de La Fontaine, Histoire de Beauvais, (2) Ge'raud , Paris sous Philippe le Bel, 1837,
l. II, p. à, 7. — Loiseau, Traité des ordres, ch. ix, 1 vol. in-&°. n° 8. — Charte de Laon, art. i5.
Savoie y achetaient tout ce qui se recommande par l'art et le fini du travail, entre autres les trousseaux de mariage, les livres d'heures, richement enluminés et reliés(l). Siège d'une université qui passait pour la première du monde, où l'on accourait de tous les coins de l'Europe, du parlement qui rendait la justice, de la haute administration, du gouvernement et de la cour, Paris était tout ensemble un centre d'action et un foyer de lumières. On y débattait les questions littéraires ou théologiques. On y décidait les questions contentieuses, on y discutait les grands intérêts de la politique, on y prenait les grandes résolutions dont dépendaient la paix ou la guerre, le malheur ou la prospérité des peuples. La multitude de princes, de nobles, de magistrats, de clercs, de lettrés, d'étrangers qui y passaient ou y habitaient, en assurant à toutes les denrées de l'agriculture, à tous les produits <le l'industrie un marché sans pareil, fixaient à Paris les ouvriers les plus habiles et y attiraient les marchands les plus riches comme les mieux fournis. Or le commerce est peut-être le principal véhicule de la civilisation. Les relations qu'il noue ouvrent aux hommes qui s'y consacrent des horizons nouveaux; les richesses qu'il procure, pour les accumuler ou les répandre, leur donnent les moyens de parvenir à la puissance ; les loisirs qu'il assure à ceux qui l'ont fait avec succès leur permettent de cultiver leur esprit et d'être à la hauteur de leur condition prépondérante. Si l'on voit les Juifs et les Lombards, malgré la haine qu'on leur portait, malgré les persécutions dont on payait, dans les temps calmes, les services qu'ils avaient rendus dans les temps agités, avoir une importance qui excitait l'envie, comment les bourgeois, quand ils purent rendre comme eux des services d'argent, n'auraient-ils pas acquis bien plus de crédit et de puissance encore, puisque les préjugés de caste, contre lesquels ils avaient à lutter pour s'élever, n'étaient rien au prix de ceux qui s'acharnaient contre les étrangers, et surtout contre la race des meurtriers du Christ? Non-seulement les bourgeois tenaient une grande place dans la société parce qu'ils étaient opulents, mais encore, en prêtant aux rois, aux princes, des sommes considérables, ils se rendaient nécessaires. Constitués comme ils l'étaient en corporations, ils devenaient redoutables, quelquefois pour l'attaque, le plus souvent pour la défense : on les trouvait toujours en mesure de protéger ceux de leurs membres que leurs royaux débiteurs, par ingratitude, par jalousie ou par gêne, auraient voulu traiter comme des Lombards ou comme des Juifs. Leur chef, le prévôt des marchands, qui n'avait eu d'abord d'autre mission que de protéger les intérêts communs dans les affaires du négoce, était devenu, par la force des choses, le premier magistrat municipal de la cil'-. A Paris surtout, qui avait déjà dans le royaume la première place qu'il y a toujours gardée, le prévôt des marchands parlait au nom delà ville entière, avec assez d'autorité pour faire entendre et respecter sa voix. Bientôt il put, au nom de ses
(,) Gibrario, Economie domestique du moyen âge, t. II.