CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
feste de former un faisceau de ces forces jusqu'alors éparses , pour que la royauté s'y put appuyer dans ce grand débat où elle sentait son insuffisance. De même qu'Antée renouvelait sa vigueur chaque fois qu'il touchait la terre, l'audacieux adversaire de la papauté sentit renaître et s'augmenter la sienne dès qu'il eut fait appel au repeuple de son royaume, n Les états généraux le prient de ne reconnaître « (le son temporel souverain en terre fors que Dieu(1),n et parla, du premier coup, ils proclament l'indépendance de la couronne, qui implique celle du pays. Le roi a beau siéger ayant les nobles et le clergé à ses côtés, tandis que les députés des villes restent debout, au bas de l'estrade, ce sont ces derniers qui font surtout l'importance de cette assemblée; car ils sont nommés, disent les procurations, par le maire, les échevins et la commune; car ils représentent cette classe bourgeoise qui crée et augmente la richesse au profit de l'Etat non moins qu'au sien propre; car implicitement ils représentent ces classes rurales qu'on ne convoquait point, qu'on tenait pour taillables et corvéables à merci, et qui ne pouvaient que marcher derrière ceux dont elles étaient le moins éloignées.
Frappé de l'autorité qu'empruntaient ses actes à l'appui des états, Philippe le La réunion des éiau Bel comprit qu'il en pourrait user pour lever des subsides comme pour lutter .îii,^ contre le pape, et en général pour toutes les mesures qu'il voudrait prendre, surtout les mauvaises. Que pourraient dire les plus récalcitrants de ses sujets contre les impôts, même les plus lourds, si leurs députés les avaient consentis? C'est ainsi qu'il se couvrit de l'approbation des états pour le supplice des Templiers, et qu'il les consulta pour décider la paix ou la guerre, c'est-à-dire ce qui. dans tout gouvernement monarchique, semble appartenir, par excellence, à la prérogative royale. Nous disons qu'il les consulta, car il ne leur donna jamais voix délibérative que dans les matières de finances, et ses successeurs n'eurent garde non plus de négliger une si utile distinction. Sans doute, pour ce prince despote, l'appel au cr peuple de son royaume n ne fut jamais qu'un expédient; mais, à force d'y recourir, il l'éleva peu à peu, dans l'esprit d'un grand nombre, à la hauteur d'un principe12'. Tout d'abord, les intelligences bornées étaient hostiles ou indifférentes à la convocation des états : les députés n'y voyaient qu'un dérangement coûteux qui les arrachait à leurs affaires comme à leurs habitudes, et leurs commettants que la perspective certaine de nouvelles demandes d'argent. Mais il ('■tait inévitable que les plus éclairés comprissent qu'ils pourraient prendre part au gouvernement de l'Etat comme à l'administration de la commune; il ne fallait
11 Savaron, Chronique des Estais généraux, p. 94, 1610. in-8°.
i!) Dès l'année 122 h, Philippe le Bel avait convoqué des assemblées partielles d'états; en 1290 on vit, à Paris, une assemblée générale des trois
ordres. De 1-26/1 à 1 363 , un savant archiviste, M. de Stadler, compte soixante et dix assemblées générales ou partielles. (Voy. Henri Martin, Hist. de France, t. V, p. 1 23.)
16 ÉTTENNE MARCEL.
même qu'une éclipse momentanée de la royauté pour les amener à croire qu'ils pourraient conduire seuls les affaires publiques, sur lesquelles on avait jugé bon de les consulter.
En attendant, les bourgeois, députés des villes et même de quelques villages, usaient mal de l'institution nouvelle. Ils étaient plus nombreux que les députés des deux autres ordres, mais, n'ayant point l'idée qu'on pût voter par tête, ils ne savaient pas seulement user de l'autorité morale que le nombre leur donnait. Ils s'étaient flattés de l'importance qu'ils prenaient dans le royaume, et ils votaient les aides avec une facilité extrême, sans défendre les intérêts des paysans, qu'on poursuivit avec bien plus de rigueur pour obtenir d'eux le payement des sommes votées, quand on put, pour le faire, s'appuyer sur une ordonnance des états. D'autres s'abstenaient de venir : l'assemblée alors ne se composant plus que des moins indépendants et des plus fidèles, tout contrôle sérieux devenait impossible. I! ne faut voir dans le vote, presque toujours docile, qu'une vaine formalité.
Même sentiment On a peine à comprendre que de telles assemblées aient pu donner de l'om-
chez les princes. , - - . ,
brage à la royauté. Le lait est réel cependant, et il s explique moins par le progrès des exigences bourgeoises que par l'aversion des princes pour tout ce qui peut , un jour ou l'autre, gêner leur bon plaisir. Les renseignements demandés sur l'emploi qu'on voulait faire ou qu'on avait fait des subsides parurent bientôt un empiétement audacieux. Les convocations d'états redevinrent provinciales et particulières : ainsi les réclamations, ne s'élevant pas à la même beure et n'ayant pas le même objet, passaient inaperçues, ou l'on n'y voyait que les marques d'un mécontentement isolé. Jamais les députés de la langue d'oil ne furent réunis à ceux de la langue d oc, et, dans chacune des deux langues, on séparait encore les provinces. Cet art de diviser pour régner ne manque pas aux plus médiocres princes : ce qui leur manque, c'est l'intelligence générale de leur tâche historique et, par consé- Maction «nu us fils quent, de leurs véritables intérêts. Faibles d'esprit et de caractère, ou morts trop
>le Philippe le Bel. / . r 1
jeunes pour avoir donné la mesure de leurs talents, les trois fils de Philippe le Bel ne savent point, quoiqu'ils y tâchent, s'opposer à la réaction simultanée delà bourgeoisie et de la féodalité. S'ils n'en portent point la peine, c'est qu'un tel accord, aussi contraire aux traditions du passé qu'aux tendances de l'avenir, ne pouvait être de durée, car, et bien qu'ils fussent jurés tous ensemble, les uns tendaient à ce que les tf mauvaises coutumes fussent supprimées, et les autres à mettre les bonnes villes et ce le plat pays si en bas qu'ils fussent maîtres d'eux n Encore la noblesse recouvret-elle quelques-unes de ses plus chères prérogatives, son indépendance devant la couronne, si ce n'est pour le fait de justice, et son ancien droit de battre monnaie, c'est-à-dire les moyens de porter partout la perturbation, en renouvelant les guerres
'"' Kervyn, Histoire des Flandres, t. 11. p. 201.