‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 102 sur 186 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Ils n'étaient guère moins à craindre au dehors. Plus libres dans leurs paroles Lettre du Navals et dans leurs actions, ils entraînèrent la noblesse des provinces et parvinrent ie meurtre même, dans plusieurs villes, à tromper la bourgeoisie sur ses véritables intérêts. Elle aurait dû partout s'unir aux Parisiens, et on ne lui eût point donné le change, s'il lui avait été possible d'entretenir avec Paris des relations régulières. Afin d'éclairer les esprits sur le véritable état des choses, Etienne Marcel obtint du roi Charles qu'il écrivît aux bonnes villes, en même temps qu'aux nobles de ses vastes domaines, pour leur expliquer les causes de la mort des deux maréchaux. On pensait que la justification d'un meurtre auquel ce prince n'avait pris aucune part aurait plus d'autorité dans sa bouche. La lettre du Navarrais, éloquente autant que longue, disent les auteurs, invitait surtout les provinces à porter, en signe d'alliance avec Paris, le chaperon rouge et pers que portaient déjà le duc de Normandie, le roi de Navarre, le duc d'Orléans et le comte d'Etampes, qui "tous étoient des fleurs de lis -n

Plusieurs villes adhérèrent à la révolution parisienne, entre autres Amiens, Rouen, Beauvais, Laon et Senlis. Mais d'autres, en plus grand nombre peutêtre, subissant l'influence des officiers royaux, rompirent avec Paris, ou refusèrent du moins de répondre avec netteté^. Comment auraient-elles résisté aux accusations passionnées dont on poursuivait le prévôt des marchands et qu'il ne pouvait réfuter en détail? Ses ennemis lui reprochaient amèrement de n'avoir reculé, pour ramener le roi de Navarre à Paris, ni devant la violence, ni devant la trahison. Ils ajoutaient que Marcel imputait, à tort, au régent tous les maux du royaume, et que le but de ces perfides accusations était de s'emparer du prince, de le jeter en prison, de le mettre à mort, ainsi que ses serviteurs, ses officiers et tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens dans le royaume; enfin, pour intéresser Paris à leur cause, ils accusaient le prévôt de vouloir piller, voler, abandonner, détruire même la capitale, si elle ne se rendait à sa merci. Quoiqu'il n'y eût ni fondement ni vraisemblance à toutes ces récriminations, le régent les répétait après ses officiers, si même il ne les leur avait suggérées, et on les trouve reproduites dans une foule de lettres de rémission accordées plus tard aux personnes compromises dans le mouvement (3).

Accusations contre Marcel.

ff souvent; pour laquelle chose plusieurs officiers ffdu roy de France et du duc se absentèrent, tant frprélas comme autres. Et depuis, en retourna plusieurs à Paris, pour ia seurté qu'il orent dudit rrprévost des inarchans. qui disoit que l'on ne leur rr vouloitmal. ■» ( Grandes Chroniques, t. VI . p. 9.3.96.)

(1> C'est-à-dire princes du sang. (Grandes Chroniques, t. M, p. g5.) Les Grandes Chroniques , attribuent cette lettre à Etienne Marcel (t. VI, p. 96).

(2) rrDont plusieurs ne renvoyèrent oncques resrrponses desdites lettres, et autres rescriprent sans tf autre aliance faire et sans prendre des dis chapcrperons; et autres prisrent des dis chapperons. r {Grandes Chroniques, t. VI, p. 95.)

131 Voyez, par exemple, les lettres de rémission accorde'es à Pierre Moret, en novembre 1 358. Trésor des Chartes, reg. 90, p. a5. — Secousse. Mém. sur Charles le Mauvais, t. II, p. 106.

Le plus grand obstacle au progrès de la cause populaire, c'est que le succès en paraissait désespéré à ceux-là mêmes dont l'intérêt était de la soutenir. Le roi de Navarre, voyant qu'on ne songeait pas à le rendre maître de toutes choses, s'empressa de quitter Paris, quand il eut entre les mains ce que l'on consentait à lui donner: il ne s'y sentait pas chez lui, quoiqu'on obéît plus à ses saufconduits qu'on ne faisait à ceux du régent, et il ne savait s'il devait servir ou trahir ces bourgeois qui voulaient un allié, non pas un seigneur. Tous ses préjugés de caste le ramenaient secrètement vers la noblesse, et il était partagé entre le mépris de ses partisans et le soin de sa popularité. Le régent, de son coté, voyait tous ses amis s'éloigner l'un après l'autre. La cour se reformait hors de Paris, dans toute la liberté de ses passions et de ses intrigues; il n'y manquait plus que le prince lui-même : comment n'aurait-il pas fait tous ses efforts pour se retrouver au milieu des siens? Or ce départ, que tout faisait craindre, ne pouvait qu'être funeste : non-seulement Etienne Marcel devait perdre par là le dernier moyen d'imposer ses volontés aux provinces, qui n'écoutaient guère que la voix du régent, mais encore, dans Paris même, un grand nombre de citoyens abandonneraient la cause de la bourgeoisie, quand ils verraient que le dépositaire du pouvoir royal cessait d'y présider. Il fallait donc empêcher, s'il était possible, le départ du dauphin; mais, ce qui rendait l'entreprise presque impossible, c'est qu'il ne fallait pas, du moins en apparence, gêner sa liberté.

Lerqreui Le régent s'aperçut bientôt qu'on surveillait ses moindres démarches, et son

désir de quitter Paris ne fit que s'en accroître. Il comprit seulement qu'il ne pourrait exécuter ce dessein que dans le plus grand mystère, et s'adressa à Thomas Fougnant, son maître des œuvres homme d'un dévouement éprouvé, pour qu'il préparât en secret les moyens d'évasion. Thomas Fougnant, persuadé qu'on ne pouvait s'échapper de Paris que par la Seine, à cause de l'étroite surveillance que les bourgeois faisaient aux portes de la ville, gagna aux intérêts du prince Jean Perret, maître de l'arche du grand pont, ou maître des eaux, et obtint qu'il recevrait le régent dans sa barque et le conduirait, de nuit, hors de

(1) Le maître des œuvres était un magistrat chargé de l'entretien des rues de la ville; on l'appelait auparavant juré maçon ou maître charpentier, ("est sous ce dernier titre qu'il est désigné dans plusieurs chroniques. Quant au nom même de Fougnant, quelques-uns disent Métret, et l'on aurait peine à s'expliquer une si grande différence, si l'on ne savait l'inexactitude qui règne dans tous les documents de ce temps-là au sujet des noms propres. Métret, d'ailleurs, n'est peut-être qu'un sobriquet qui signifie maître, et sous lequel Fou-

gnant était surtout connu. Secousse reconnaît (Mkhi. sur Charles le Mauvais, 1. 1, p. 2^2) que les lettres d'abolition portent Fougnant pour Métret. — De même, Jean Perret, maître des eaux, dont il est question quelques lignes plus bas, et qui se trouve ainsi nommé dans le même document, est appelé Poret par la plupart des chroniqueurs. (Voy. lettre du 7 juin 1 358 . datée de Montereau-f'ault- Yonne, par laquelle le régent donne les biens de Fougnant à sa veuve. Trésor des Chartes, reg. 86. f° 46 p°.)

Page 1