‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 105 sur 186 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

était transparente, et la justification de cet acte de rigueur n'était pas sans audace : des clercs pouvaient seuls faire paraître tant de hardiesse au milieu de leurs ennemis et en présence du régent^".

Avant de répondre officiellement aux demandes qui leur avaient été faites, les principaux députés aux états de Champagne firent savoir au duc de Normandie qu'ils désiraient avoir un entretien particulier avec lui. Leur dessein était sans doute de ne rien dire en public qui n'eût été préalablement concerté. La conférence eut lieu dans un jardin. Lorsque tout y eut été convenu, le régent, le duc d'Orléans, le comte d'Etampes et d'autres seigneurs de la cour furent invités à se rendre dans l'assemblée des états. Là, en présence des délégués de. Paris, les nobles Champenois firent connaître leur résolution de ne plus rentrer dans cette ville; et, comme la plupart des députés de la province n'avaient pu assister ;t cette session, ils demandèrent qu'il leur fût permis de s'assembler de nouveau. Le régent s'empressa de permettre qu'ils le fissent à Vertus, le 29 du même mois.

On vit alors une scène singulière. Au nom des députés de la noblesse et du pays tout entier, Simon de Roussi, comte de Braine en Laonnois, après avoir dit frqu'à maître Robert de Corbie ils ne répondroient point, car à lui n'avoient-ils rr que répondre," pria le régent de dire si le sire de Conflans, maréchal de Champagne, avait mérité la mort. Cette question était-elle au nombre des choses concertées dans l'entrevue du jardin? On serait d'abord tenté de le croire; mais ce qui permet d'en douter, c'est l'embarras où elle parut mettre le prince qui devait y répondre. Quoique les deux représentants de Paris fussent comme perdus dans cette assemblée, il tremblait devant eux; le souvenir du terrible prévôt lui otant tout courage, il balbutia que le maréchal, de même que messire Robert de Clermont, l'avait servi et conseillé bien et loyaument, et n'avait oneques su le contraire. Les seigneurs champenois, ne pouvant obtenir rien de plus, feignirent d'être satisfaits et de voir dans la réponse du régent la condamnation de Marcel,

Les nobles demandent vengeanc pour les maréchaux.

(1) Tout en suivant sur ces états les Grandes Chroniques (t. VI, p. 100), nous croyons devoir en modifier le récit, c'est-à-dire attribuer aux députés de Paris une partie de ce qu'elles mettent dans la bouche du régent, et qui y serait incompréhensible. Une note de M. Paulin Paris sur le mot merveilleuses, qu'il explique par ceux-ci : rrsinistres, t inconvenantes, insolites," semble confirmer notre interprétation. Comment comprendre, en effet, que le fils de Jean , parlant du meurtre des maréchaux , ail pu dire que, si l'on entendait ceux qui l'avaient commis, on en serait tout apaisé? Voici, au reste, le texte même : «Que le royaume de France éloit

rrà très-grand méchef et avoit moult à faire, si " comme ils le savoient. Si leur pria et requit qu'ils rry missent tout le bon remède qu'ils pourroient, «tant par conseil comme par aide, et aussi leur ^ pria qu'ils fussent tout un; car si division étoit rau peuple de France, il étoit en grand péril, si treomme il disoit. Et outre leur dit que si aucunes rr choses avoienl été faites qui semblassent être moult rr merveilleuses , que, par aventure, quand ils aurrroient oï ceux qui les dites choses avoienl faites, rr ils en seroienl apaisés. Et ce leur disoit le dit rérrgent, si comme l'on cuifloit, pour ceux qui avoienl rr été tués à Paris. »

qu'il n'avait osé y mettre. Le comte de Braine, ayant plié le genou devant son maître, le remercia humblement de ce qu'il venait de dire : «Nous Champenois crqui sommes ici, ajouta-t-il, attendons que vous fassiez bonne justice de ceux rrqui notre ami ont mis à mort sans cause. d Le régent n'en avait pas un moindre désir qu'eux, mais il savait attendre, et c'était l'impatience de son parti qui pressait le dénoûment. Les délégués de Paris ne pouvaient plus que se retirer devant ses menaces : ils revinrent en toute hâte et dirent à Marcel qu'il n'y avait plus qu'à prendre les armes

Le régent s empare Entraîné par ses conseillers, le régent allait, en effet, prendre une résolution marché d" Meaux. énergique. Ils lui avaient fait comprendre que, pour attaquer Paris, il fallait se rendre maître de quelque position importante, et qu'il n'y en avait point d'où il put faire plus de tort à ses ennemis que la forteresse ou marché de Meaux. Cette forteresse, située dans une île de la Marne, avait la rivière pour fossé extérieur; garnie de tours, de bastions, en un mot de tout ce qui rendait alors les places de guerre presque imprenables, elle mesurait deux mille cinq cents mètres de circonférence, et commandait le cours de la Seine. Celui qui l'occupait pouvait, à son gré, affamer Paris, et l'on trouvait encore, à la tenir, cet avantage de priver le roi de Navarre d'une des villes sur lesquelles il comptait le plus. Le duc de Normandie entra dans ce projet avec plus d'ardeur qu'il n'avait accoutumé; deux jours avant de quitter Provins, il donna soixante hommes d'armes au comte de Joigny, et lui commit le soin de prendre le marché, par surprise ou autrement. Joigny s'introduisit dans la ville sous couleur de quelque entreprise plus éloignée, et le maire Jean Soulas l'y reçut sans défiance. Les émissaires du régent purent donc s'emparer de la forteresse sans coup férir; mais cette trahison souleva contre eux les habitants de Meaux. Le maire fit entendre de vives protestations, et dit que, s'il avait su que le régent voulait s'emparer du marché, il n'aurait permis à personne de pénétrer dans la ville. Comme ni le roi de Navarre ni Etienne Marcel n'étaient à portée pour venir au secours du maire avec un nombre respectable de lances, Joigny resla maître de la forteresse, et, par suite, mit la ville de Meaux dans l'impuissance de se soulever. Un peu plus tard, quand le duc de Normandie y vint fixer sa résidence, Jean Soulas fut vertement réprimandé pour son opposition et condamné à une forte amende.

Mcsu" L'occupation du marché de Meaux était un grave échec pour Marcel, et il y dul

pour la défense 1 O X «

<ie Paris. être d'autant plus sensible qu'il aurait pu la prévenir. S'il avait pris possession de cette forteresse, dont le maire et les habitants de la ville lui eussent ouvert les portes avec enthousiasme, il aurait assuré les approvisionnements de Paris et

(l) Grandes Chroniques, t. VI, p. 99-102.

Dévouemeii l des ordres religieux .

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