‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 106 sur 186 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

privé le régent d'un redoutable point d'appui. Faute d'y avoir pensé à temps, il ne put que conjurer les dangers qui pouvaient venir de ce côté-là, en complétant l'armement, les fortifications et les défenses de la capitale du royaume. Il fit fermer plusieurs portes, il barra la Seine avec de fortes chaînes de fer, il abattit les maisons qui touchaient aux remparts, et transforma en fossés les chemins de ronde : par tous ces moyens il devenait plus facile de repousser les agresseurs.

Les ordres religieux, dont les couvents étaient situés sur la rive gauche, donnèrent, en cette occasion, une preuve de leur dévouement à la cause populaire. Les frères Prêcheurs ou Jacobins de la rue des Grès, les Mineurs ou Gordeliers qui occupaient l'emplacement de la rue actuelle et de la place de l'Ecole-de-Médecine, les Chartreux dont la maison s'élevait où l'on voit aujourd'hui l'allée de l'Observatoire, se trouvaient à l'extrémité méridionale de Paris; et, comme ils étaient à l'étroit dans leurs couvents, ils avaient obtenu la permission de percer les murailles de la ville, afin de s'étendre au dehors sans sortir de chez eux. Leurs jardins et même une partie de leurs bâtiments se trouvaient ainsi dans les faubourgs. Quand le prévôt des marchands ordonna de raser toutes ces dépendances , loin d'en murmurer, ils aidèrent à les détruire; un d'eux, le continuateur de Nangis, nous apprend qu'ils ne se mettaient pas avec moins d'ardeur à l'œuvre que les gens des métiers.

Tous ces travaux coûtaient cher. La bourgeoisie parisienne n'y avait pas épar- Kmprum gné son argent; mais elle subvenait à tant de dépenses diverses, elle nourrissait tant de bouches inutiles, que ses ressources allaient bientôt s'épuiser. Heureusement, Etienne Marcel inspirait encore confiance; il put emprunter mille moutons d'or au grand prieur de Saint-Jean de Jérusalem et le succès de cette négociation paraît d'autant plus remarquable, que le régent ne trouvait personne qui lui voulût rien prêter. Les principaux services de l'administration municipale étant ainsi assurés pour quelques semaines, le prévôt des marchands prit ses dispositions pour regagner, s'il était possible, le terrain perdu.

Le duc de Normandie ne tarda pas à lui en donner l'occasion. Le 18 avril, Teniau™ Etienne Marcel fut informé que Jean de Lions, sergent d'armes qui avait la garde 'cc°TmI de l'artillerie du Louvre, avait reçu l'ordre de la conduire secrètement à Meaux, où le régent l'attendait. A tout prix il fallait empêcher ce transport, et effrayer tous ceux qui, à l'exemple de Jean de Lions, voudraient servir la cause royale. Le prévôt ordonna donc aux hommes d'armes dont il disposait de s'emparer de cette artillerie, de la conduire à la maison aux piliers, et de mettre à mort le

'' Document tiré des Archives Nationales, re- 1° 1 1 3 , et publié par M. Le Roux de Lincy, Histoire gistre capitulaire de l'Ordre de Malte, ms. 18, de l'Hôtel de Ville de Paris, liv. III, e. 1, p. a35.

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sergent, si l'on parvenait à se saisir de lui. Averti à temps, Jean de Lions put s'enfuir, mais l'artillerie du Louvre resta dans Paris, à la disposition des chefs populaires. Le prévôt, fidèle au système qu'il avait adopté, de rendre compte au public de ses moindres actes, donna des lettres patentes où il expose brièvement cette affaire. On y peut voir que, les préparatifs de Jean de Lions n'ayant pas été faits avec assez de mystère, la population les avait surpris et faisait entendre des murmures menaçants

Etienne Marcel désirait encore la paix, quoiqu'il préparât la guerre; en même temps qu'il faisait tout pour inspirer au régent une vive crainte des forces de la bourgeoisie, il lui adressait, le 18 avril, une lettre pour le gagner aux idées de conciliation. Cette lettre, disent les chroniqueurs, contenait «plusieurs paroles rr rudes, laides et mal gracieuses, d Ceux qui accusaient ainsi le prévôt ne pensaient pas, sans doute, que le texte de ce précieux document serait retrouvé quelque jour; peut-être même n'en avaient-ils pas eu connaissance (2). Il suffit de le lire avec attention pour se convaincre que les faits seuls y parlent contre le régent. C'est sans doute à dessein que Marcel revient jusqu'à trois fois sur les mêmes choses, sous prétexte de résumer ce que le duc de Normandie a fait, de signaler ce qu'il n'a pas fait et d'indiquer ce qu'il devrait faire.

Il commence par lui rappeler qu'ils étaient convenus réciproquement de s'avertir, s'ils recevaient des rapports malveillants l'un sur l'autre, et de n'en rien croire auparavant. H pense donc donner une marque de sa loyauté en lui communiquant les accusations que le peuple de Paris élève contre lui. i° Les ennemis attaquent la ville de tous côtés, et le régent n'apporte à tant de maux aucun remède. 20 Ses soudoyers font plus de mal que les ennemis : ils mangent le pays, ils pillent et volent partout , quoiqu'ils aient été bien payés. Le prévôt et d'autres personnes encore ont averti monseigneur le duc de ces excès, et néanmoins il garde ces hommes d'armes auprès de lui, il les place dans les forteresses de Meaux et de Montereau, qui commandent les rivières de la Seine, de la Marne et de l'Yonne, par lesquelles seules on peut approvisionner Paris, rcque tant aire mez, comme toujours avez dit. d 3° Ainsi, le régent garnit de soldats, non les forteresses qui défendent sa capitale , mais celles qui permettent de l'attaquer et de l'affamer. Or, ajoute Marcel, ces accusations ne sont point dénuées de fondement :

(l) Document ras. de la Bibliothèque Nationale publie' par M. Le Roux de Lincy (Histoire de l'Hôtel de Ville de Paris, p. a34).

Les Grandes Chroniques (t. VI, p. io4) y mettent en apparence plus de réserve : rr Et si n-avoient encore les dessus dis de Paris envoie au rr dit régent unes bien merveilleuses lettres closes. n Mais, un peu plus haut, une note de l'éditeur-,

M. Paulin Paris, nous rappelle, à propos d'autre chose, rrque cet adjectif avait autrefois l'acceprrtion de sinistre, inconvenant, insolite, et semblait venir de mnle volens.-n II cite même deux exemples conformes, tirés du roman de Garin le Loherain, et ajoute qu'il en pourrait citer cinquante encore. (Voy. Grandes Chroniques, t. VI, p. 100.)

CH1PITRE HUITIÈME. 211 on a saisi dans le temps, aux portes de Paris, des lettres qui faisaient voir que ia disposition du prince, comme celle de ses hommes d'armes, était de ne rien épargner, lettres qui turent mises sous ses yeux en plein conseil D'ailleurs, n'a-t-il pas voulu dégarnir Paris de son artillerie et la faire transporter à Meaux ? Ceux qui l'eutourenL ne parlent-ils pas ouvertement de « rogner les ongles à ces villains de « Paris ? u

Le prévôt répond ensuite de la loyauté des Parisiens; mais, revenant presque aussitôt à l'attaque, il rappelle au régent ce que ses peuples espéraient de lui, et comment il a trompé toutes les espérances : « Premier, vous leur devez protection « et défense, et eux vous doivent porter honneur et obéissance, et qui leur faut et de l'un, ne sont tenus en l'autre. » Il semble aux Parisiens qu'il serait cr mieux cr à son honneur entre Paris et Chartres, là où sont les ennemis, que là où vous crêtes, qui est pays de paix et sans guerre.»

Il l'invite, en conséquence, à rentrer dans Paris et à faire ce qu'on attend, ce qu'il a promis à trois reprises, non-seulement dans sa chambre, mais encore aux halles et à Saint-Jacques de l'Hôpital, où il était venu volontairement. Il nous est resté d'Etienne Marcel trop peu de chose pour que nous ne reproduisions pas cette lettre dans toute son étendue :

Très-redoulé seigneur, plaise vous remembrer comment vous nous avez couvent que, si aucune chose sinistre vous étoit rapportée de nous, vous n'en croiriez rien, mais le nous feriez savoir; et aussi, si aucune chose nous étoit rapportée de vous, nous le vous ferions savoir. Et pour ce, très-redouté seigneur, vous certifions en vérité crue votre peuple de Paris murmure très-grandement de vous et de votre gouvernement pour trois causes : premier, cpie les ennemis de vous, de nous et du royaume, nous rognent et nous pillent de tous lés, du côté de vers Chartres, et nul remède n'y est mis par vous qui l'y dussiez mettre, et aussi que tous les soudoyers qui jà en arrière sont venus à votre mandement, du Dauphiné, de Bourgogne et d'ailleurs, pour la défense du royaume, n'ont fait honneur ni profit à vous ni à votre peuple, mais ont tout le pays mangé et le peuple pillé et robé, nonobstant qu'ils aient été bien payés, et ce savez vous bien, car plusieurs plaintes vous en ont été faites, tant par moi comme par autres, pour lesquelles vous leur dûtes mander qu'ils s'en allassent en leur pays; et néanmoins votre peuple tient que vous les tenez entour vous ou aucuns d eux auxquels vous avez baillé à garder les forteresses de Meaux et de Montereau, qui tiennent les rivières de Seine, de Marne et d'Yonne, desquelles votre bonne ville de Paris doit être nourrie et soutenue, que tant aimez, si comme toujours avez dit. La tierce cause du murmure du peuple est que vous ne mettez aucune peine à garnir les forteresses qui sont devers vos ennemis, mais trop bien avez saisi celles dont vivres nous peuvent venir, et, qui pis est, les avez garnies de gens qui nul bien ne nous veulent, si comme pleinement vous appert et à nous par lettres qui furent trouvées ès portes de Paris, lesquelles vous furent montrées en votre grand conseil, et encore dégarnissiez votre ville de Paris d'artillerie pour garnir les forteresses de Meaux et de Montereau, garnies de gens qui nul bien ne nous veulent, comme dit est, et bien appert par les paroles (pie dites vous

(1) Ce fait, d'une gravité extrême, ne se trouve peu précis pour qu'il ait été possible de le mettre à indiqué que dans la leltre de Marcel; et il est trop sa place et à sa date dans le récit.

ont, que l)icn savons qui telles sont : «Sire, quelconque personne qui sire soit de ce chàlel se tr peut bien vanter que ces villains de Paris sont en son dangier et que bien près leur peut rogner «les ongles. •»

Si vous plaise savoir, très-redouté seigneur, que les bonnes gens de Paris ne se tiennent pas pour villains, mais sont prud'hommes et loyaux, et tels les avez trouvés et trouverez, et disent outre (pie lous ceux sont villains qui font les villenies : toutes lesquelles choses sont au trèsgrand déplaisir de tout votre peuple, et non sans cause, car premier vous leur devez protection el défense, et eux vous doivent porter honneur et obéissance, et qui leur fault de l'un, ne sont tenus en l'autre. Et aussi semble à votre dit peuple, selon raison et vérité, que mieux fussent employés gages à gens qui se combattent aux ennemis du royaume, qu'à ceux qui prennent les deniers d'icelui, robcnt et pillent le peuple d'icelui, et aussi leur semble que vous et les gens d'armes qui sont en votre compagnie fussent mieux à votre honneur entre Paris et Chartres, là où sont les ennemis que là où vous êtes, qui est pays de paix et sans guerre; et aussi est vérité que les dites forteresses par vous saisies de nouvel étoient en gouvernement de trèsbonnes gens, et sans aucun mauvais soupçon, et n'étoient point en frontière, ni ne vous coûtoient rien à garder, et est aussi vérité que quiconque a deux choses à garder et garnir, il doit mieux et plutôt garder et garnir la plus valable, la plus honorable et profitable, quand elle est plus ennoie et plus doutable, et vous en votre nouveau conseil vouliez dégarnir Paris d'artillerie pour garnir les forteresses dessus éclaircies, laquelle chose votre dit peuple n'a voulu souffrir; car par ce voient la destruction et perdition du royaume, de vous et de tout le peuple.

Si vous supplions très-humblement, très-redouté seigneur, qu'il vous plaise à venir en votre bonne ville de Paris et leur donner protection et défense, si comme faire le devez, et aussi veuillez ôler d'entour vous toutes gens qui à votre dit peuple n'ont bonne volonté, lesquels vous pouvez bien connoitre par les conseils qu'ils vous donnent, et avec ce remettre les dites forteresses de Meaux et de Montereau ès mains de vos féaux et loyaux sujets où par avant étoient, afin que votre peuple de Paris n'ait cause de commotion pour faute de vivres, et qu'ils se délaissent de leur murmure. Et aussi vous supplions qu'il ne vous veuille déplaire si nous avons retenu l'artillerie qui avoit été jà menée au Louvre par Jean de Lions, car, en vérité, nous l'avons fait en bonne intention et pour plus grands maux et périls esquiver; car le peuple étoit si ému pour ce, que grands maux en fussent venus, si nous ne leur eussions eu convent de la retenir.

Très-redouté seigneur, plaise vous savoir que le peuple de Paris se remembre moult de promesses que vous leur dites de votre bouche à Saint-Jacques de l'Hôpital, aux halles et en votre chambre, outre lesquelles vous leur promîtes que, si vous ne deviez issir que vous, trente ou quarante avec vous, si ne pourriez vous plus souffrir les choses en l'étal où elles étoient, et, Dieu merci ! les choses ont, depuis, pris moult petit amendement.

Très-redouté seigneur, sur toutes les choses et chacune d'icelles dessus éclaircies, vous plaise ordonner par tel le manière que ce soit à la louange de Dieu, à honneur du roi , notre sire, de vous, et au profit du peuple, en telle manière qu'il s'en puisse brièvement apercevoir, et nous veuillez avoir pour recommandés.

Le Saint Esprit vous ait en sa sainte garde et vous donne bonne vie et longue.

Écrit à Paris le 18e jour d'avril i35S;i).

°' Lettre d'Etienne Marcel au régent, retrou- VAcad. roy. de Belgique , I. \X, n" 9. — On la trouvée dans un cartulaire de Bruges et publiée par v«ra pareillement, avec l'orthographe du temps, M. Kcrvyn de Leltenhove, dans les Bulletins de à l'appendice de la première édition du présent ou-

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