CHAPITRE HUITIÈME
Les paroles d'Étienne Marcel se ressentent trop de la rude énergie de son temps pour paraître très-propres à la conciliation. On peut croire d'ailleurs qu'il désespérait d'atteindre ce but, et qu'il s'en proposait un autre d'un succès plus facile, je veux dire de faire un appel à l'opinion publique. Ce qui donne une grande force à cette conjecture, c'est le style même de la lettre, où les prières sont presque des menaces; c'est surtout le soin qu'avait pris Marcel de la répandre, non-seulement en France, mais encore au dehors. En l'adressant au duc de Normandie, le prévôt l'envoyait aussi aux bonnes villes du royaume et jusqu'aux villes flamandes, dont il recherchait l'approbation et l'appui W. C'était l'apologie de ses actes, sous forme d'un avis comminatoire au régent.
Mais ce prince, entouré comme il l'était, devait rester sourd aux prières et éiais provinciaux
. ' 7 . <le Vertus.
aux menaces. Le 17 avril, la veille même du jour où Etienne Marcel lui adressait cette lettre, il partait de Meaux, dans le dessein de présider les états provinciaux à Vertus, où on l'attendait le 29 avril. Toutefois il n'y parut point, et l'on ne connaît pas au juste les motifs de ce brusque changement de résolution®. Peutêtre jugeait-il que, n'ayant aucune opposition à craindre, il pouvait s'en remettre à quelqu'un de ses fidèles du soin de présider ces étals. Simon de Roussi, comte de B raine, y fit en son nom les mêmes demandes que le prince avait faites à Provins. Cette session ne dura que deux jours, soit que l'absence du régent ôtàt tout prétexte à l'éloquence et aux démonstrations des gentilshommes champenois, soit que leur dévouement, connu d'avance, rendit les discussions inutiles. Il fut décidé que les villes fourniraient un homme d'armes par soixante et dix feux; que dans le plat pays les personnes libres en fourniraient un par cent feux, et les serfs par deux cents feux; que les gens d'Eglise payeraient le dixième de leurs revenus, et les nobles cinq livres pour cent livres de revenus en terres, sans préjudice des hommes d'armes qu'ils devaient fournir comme possesseurs de fiefs; enfin que celte aide serait levée et employée par les délégués des états, à la réserve d'un dixième, qui fut accordé au régent pour sa dépense*3). Ainsi, même une assemblée d'amis croyait nécessaire de prendre des garanties contre les dilapidations royales, et, pour obtenir de l'argent, ces nobles étaient réduits à s'imposer surtout eux-mêmes, à donner aux contribuables des garanties contre le retour des anciennes dilapidations. Quelle preuve plus éclatante du chemin qu'avaient fait les idées de la bourgeoisie jusque dans les provinces les plus inféodées à ses ennemis !
vrage, publié en 1 8G0 sous ce titre : Etienne Marcel et le gouvernement de la bourgeoisie au .\ivc siècle.
:1) Voyez la note précédente.
2' rr II estoit encore au voyage que il avoit fait tfvers Amiens, s «lisent les Grandes Chroniques (t. VI.
p. 10G). Mais pourquoi y était-il quand il aurait dû être ailleurs? Voilà ce qu'on ne dit pas, apparemment parce qu'on ne le sait pas.
(3) Grandes Chroniques , t. VI, p. 10G. — Mayer, Des Etats généraux , t. VIII, p. 392.
Klals généraux de
Compiègne.
Le Piavarrais lenle une réconciliation.
Une nouvelle assemblée des états devait avoir lieu à Paris le ier mai; le régent, ne voulant plus reparaître dans cette ville, changea le jour et le lieu d'une réunion dont il espérait tout, s'il pouvait la soustraire à l'action des bourgeois. Il convoqua donc les députés dans la ville de Compiègne, qui lui était dévouée, pour le k mai suivant, «dont ceux de Paris furent moult courroucés; mais la plus ce grande partie de toutes les autres villes en avoient grande joie n En attendant, il prit la route de Clermont en Beauvaisis, pour se rendre à une entrevue que le roi de Navarre lui avait demandée et qui était fixée au 2 mai. Les deux princes arrivèrent escortés d'un grand nombre d'hommes armés, nouvelle marque de leur mutuelle défiance. Sur l'avis du prévôt des marchands, qu'il avait consulté avant de partir, Charles le Mauvais engagea le duc de Normandie à se réconcilier avec les Parisiens. Le duc répondit qu'il aimait la ville de Paris, qu'elle contenait de bonnes gens, mais qu'aucuns qui y étaient lui avaient fait grandes villeines et déplaisirs, dont il devait tirer vengeance avec l'aide du roi son frère, qu'il en priait, et avant de rentrer dans Paris. Au point où en étaient les choses, on ne pouvait se promettre un heureux succès de cette conférence; cependant les Parisiens, qui rêvaient toujours d'une conciliation de plus en plus difficile, surent gré au roi de Navarre de l'avoir tentée, contre ses propres intérêts. Ils ne se demandèrent pas si, au fond, il y avait mis autant d'empressement et de bonne foi qu'en apparence; et quand , au lieu de retourner à Merlou en Beauvaisis, d'où il était venu, il se rendit à Paris, et il y fut moult honoré et seigneuri par l'espace rr de dix ou douze jours qu'il y demeura®.'"
Abstention lie nombreux députés.
De son côté, le régent quittait Clermont pour se rendre à Compiègne. Il éprouva une déception cruelle, après avoir convoqué tant de monde ®, de ne se voir entouré que d'un fort petit nombre de députés. On constata officiellement l'absence des archevêques, évêques et députés de trente-quatre diocèses, des nobles et députés de dix-huit bailliages, sans compter les députations du clergé et des bourgeois de -Paris, également absentes. Ces abstentions nombreuses donnent à peu près la mesure du progrès que la cause des Parisiens, malgré tant d'obstacles, avait fait dans la langue d'oil. Mais, si elles étaient d'avance toute autorité aux résolutions des états de Compiègne, la réunion de tous les nobles livrés à eux-mèinos présentait un sérieux danger. Le duc de Normandie fut instamment prié de tirer une prompte et terrible vengeance du meurtre des maréchaux' 1 ; et, comme il fallait à cette noblesse sans contre-poids un en-
(l) Grande* Chroniques, t. VI, p. 106.
(2» Ibid. p. 108.
(1) rrApiifl Compendium citius properavit ; et ibi rrdiutus traliens morara, vocavif nobiles quant pluirrimos, ut cum ois baberet consilium qualiter de
rrprcTposito mercatoruni Parisiensi et aliis suis conirrplicibus. qui talia in ejus palatio et prœsentia rragere praesumpserant, vindictam debitam obtirrneret. « (flontiii. de IVangis, p. 9.5fi.) :1) Conliu. de Nangis, p. •>.î>'i.