CHAPITRE PRELIMINAIRE
concitoyens et de ses administrés, se mêler activement aux affaires de l'Etat, indiquer dans quel sens ils désiraient qu'elles fussent conduites, venir en aide à la royauté ou lui opposer une virile résistance, et même une fois, comme nous aurons à le montrer, pousser les prétentions jusqu'à la faire marcher dans des voies qu'elle ne voulait pas suivre, et le talent jusqu'à trouver, jusqu'à appliquer quelques-unes des lois de tout bon gouvernement.
C'est ainsi que la bourgeoisie française prenait partout, et principalement dans la capitale du royaume, une importance de jour en jour plus grande. Elle avait beau rester au-dessous de la bourgeoisie flamande pour la maturité, pour la vigueur calme et maîtresse d'elle-même, comme de la bourgeoisie italienne pour le nombre et l'étendue des idées, pour l'aptitude à unir le goût des arts et des lettres non scolastiques aux travaux du comptoir ou de l'atelier, elle n'en était pas moins très-supérieure à la classe orgueilleuse qui, ayant seule le privilège des armes, s'arrogeait celui du gouvernement. Tandis que les rois et les nobles, malgré leur ignorance profonde, annonçaient l'aurore de la renaissance par leur prédilection grossière encore, mais déjà très-marquée pour les raffinements du luxe, pour les monuments, pour les livres, pour les belles enluminures la bourgeoisie faisait entrevoir, dans l'ordre de la politique et de l'organisation sociale, ce monde moderne qui ne paraît constitué, dans les choses de l'esprit, que vers le milieu du xvne siècle, et, dans les choses de la politique ou de l'organisation sociale, que vers la fin du xvnr". Celle de ces deux évolutions qui s'est le plus tardivement terminée avait commencé la première ; en avoir conçu vaguement l'idée et le dessein, en avoir tenté presque aussitôt l'accomplissement, fut l'honneur et aussi l'écueil du xive siècle. C'est parce qu'il y échoua que l'esprit humain , se portant vers d'autres objets, entreprit une transformation intellectuelle dont il n'avait pas cru le succès nécessaire pour établir la société sur de nouvelles bases, et c'est parce que cette transformation n'inspirait pas aux pouvoirs établis la môme défiance que la première, qu'elle se fit sans trop d'obstacles, et prépara le succès lointain de celle qu'on redoutait.
Mais l'insuccès d'une tentative prématurée ne rend pas les efforts de nos pères moins dignes d'attention. Le récit qu'on en va lire, outre l'intérêt que les faits offrent par eux-mêmes, semble contenir un double enseignement : d'abord il invite
1J La plupart de nos rois, secondés par les reines et les princesses de leur famille, empruntaient, achetaient, réunissaient des livres, les faisaient traduire, enluminer et relier, pour en former les premières bibliothèques qu'on ait vues hors des monastères. Sur ce point les plus médiocres princes le cèdent à peine à ceux dont on vante l'esprit supérieur. Philippe le Long, comme Philippe le Bel. aimait les lettres ; Jean le Bon faisait donner à ses
fils une éducation soignée, dont l'aîné, qui fut Charles le Sage, profita si heureusement; lui-même, à la bataille de Poitiers, fut trouvé porteur d'un volume, la Bible historiaux, et, durant sa captivité de Londres, il faisait venir de France, pour charmer ses loisirs , les longs et naïfs récits de nos vieux romanciers. (Voy. Discours sur le xiv° siècle , par J.-V. Le Clerc, p. 176.)
à la modestie les générations présentes, en leur montrant que quelques-unes des idées dont elles se l'ont honneur et qu'elles croient modernes étaient connues dans des temps que nous réputons barbares; ensuite il inspire quelque confiance dans des garanties de bonne administration, dans des règles de sage gouvernement qui ont de si anciennes, de si profondes racines, et qu'essayaient d'établir, au xive siècle, un petit nombre de bourgeois parisiens.