‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 116 sur 186 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

niaient comme une ligue qui étouffait toutes les plaintes. L'impuissance même de les faire entendre, et l'avilissante résignation qui en résultait, provoquaient la raillerie, qui n'est qu'une lâcheté nouvelle sur les lèvres du plus fort. Partout le paysan était connu sous le nom de Jacques Bonhomme, qu'on lui donnait en dérision de sa maladresse à porter les armes et de sa patience à tout endurer'1'. Quand on parlait d'un jacques, on entendait un être ridicule, jusqu'au jour où ce nom devint terrible, et, par le contraste même, signifia une bête féroce. Plus heureux, les gueux de Hollande firent de leur nom un titre de gloire ; les jacques ne parvinrent qu'à rendre redoutable celui dont on avait voulu les flétrir. Mais telle était la sécurité qu'inspirait leur abjection, qu'on ne voyait en eux qu'une méchanceté basse et facile à dompter : « Oignez villain, dit un proverbe du temps, il vous cr poindra; poignez villain, il vous oindra. u

Victimes de leurs seigneurs, les habitants des campagnes l'étaient encore du roi de France. Quand le roi ou quelqu'un de ces princes dont il y avait toujours une foule sur les marches du trône voyageaient à travers le royaume, ils exerçaient partout, pour eux et pour leur suite les droits de prise et de chevauchée, s'emparant sans façon de tout ce qui leur convenait. S'ils remaniaient les monnaies, et l'on sait qu'ils ne s'en faisaient faute, personne n'en souffrait plus que les paysans, car ils avaient si peu d'argent, que la différence du titre était pour eux particulièrement sensible. Faut-il rappeler la nécessité où ils étaient, et dont nous avons parlé plus haut, de vendre les humbles propriétés, fruit de leurs épargnes, qu'ils ne pouvaient plus ni cultiver ni défendre, parce qu'on exigeait le travail de leurs bras exclusivement pour les terres du seigneur, et que celui-ci, uniquement occupé de lui-même, laissait impunément les Anglais, les brigands, les compagnies ravager le champ du misérable vassal?

A ces maux, qu'ils enduraient depuis plusieurs siècles, la nature venait d'en ajouter d'accidentels, comme pour consommer leur ruine et irriter encore leur désespoir. Une longue série de mauvaises années avait porté partout la détresse. La famine en avait été la conséquence : les loups entraient dans les maisons, ne trouvant rien au dehors ; les pères tuaient leurs enfants et les enfants leurs pères,

(1) On peut prendre une idée des erreurs que commet continuellement Froissart, par celle dont ce nom est l'objet dans sa chronique (liv. I, part. 2, ch. cxv). Il en voit l'origine dans un certain Jacques Bonhomme, qui aurait été chef de la Jacquerie. Or nous voyons dans le continuateur de Nangis ipie ce surnom était employé bien auparavant :

ffPopulus communis multum lugere poterat et "lugehat pecunias ah eo pro facto guerrae leva tas,

fin talihus ludis inutilibus et usibus positas et conffversas. Tune temporis (1 356) nobiles, derisiones fde rusticis et simplicibus facientes, vocabant eos «Jaque Bonhomme. Unde illo anno qui in bellis rus- 'fticaliter portabant arma sua, truphati et spreti ffab aliis , hoc nomen Jaque Bonhomme acceperunt, rretruslici perdiderunt nomen; quo quidem nomine rromnes rustici fuerunt postea tam a Gallicis quam rrAnglicis diutius nominati.» (P. 287, 238.)

pour n'avoir pas de bouches inutiles; on détachait les suppliciés du gibet pour en manger la chair putréfiée. A son tour la famine avait engendré la peste, cette terrible peste de 1 348 que le génie de Boccace a rendue immortelle, et qui ne fit pas moins de ravages en France qu'en Italie. Froissart dit que cria tierce partie et du monde en mourut; d le continuateur de Nangis, qui n'exagère pas d'ordinaire, ose affirmer qu'à peine deux personnes sur vingt échappaient au fléau; un vieux dicton de la Bourgogne dit plus encore :

En mil trois cent quarante et huit.

A Nuits de cent restèrent huit.

La France ainsi dépeuplée, le sol resta forcément en jachère, les troupeaux n'allaient plus au pâturage, les maisons ne se relevaient pas de leurs ruines, et, comme la nature continuait d'être inclémente, dix ans n'avaient pas suffi pour effacer les traces de ces désastres : en 1 3 5 8 . un tonnelet de harengs, si l'on en croit Froissart, se vendait encore trente écus ; ne pouvant vivre à ce prix, les petites gens mouraient de faim.

Par C'était peu de tant de malheurs : ceux de la guerre étaient venus s'y joindre.

los mau\ dp la guerre.

Les villes demeuraient fermées, ou ne s'ouvraient que pour donner asile aux paysans effrayés; les campagnes restaient à la merci de toutes sortes d'ennemis. Il s'y trouvait à la fois des nobles qui revenaient de Poitiers et qui exigeaient de leurs vassaux qu'ils leur fissent le prix de leur rançon; d'autres gentilshommes qui, n'ayant point paru à la bataille, pressuraient pour leur plaisir et pour n'en pas perdre l'habitude; des Anglais, qui, suivant les idées du temps, traitaient le royaume en pays conquis; des compagnies que le prince de Galles avait eues à sa solde, mais qu'il avait congédiées, et qui ne savaient vivre que de rapine; des bandes, enfin, qui n'étaient à personne, mais qui volaient tout le monde. Il y avait un certain chef, nommé James Pipes, qui se disait lieutenant du roi de Navarre et n'en pillait pas moins les terres de la reine Blanche, sœur de ce prince. S'il se trouvait dans l'embarras, ou si les habitants du pays lui avaient fait essuyer quelque défaite, il recevait secrètement, comme ses pareils, des secours du roi d'Angleterre, quelquefois même des recrues ; d'où vient que ces brigands étaient souvent confondus avec les Anglais. Dans cette période néfaste, les gens de guerre sans emploi de leurs bras et sans moyens d'existence s'organisent au grand jour : on les voit répandre le pillage, le viol et le meurtre en Normandie, en Champagne, dans l'Ile-de-France, c'est-à-dire aux lieux mêmes où devait éclater bientôt un redoutable soulèvement.

p« On ne voit pas crue le duc de Normandie ait seulement pensé à réduire ces

le fait des brigands. 11

nuées d'ennemis. Le roi de Navarre y songeait moins encore, car ils le servaient

Page 1