CHAPITRE NEUVIÈME
comme s'ils eussent été à sa solde. Quant à Philippe de Longueville, son frère, qui faisait ce métier lui-même, il n'en pouvait contester l'exercice à d'autres. Pourquoi ces princes eussent-ils inquiété les brigands? Ce n'était pas les nobles qui avaient rien à craindre, mais les villains, dont personne ne se souciait. Un seigneur était-il prisonnier, on ne lui faisait d'autre injure que d'exiger une rançon : s'il ne pouvait la payer, ses vainqueurs l'enrôlaient, et il remplissait fort gaiement son olllce, rivalisant avec eux de brigandages, jusquà ce que ses nouveaux chefs jugeassent qu'il s'était acquitté. Libres de s'éloigner, souvent ils n'en voulaient rien faire. La fortune les avait faits brigands, par goût ils continuaient de l'être : rien n'était changé dans les pratiques de leur vie. Les villains, au contraire, se voyaient enlever leurs pauvres récoltes et leurs épargnes; on violait sous leurs yeux leurs femmes et leurs filles; s'ils ne pouvaient payer ce qu'on exigeait d'eux, ils recevaient la mort, et le brigand qui les frappait était le seigneur même qui aurait dù les protéger.
tt A Beauvoir, en Bourbonnais, les brigands avaient creusé une énorme fosse, rriiommée l'Enfer, parce qu'un grand feu y brûlait sans cesse. Quand un de leurs r- prisonniers ne se voulait ou pouvait racheter de leurs mains en payant rançon, rrils donnaient l'ordre de le jeter tout vivant dans cette fosse, en disant : Menez-le zen enfer, La crainte d'un si épouvantable supplice saisissait tellement ceux qui en frétaient menacés, que tous, pour y échapper, consentaient volontiers à faire aux et brigands 1 abandon de la totalité de leurs biens -W. ij — cr Quand on était dans cries bons jours, dit un autre historien, que l'on ne voulait pas tuer ou qu'on ne ft le voulait que par hasard et par accident, il y avait une facétie qui se reproduisait cr souvent et qui était devenue traditionnelle : on enfermait le mari dans la huche « où l'on pétrit le pain, et, jetant la femme dessus comme sur un lit, on la violait, cr S'il y avait là quelque enfant dont les cris importunaient, au moyen d'un lien trèscr court on attachait à cet enfant un chat retenu par un de ses membres. Voyezr-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme, sortant de sa huche, blêmissant te encore de rage sous celte couche de farine qui le rend grotesque et lui ôte jusqu'à rr la dignité de son désespoir; le voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille souillées, rson enfant ensanglanté, dévisagé, tué quelquefois par le chat en fureur? Or tout tt cela et esjouissoit et esbaudissoit moult n ces pauvres brigands, comme les appelle cr Froissai t avec une sympathie charmante : et Et toujours gagn oient povres briergands à piller vivres et châteaux®, d
Ces cruels traitements entretenaient une si profonde terreur dans l'âme des misérables, qu'ils abandonnaient tout, leurs maisons coinine leurs champs. Sur les bords de la Loire, ils passaient les nuits dans des îles ou dans des bateaux amarrés au milieu du fleuve. Dans l'Artois, en Picardie, ils plaçaient un des leurs au
Hist.de Louis III de Bourbon, ap. Luce, Hisl. de la Jacquerie, p. a5. — 2/ Bonnemère, Histoire des paysans, t. I. p. 396.
sommet du clocher de l'église, afin qu'il sonnât le tocsin, du plus loin qu'il apercevrait l'ennemi, et que les paysans eussent le temps de se mettre à l'abri, je veux dire de se cacher dans les entrailles de la terre, dont ils avaient fait leur refuge. «•Le long de la Somme, dit M. Michelet, de Péronne à l'embouchure, on compr tait encore au dernier siècle trente de ces souterrains. C'est là qu'on pouvait cr avoir quelque impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de longues allées « voûtées, de sept ou huit pieds de large, bordées de vingt ou trente chambres, ce avec un puits au centre, pour avoir à la fois de l'air et de l'eau. Autour du puits, ce de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin et la solidité qu'on remarque dans « ces constructions indiquent assez que c'était une des demeures ordinaires de la cr triste population de ce temps W.u
On savait bien l'y relancer pour de nouvelles extorsions. Les rois faisaient un crime à ces malheureux opprimés d'avoir payé de grosses sommes aux brigands, plutôt que de se défendre, c'est-à-dire plutôt que d'avoir fait eux-mêmes ce qui était le premier devoir de la royauté. Tous les habitants des hameaux, villages, bourgs, convaincus de ce chef, étaient réputés coupables du crime de lèsemajesté, et pouvaient encourir les poursuites et les châtiments de la justice tant que le roi ne leur avait point octroyé de lettres de rémission ou de grâce; or chacun sait que la chancellerie royale ne délivrait et n'entérinait de pareilles lettres qu'à beaux deniers comptants. Puisqu'ils avaient de l'argent pour les bandes et compagnies, les gens des campagnes en devaient avoir pour leur maître et seigneur.
La révolte Ges outrages, ces injustices et ces soutfrances auraient dû depuis bien des an-
pariomcpr,, nées {a[re éclater la révolte. Il y avait bien eu des rébellions, mais partielles, sans plan arrêté, sans but certain, et presque ridicules. Sous Louis le Hutin, par exemple, en 1 3 1 5 , on avait vu les paysans de la province de Sens, soulevés contre leur évêque Philippe de Marigny, frère du fameux trésorier Enguerrand, chercher dans leurs rangs et élire un roi, un pape, des cardinaux, qui, soit qu'ils prissent leur mission au sérieux, soit que cette parodie fût de leur goût, exerçaient les fonctions du pouvoir royal et sacerdotal, administraient et rendaient la justice, levaient les excommunications, disaient la messe. Louis, appelé au secours de l'évêque, n'avait eu à envoyer que sa chevalerie : les paysans, facilement défaits, virent un grand nombre d'entre eux terminer à la potence leur misérable vie(2!. On avait ainsi châtié un outrage à la majesté du trône, plutôt que de conjurer un danger réel. La royauté, sinquiétant peu de la logique, cherchait partout des défenseurs de son autorité méprisée, multipliait les ordonnances pour enjoindre aux paysans de cr corner le cor et de toquer le sing,-» de prendre les armes, de
(l) Michelet, Histoire de France, t. 111, p. 4o5. lions, t. XXVII. — (2) Continuateur de Nangis. t. I . — Voy. aussi Mémoires de l'Académie des inscrip- ann. 1 3 1 5.