CHAPITRE NEUVIÈME
courir sus aux bandits, aux nobles et aux gentilshommes, qui pillaient en tous lieux sous prétexte de guerres privées, aux officiers mêmes de la cour, aux pourun eurs des maisons royales, qui exerçaient de leur côté et pour leur compte le métier profitable et alors estimé de brigands^1'. Les paysans avaient obéi quelquefois, mais avec lenteur et mollesse, comme il arrive quand on ne se lève que sur l'ordre d'autrui. Pour que la révolte devînt possible, il fallait un sentiment nouveau, inconnu jusqu'alors, mais qui grandissait rapidement : le mépris de Jacques Bonhomme pour ses maîtres. Sùrc de son prestige, la noblesse française n'avait rien évité de ce qui pouvait le compromettre, rien fait de ce qui pouvait le lui conserver. Elle agissait devant les serfs et les paysans comme s'ils n'eussent pas été des hommes ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. On l'avait vue, dès la bataille de Courtrai, faire preuve d'une incapacité militaire qui frappa jusqu'aux villains; le courage qu'elle avait fait paraître durant la lutte lui avait manqué après la défaite : presque tous les gentilshommes s'étaient sauvés à la hâte, de toute la vitesse de leurs chevaux, laissant leurs humbles compagnons d'armes, qui étaient à pied, mourir à leur place. La victoire de Casse! ne lava point cette honte, car tout l'honneur en resta aux arbalétriers fournis par les bonnes villes, c'est-à-dire à des bourgeois et à des paysans. Ainsi, la bravoure, qui distinguait auparavant la noblesse, devenait une vertu populaire, et cette égalité toute nouvelle devant la mort faisait naître un vague sentiment d'égalité durant la vie. La bataille de Poitiers accrut encore le mépris des serfs pour leurs maîtres et précipita les événements. Les compagnies d'Anglais et de Navarrais qui se répandirent dans le royaume après le désastre en faisaient connaître les moindres détails : ils rapportaient qu'on avait vu les chevaliers vaincus prendre la fuite et tendre les mains aux ennemis, du plus loin qu'ils les apercevaient, pour leur remettre leurs épées. C'est pourquoi, quand ils reparurent dans les campagnes, pleins d'orgueil et d'aveuglement, et comme insensibles à leur déshonneur, quand, n'ayant plus sous la main les Juifs et les Lombards, ces fournisseurs ordinaires d'argent que Philippe le Bel avait persécutés et proscrits, ne voulant point vendre leurs terres et leurs fiefs, qui, du reste, en ce temps de misère, n'auraient pas trouvé d'acquéreurs, ils exigèrent des paysans le prix de leur lâcheté. Ceux-ci, ne sachant où prendre pour les satisfaire, s'irritaient de leur misère nouvelle et se vengeaient du moins par leurs discours : or Les voilà, disaient-ils, ces beaux fils qui mieux aiment porter perles et pierreries ce sur leurs chaperons, riches orfèvreries à leurs ceintures et plumes d'autruche ctau chapeau que glaives et lances au poing. Ils ont bien su dépenser en telles et vanités notre argent levé sous couleur de guerre, mais pour férir sur les Anglais, ffils ne le savent mie®. n
w Luce, Hisl.de la Jacquerie, p. i5. rrde France, chevaliers el écuyers, fournissoient et
-Et dirent que tons les nobles du royaume rrtrahissoient le royaume, el que ce seroit grand
La vengeance Quand les Français parlent ainsi de leurs maîtres, le moment n'est pas loin où ils se lèveront contre eux avec une force irrésistible. Il ne faut pas demander s'ils ont formé des conjurations et prémédité leurs coups : l'action est chez eux la suite naturelle de la parole, ce Voyant, dit le continuateur de Nangis, les ce malheurs qui les accablaient de tous les côtés, et que les seigneurs, loin de les ce défendre, les opprimaient et leur faisaient encore plus de mal que les ennemis, ce les rustiques habitants des divers villages se soulevèrent contre les nobles de te France d Ils ne songeaient point au droit, mais à la vengeance, qui est la seule justice des esclaves. Quant à ceux qui les accusent de s'être soulevés par excès de convoitise, par le désir de partager enfin les jouissances de leurs maîtres, ils travestissent l'histoire au gré de leurs passions. Cette erreur, excusable autrefois chez des auteurs qui manquaient de, documents, ne saurait l'être aujourd'hui que les renseignements abondent; mais comment n'a-t-il pas suffi, dans tous les temps, de la moindre clairvoyance pour comprendre que des hommes qui menaient la vie misérable que rapportent Froissart et le continuateur de Nangis ne se révoltèrent pas par excès de convoitise?
Eiie n'estpas provoquée H ne serait guèi'e plus sensé de croire qu'ils ne le firent qu'à l'instigation d'Etienne Marcel. Leur insurrection fut, dans le principe, aussi isolée qu'irréfléchie. Entre eux et les bourgeois, dans ce temps-là, il y a un abîme. Ce ne sont pas les intérêts qui diffèrent, car l'ennemi commun c'est la noblesse, et la population des campagnes, faisant à peine partie delà société officielle, n'est en quelque sorte que la queue du tiers état. Ce qui diffère, ce sont les idées et les tendances : les paysans ne demandent qu'à vivre à la sueur de leur visage, et contre ceux qui les en empêchent ils ne cherchent que la satisfaction bestiale de la vengeance, sans nul souci du lendemain ni des conséquences. Les bourgeois, au contraire, suivent un système politique et aspirent à conduire le royaume; riches, éclairés, forts par leur association eu corps de métiers, ils ont des projets et des espérances pour l'avenir. La noblesse ne s'y trompe pas; elle méprise les uns et craint les autres. Son dédain pour les bourgeois n'est qu'affecté, ou n'a d'autre fondement qu'un souvenir trop prolongé de leur infériorité passée. Jacques Bonhomme connaît si peu ses intérêts véritables et ses alliés naturels, qu'il combattra longtemps par ses propres forces, sans faire appel aux bonnes villes, menacées, comme lui. Il importait peu aux paysans que le régent fît ou non affamer Paris, car ils n'en souffraient pas davantage, et dans la lutte engagée entre ce prince et les Parisiens ils avaient même la chance d'être oubliés pendant quelque temps. Ce n'étaient pas quelques exactions nouvelles des officiers royaux qui pouvaient leur
ïbien qui tous les détruirait. Et chacun d'eux dit : retraits !" (Froissart, Chronique de France, etc. liv. t,
rrtl dit voir! il dit voir! honni soit par qui il île- part, ù , ch. cxv.)
temeura que tons les gentilshommes ne soient de'- >'> Contin. de i\angis, p. qO.'î.