CHAPITRE NEUVIÈME
mettre les armes à la main. Quant à Etienne Marcel, s'il était trop politique pour ne pas profiler d'une diversion si opportune, il ne pouvait ni la prévoir, puisqu'elle ne fut pas concertée, ni la provoquer, puisque, malgré l'alliance de quelques bonnes villes, il n'exerçait directement aucune action hors de Paris. Comme on le verra, tous ses actes sont d'un homme que les événements ont surpris, et qui ne songe qu'après coup à en tirer parti m.
Il ne manquait, pour provoquer un soulèvement, qu'une de ces occasions souvent insignifiantes qui, lorsqu'on les confond avec les causes véritables, font paraître les éclats populaires hors de toute proportion avec l'accident qui semble les déterminer. Cette fois, ce fut le régent lui-même qui fournit un prétexte aux gens des campagnes exaspérés. 11 avait formé le dessein de réduire Paris à la famine, en occupant les forteresses qui dominaient les trois rivières de Seine, de Marne et d'Oise, par où cette ville, remplie, comme on l'a vu, d'habitants des provinces voisines, recevait ses approvisionnements. Mais il fallait mettre ces forteresses en état de défense; par un article de l'ordonnance rendue à Compiègne le 1 h mai, le régent en donnait l'ordre p-à ceux à qui il appartiendrait ,n et ces seigneurs le devaient faire à leurs frais et dépens^2'. Comme ils étaient à bout de ressources, ils n'en pouvaient demander qu'à leurs vassaux épuisés, nouvelle exaction qui dut paraître d'autant plus intolérable que c'était contraindre les malheureux à payer l'armement de châteaux qui donneraient à leurs maîtres un nouvel et plus sûr moyen de les opprimer. Aussitôt, dans toute la province où se devait
(1) ff Plaise vous sçavoir, écrivait-il le 1 1 juillet, rrque les dites choses furent en Beauvoisis commenrcées et faictes sans nostre sceu et volenté. 1 0n objecte qu'il avait intérêt à nier la part qu'il venait de prendre à la Jacquerie; mais il ne la nie que pour les premiers jours, et il prouve par là d'abord qu'il mérite d'être cru, ensuite que ce mouvement populaire ne tarda pas à se régler.
(2) trPour ce que plusieurs chastiaux, lors maisons et autres forteresces estanz au dit royaume aont esté perdus par deffaut de garde, et ancores rrsont plusieurs en doubte de perdicion , dont grans rr dommages sont venuz et ancores pourroient venir - plus grans, se brief remède n'y estoit mis, nous rravons ordené et ordenons (pie chascun capitaine, r ou pays ou il sera reputez . appeliez avec lui bonnes, -sages et loyaux personnes de Testât de l'Eglise, -des nobles et des bonnes villes en ce cognoissans , -iront veoir et visiter les chastiaux. forteresces et cfors maisons du pays ou il sera capitaine; et se il -y en a aucuns qui ne soient garniz et en estât de irdeffense, le capitaine contraindra ou fera con-
traindre ceuls à qui les diz chastiaux. forteresces cl rrfors maisons seront, à iceuls mettre ou faire mettre tren estât de delTense et à les garnir et garder smilfflisament, senz granl grief de ceuls à qui ils seront , rreulz de ce sommez avant toute euvre. El se de ce rrsont refusanz , desobeissans ou deflfaiïïans . par quoi fil puisse apparoir ou qu'il soit doubte que dorurrmage n'en advieigne ou pays, le capitaine les trfera emparer et mettre en estât de defl'ense, et rr iceuls garder bien et diligemment ans frais el des
rrpens de ceuls à qui il appartiendra Et ou cas
rr qu'ils trouveront que ceids à qui iceuls chastiaux . "forteresces et fors maisons seront, ne les voudront r'ou pourront mettre en estât de deiïense et les garer nir, garder ou faire garder, et que l'on ne trouve rrou pays de leurs biens pour ce faire, en temps rrdeu et senz délai, nous voulons et ordenons que •'les diz capitaines, chascun ou pays ou il sera derrputez, les abatentou facent abattre et araser, si que -dommage n'en vieigne; et déclarons que, se en ce rra deftaut par faveur ou négligence, les capitaines •• seront do ce puniz.n (Ord. de Compiègne. art. 5.)
exécuter l'ordonnance de Compiègne, les paysans se soulevèrent avec un ensemble qui n'eut pas besoin d'être concerté W. C'est ce qui fait dire à un contemporain que la révolte commença par un sentiment de justice®.
Figurations Les circonstances de cette guerre inouïe, qui a eu le triste bonneur de donner l'roissnrt. son nom aux soulèvements les plus terribles et les plus sauvages dans les temps modernes, nous ont été rapportées d'une façon saisissante par ce Froissart qui serait le modèle des chroniqueurs, s'il suffisait de raconter avec imagination ou plutôt d'inventer avec art. Il ne s'arrête pas aux détails de la Jacquerie avec moins de complaisance qu'au récit des tournois et des batailles, et l'intérêt puissant de sa narration a jusqu'ici fermé la bouche à la critique13'. Il faut confronter Froissart avec les autres auteurs de son temps pour saisir la différence qu'il y a de son récit â'u leur, et pour voir quelle erreur il a introduite dans l'histoire par l'importance exagérée qu'il donne à un mouvement partiel et si étroitement circonscrit®.
Non-seulement les chroniqueurs qui embrassent toute l'histoire de France à ce moment se bornent à quelques mots sur la Jacquerie, quoiqu'ils soient tous, à la réserve du continuateur de Nangis, fort opposés à la cause populaire, mais encore les annalistes particuliers des lieux qui furent le théâtre de cette guerre n'en disent pas davantage, quoiqu'ils n'aient pas les mêmes raisons d'abréger. Loisel, Louvet, historiens du Beauvaisis, donnent deux lignes à cette insurrection; le Cartulaire de l'abbaye de Beauvais, écrit peu de jours après la Jacquerie, parle froidement d'une sédition insensée du populaire contre les nobles et des nobles contre le populaire; l'historien se borne à dire que les moines de l'abbaye furent contraints de se retirer, et ce qui le frappe surtout, ce sont les ravages des
(1) frLorsfiitle regenteonseilliéque ilmandast aux (fchevaliers de France et de Beauvoisin qui nvoient » forteresses , que bricfvement ilz meissent des garrrnisons dedens grant planté, pour destraindre la rr ville de Paris , que vivres ne marchandise n'y peusrrsent entrer pour la ville gouverner. Lors fut fait rrce mandement à pluseurs chevaliers. Et ceuls qui rr forteresses avoient s'assemblèrent ensemble pour ffsavoir comment ilz pourraient acomplir le manrrdemenl du regent. Car li pluseur a' avoient mie rrpourvoiance pour les chasteaux garais. Et eurent ff conseil que ceulz qui pourvoiance n'avoient en rrpreinssent sur leurs hommes. Par ce conseil prinrfdrent aucuns des biens de leurs hommes oultratfgeusement, tant que les paisans distrent que les " chevaliers , qui les dévoient garder, avoient prins tf conseil de leur oster touz leurs biens. Pour ce fait, «•se mistrent les paisans moult merveilleusement, «et coururent sur les chevaliers et sur touz les nobles
«et mesmes sur leurs seigneurs.» (Biblioth. Nat. ms. fr. n° ^987, anc. suppl. fr. n° 53o.)
(2) rrQuodam zelo justitiœ hoc inchoaverunt. » (Contin. de Nangis, p. 264.)
:>) Il serait injuste d'oublier que M. Bonnemère a protesté le premier, dans son Histoire des paysans , avec beaucoup de véhémence, contre les exagérations de Froissart; mais cet historien semble avoir un parti pris, et il se laisse emporter aux antipodes du brillant chroniqueur.
<4) Il parle de cent mille hommes qui auraient pris part à la Jacquerie (liv. I, part. 2 , ch. <;\\ 1 ) ; tandis que le continuateur de Nangis (p. 26/1) dit seulement plus de cinq mille [ultra quinque millia). Veut-on que ce soit trop peu de six mille? Il est certain cependant que la plupart des chroniqueurs s'éloignent moins de ce chiffre que de celui de Froissart.