‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 120 sur 186 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

ennemis du royaume, qui profitaient de ces désordres pour envahir le pays et le dévaster

Si Froissart paraît ému et indigné plus qu'il ne l'est d'ordinaire, c'est que les mêmes actes étaient, à ses yeux, bien plus atroces quand ils étaient commis par des paysans contre les seigneurs, avec qui il vivait d'ordinaire, que lorsque les seigneurs s'en rendaient coupables envers les paysans, accoutumés à les souffrir. Ce qui lui paraît le comble de l'audace et comme un crime qui les résume tous, c'est que ces êtres vils aient changé le personnage de victimes, qu'ils faisaient depuis des siècles, pour celui de bourreaux. Froissart nous trompe encore par l'art qu'il met à grouper les scènes terribles qui, même dans le rayon peu étendu où elles s'accomplissaient, y étaient en quelque sorte isolées et mêlées d'incidents d'un autre caractère, dont ce partial chroniqueur ne fait nulle part mention. Tantôt pourtant les jacques, qui n'avaient d'autres armures que des bâtons ferrés et des couteaux ('2), au lieu de mettre le feu aux châteaux et de tuer les châtelains, se contentaient d'aller à la basse-cour, d'y prendre toutes les pièces de volaille qu'ils y pouvaient trouver, de pêcher des carpes dans l'étang, de cueillir des fruits dans le verger, de boire le vin des caves'3'; tantôt ils étaient détournés de leurs plus violents projets par un bon curé qui engageait ses paroissiens à organiser des danses, les dirigeait lui-même en faisant la roue avec sou bâton, et les exhortait à la gaieté (4).

Ce langage et ces omissions ne prouvent pas, à vrai dire, que Froissart, avec sa vive imagination, ait inventé les horreurs de la Jacquerie. Comment admettre qu'en un temps où les nobles et les bourgeois les plus illustres se montraient si facilement cruels, des paysans , moins éclairés qu'eux, aient été plus humains, alors surtout que par excès de misère et de fureur ils venaient de secouer le joug si longtemps porté de la crainte? Il y eut des châteaux pillés, brûlés et rasés, des chevaliers, des enfants même méchamment mis à mort, des femmes ce efforcées, v Si ce sont là des horreurs dont les nobles ne se faisaient faute, et qu'on voit dans

(1) M. Bonnemère a cité le premier ce passage du Cartulaire de l'abbaye de Beauvais, qui mérite de trouver place ici :

ff A festoSanctiSacramenti, occasione acerbœ setrditîoriis et dolorosoe inter populares etnobiles, et irstatim inter nobiles et populares, dominus abbas n-recessit a monasterio et ivitBeluacum, et ibi contirrnue fecit mansionem per duos annos et amplius, fftam occasione dictorum nobilium et pppularium, » quant mimicorum regni Franciae, qui satis cito xpost diclum furorem seu insaniam praedictum regn-num invaserunt, et pene omnia mobilia in monastrterio et locis omnibus cum equis et animalibus

rrrapueriint, ecclesiam et plures donios combusserrrunt, ita quod per annum et amplius nullus ex rmoslris remanebat in dicto monasterio et locis : ffimo fuerunt per spatium unius anni et ultra in rrBeluaco cum dicto D. abbate vivendo tenue, et tarrmen cantantes alta voce, anno Domini 1 358 . ffJoanne régnante, Anglis sœvientibus; Joanne de ctChiriaco abbatissante ab octodecim annis,» [Cartulairede l'abbaye de Beauvais; Bonnemère, Histoire des paysans, t. I, p. 3o3.)

(3) Froissart, liv. I, part. 2, ch. nv.

(3) Très, des Chartes, reg. 86, f -291.

t" Ibid. P 89.

toutes les guerres, même en des siècles plus polis et plus ouverts aux sentiments généreux, flans une lettre qu'il adressait plus tard aux bonnes villes, alliées de Paris, Etienne Marcel n'en déclarait pas moins qu'il aimerait mieux être mort que d'avoir approuvé la manière dont la Jacquerie a commencé, et qu'il avait fait défendre, sous peine de perdre la vie, aux citoyens de plus de soixante villes, de tuer les femmes et les enfants des gentilshommes

Ce qu'il y a de vrai dans Froissart, ce qui ne permet pas de mettre son récit au rang des fables qu'invente dans tous les temps l'esprit de parti, ce sont les circonstances et les détails qui donnent aux faits leur véritable caractère et permettent de s'en représenter une vive image : seul, il a peint ces paysans amaigris par les privations et les souffrances, nu-pieds et à peine vêtus, coupant du bois pour en faire des piques, s'armant de leurs cognées, du soc de leurs charrues, agitant par les chemins ces armes grossières ou les torches dont ils embrasaient les habitations de leurs ennemis; seul, il les montre l'œil égaré par la haine et la fureur, hurlant des chants sinistres dans les campagnes qu'ils parcouraient à l'aventure, sans même laver le sang, la boue et la poussière dont ils étaient couverts, ou bien, quand la fatigue les forçait à s'arrêter, se couchant sur la route poudreuse, sur les débris des manoirs qu'ils avaient renversés, sur les cadavres même dont ils avaient jonché la terre®.

On comprend l'effroi qu'une telle armée et une telle guerre devaient inspirer à la noblesse, ce Les animaux de proie, dit M. Henri Martin, ne seraient pas plus cr étonnés, si les troupeaux qu'ils sont accoutumés à déchirer sans résistance se « retournaient tout à coup contre eux avec furie, v Rien n'arrêtait le torrent, ni les grilles ni les murailles, ni le fer ni le feu, ni la force ni la faiblesse. Comment s'étonner que les nobles et les chroniqueurs, leurs amis, aient vu une agression dans ce qui n'était qu'une revanche, et qu'au souvenir de la frayeur qu'ils avaient éprouvée, ils aient oublié des siècles d'oppression et de cruauté, pour ne flétrir que les fureurs passagères et sitôt expiées d'un peuple aux abois?

Ce fut le ai mai i,'558'3), dans les environs de Beauvais et de Clermont-sur- Oise, qu'éclata la tempête. Après s'être excités pendant plus d'un an les uns les autres, les paysans osèrent dire tout haut que ce serait un grand bien de mettre à mort tous ces nobles lâches et traîtres; même ils vouèrent à l'exécration pu-

Lettre d Etienne Marcel aux bonnes villes, en date du 11 juillet 1 358 : «Mieuls ameriens estre trmort que avoir apprové les faits par la manière rr qu'ils furent commencid par aucun des gens «du plat paiis de Beauvoisis. n Le continuateur de. Nangis (p. o63) dit de son côté : fOmnes viros rcnobiles quos invenire poterant, etiam dominos r-suos proprios. occidebant. trucidabant et sine mi-

ffsericordia perimebant. Et non solum sic contenti rrerant, sed et domos et fortalitia nobilium ad terrrram prosternebant; et. quod lamentabilius est. rr dominas nobilcs et liberos parvos earum quos rrinveniebant atrociler morti dabant.-

{-] Froissart, liv. 1. part. 2 . ch. i.vv. lvyi.

(,) Froissart dit en novembre i35y. et telle est sa première erreur.

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