CHAPITRE PREMIER
Le roi Jean. — Ses premières fautes. — Remaniement des monnaies. — Etats du 16 février 1 35 1.
— États du 2 décembre 1 355. — Principaux députés. — Marchandise de l'eau. — Prévôt des marchands. — Élienne Marcel. — Sa généalogie. — Sa femme et ses frères. — Son administration. — Parloir aux bourgeois. — Ouverture des états. — Réunion des trois ordres.
— Situation du royaume constatée par les états. — Aide votée. — Réforme dans la perception de l'impôt. — Réforme relative à la convocation des états. — Droit de veto. — Organisation militaire. — Réformes diverses. — Ordonnance de 1 355. — Éphémère durée et modération de ces réformes. — Art oratoire dans l'enfance. — Etats de 1 356. — Mécontentement causé par les réformes financières. — Part qu'y prend le roi de Navarre. — Vice des réformes financières. — Consentement populaire. — Réunion partielle des états.
Jamais les naïves espérances que la crédulité des peuples conçoit à chaque avé- Jean te Bon.
Son caractère.
nement ne furent plus mal fondées que le jour où Jean II, dit le Bon, vint s'asseoir sur le trône (22 août i35o). Entouré, dans sa jeunesse, de gouverneurs, d'amis et de conseillers dont l'incurie égalait la sienne, il ne sentit point la nécessité d'étendre, par de fortes études, les limites de son esprit borné, et personne ne la sentit pour lui. Loin de comprendre à quel point Philippe de Valois, son père, s'était montré inférieur à sa tâche, il ne rêvait que de paraître son égal. Il avait encore un autre modèle , le roi Jean de Bohême, son beau-père, que ses mœurs chevaleresques avaient entraîné loin de ses États, auxquels il préférait la France, et qui était allé mourir à Crécy. Mais il tenta vainement d'acquérir les manières séduisantes, les grâces, l'éloquence et la dextérité d'esprit de ce preux couronné. H n'atteignit qu'à la gloire d'être expert en la science de chevalerie, c'est-à-dire, comme dit Froissart, et d'être gai, frisque, amoureux et bachelereux durement, n Sa bravoure n'était qu'aveugle témérité. S'il voulait maintenir à tout prix sa prérogative royale, si rien ne lui coûtait pour se venger de ses ennemis, il ne fut digne de tenir le sceptre ni par l'art de gouverner ses peuples ni par celui de conduire ses armées. Esclave, à trente-deux ans comme à vingt, de ses sens et de ses passions, il ne savait ni se modérer ni rien refuser à ses caprices. On cite bien de lui une parole célèbre et qui lui fait honneur: «Si la foi et la vérité frétaient bannies du reste du monde, elles devraient se retrouver dans la bouche et des rois;n mais un mot heureux, que démentirent plus d'une fois ses actes, ne saurait prévaloir contre tant de souvenirs contraires que ce prince a laissés.
Le surnom qu'il a gardé dans l'histoire ne serait donc qu'une ironie , si l'histoire se prêtait à ces jeux d'esprit. Tout porte à croire que nous disons Jean le Bon parce que Froissart a dit une fois le bon roi Jean, comme Virgile le pieux Énée,ou plutôt pour faire entendre qu'il était léger, confiant, étourdi, prodigue, et même peut-être bon homme à ses heures, ce qui ne l'empêchait pas de tuer quelquefois ses sujets et de les ruiner toujours(l).
ses premières fautes. Parmi tant de meurtres que la justice condamne et que la politique ne commandait pas, aucun ne fit plus de tort au roi que celui du comte d'Eu et de (iuines, connétable de France, mis à mort au moment où il revenait d'Angleterre, sur parole, pour obtenir de ses vassaux le prix de sa rançon. Il est douteux que le connétable eût le dessein de livrer la ville de Guines aux Anglais, en échange de sa liberté personnelle, et l'on n'y croyait guère plus de son temps que du nôtre ; mais Jean dédaigna de prouver son dire et brava le mécontentement de ses sujets.
Il le bravait bien plus encore pour les ruiner. Avec son goût du plaisir et des représentations fastueuses, il imaginait chaque jour quelque raison de dépenser un argent qu'il n'avait pas et qu'il ne pouvait se procurer que par les plus fâcheux expédients. Ne devait-il pas célébrer son avènement à Paris, se faire sacrer à Reims, créer chevaliers, dans de pompeuses cérémonies, son frère et ses deux fils aînés, s'amuser enfin, dans ce temps de détresse, à tout prix, partout et toujours? Le moyen âge avait soumis à des règles la levée des aides extraordinaires, et ne permettait d'en exiger que pour la juste défense du pays, pour la guerre contre les hérétiques, contre les Sarrasins et autres ennemis de la foi, pour la délivrance du roi prisonnier, pour le mariage de sa fille ou les cérémonies d'usage quand il faisait son fils chevalier; encore fallait-il qu'il n'y pût pourvoir de ses revenus ordinaires (2). Mais Jean ne tenait aucun compte des règles, des lois ni des usages; il levait des aides sous les plus frivoles prétextes, ou même sans prétextes, par la plénitude de sa puissance royale, comme son grand-oncle , Philippe le Bel.
Quand le droit de joyeux avènement et les aides extraordinaires, levées sous prétexte de subvenir aux frais de la consécration des princes, ne suffirent plus à tant de folies, Jean eut recours au remaniement des monnaies, expédient familier aux rois, qu'employaient l'empereur Charles IV en Allemagne, Edouard III dans
(1) On a au Louvre (dans la partie dite naguère Musée des souverains) le portrait authentique de Jean le Bon, attribué à Girart d'Orléans. Il est curieux de le comparer aux images nécessairement moins fidèles que nous trouvons dans l'exemplaire des
Grandes Chroniques qui a appartenu à Charles V.
(!) Le Songe du Vergier, t. I, ch. 1 36. — Note de Secousse à l'art. îA de l'ordonnance du 28 mars 1 496. — Ordonnances des rois de France, t. VIII. p. Gi.