‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 121 sur 186 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

bliquc quiconque ferait obstacle à leur vengeance. Ceux des villages de Saint-Leude-Cérent (ou Essérent), de Noyetel (ou Nointcl), de Cramoisi et de quelques autres du voisinage se levèrent les premiers, et, prenant leurs hâtons ferrés, coururent sus à leurs ennemis, c'est-à-dire à leurs maîtres. Ils égorgèrent, sans pitié', des familles entières, après avoir rasé ou brûlé ces châteaux d'où l'épouvante s'était si souvent répandue dans les campagnes.

Le mouvement s'étendit avec rapidité dans le Beauvaisis, l'Amiénois, le Ponthieu , le Vermandois, le Noyonnais, la seignerie de Coucy, le Laonnais , le Soissonnais, la Brie , le Valois, le Gâtinais, le Hurepoixet l'Ile-de-France tout entière. Mais le principal effort de cette guerre eut lieu dans les pays compris entre Beauvais et Melun. «Plus de soixante forteresses et bonnes maisons furent détruites en ff Beauvaisis, Amiénois et Santerre ; plus de cent dans les diocèses de Laon, Moyon rr et Soissons, sans compter celles qu'on abattit dans la Brie, dans les environs de rrSenlis et dans d'autres contrées de l'Ile-de-France et de Champagne. Tous les cr châteaux de la maison de Montmorency furent rasés ®.t>

Il eût suffi peut-être de ces terribles exemples pour entraîner les populations cliefs voisines dans la révolte; mais les premiers qui avaient pris les armes, n'espérant plus ni grâce ni merci, avaient trop d'intérêt à trouver des chefs et des complices pour s'en remettre au hasard du soin de les décider. Ils ne négligèrent ni les exhortations ni les menaces, et parles unes ou par les autres ils grossirent leurs rangs d'une foule d'hommes honnêtes et naturellement pacifiques, gens des métiers, marchands, clercs et prêtres, un certain nombre d'hommes riches, des gentilshommes peut-être, et certainement des prévôts, des sergents , des officiers royaux, que les devoirs de leur charge auraient dû retenir ®. Les uns se sentaient menacés ou avaient quelque vengeance à exercer ; les autres saisissaient la première occasion de satisfaire une ambition déréglée. Les lettres de rémission nous ont conservé , en outre, les noms d'un certain nombre de villes qui prirent part au mouvement Cette énumération doit être bien incomplète, car nous voyons dans les Grandes Chroniques cr qu'il y avoit peu de villes, cités ou autres en la langue d'oil, cr qui ne fussent mues contre les gentilshommes, tant en faveur de ceux de Paris

(l) Grandes Chroniques, t. VI, p. 110. — Contin. de Nangis, p. 2 6 2.

2) Henri Martin, Hist. de France, t. V, p. 1 g5.

(3) Voy. le détail dans YHisl. de la Jacquerie, par M. Luce , p. 71-72. — rr Et en ces assemblées avoit ffgens de labour le plus, et si y avoit de riches ffhornmes bourgeois etantres. » [Grandes Chroniques, t. VI, p. 112.)

fi) Voici cpielques-uns de ces noms : Montdidier, dans le bailliage de Vermandois (Très, des Chartes,

reg. 86, P 1 55) ; ville et paroisse de Dalancourt (P137); Maisons, en Champagne (P i84); Sougv et la Chapelle-sur-Colle , en Champagne (P 129); Vilry, Etrepy, Bugnicourt et Dully, dans la prévôté deVitry(Pi22r°-v°); Heiltz-le-Maurupt. en Champagne ( P 122); Béthencourt ou Vereil , en Pertois (P 117 v°), etc. On pourrait continuer cette liste, mais il sullît de connaître le nom des provinces soulevées; celui des villes et des villages n'aurait d'intérêt que pour l'histoire locale de ces pays.

r qui trop leshaïssoient, comme pour le mouvement du peuple (1 . n Le chroniqueur fait ici une confusion évidente : il ne lui déplaît pas, dans sa partialité, de faire entendre que les défenseurs de la cause des bourgeois sont solidaires de tous les excès des paysans; toutefois on ne saurait nier qu'il y eût assez d'intelligence politique dans les villes pour comprendre que, sans approuver les violences des jacques, on pouvait les tenir pour des alliés. Même en ces jours de désordre, tout sentiment de discipline n'était pas éteint : chaque village voulait avoir son chef, et, au lieu de le prendre parmi les plus forcenés, ces paysans, qui paraissent dans l'histoire comme des bêtes fauves, s'adressaient de préférence au plus honorable, au plus considérable et souvent au plus modéré. Dans le Valois, on trouve au nombre de ces chefs Denisot Rebours, capitaine de Fresnoy®; Lambert de Hautefontaine , frère de Pierre de Demeuille, qui était président au parlement et conseiller du duc de Normandie13); Jean Hullot ci'Estavegny, «homme de bonne famé w et renommée, n disent les lettres de rémission 4) ; Jean Nérenget, curé de Gélicourt(5i; Colart le meunier, gros bourgeois de la comté de Clermont^; la dame de Béthencourt, fille du seigneur de Saint-Martin-le-Guillart (7i.

11 n'est pas douteux que le consentement de tels chefs ne fut pas toujours volontaire, et qu'on l'arracha à plusieurs d'entre eux par la menace et l'intimidation; mais il n'y a qu'à parcourir les registres du Trésor des Chartes pour se convaincre que le plus grand nombre prirent volontairement part à la Jacquerie. Dans les lettres de rémission qu'obtinrent plus tard, l'un après l'autre, ceux qui avaient échappé aux sanglantes représailles des nobles, on ne voit point qu'ils eussent cédé à la violence; le soin qu'avait toujours le scribe de faire paraître les raisons les plus propres à expliquer le pardon nous force de croire, puisqu'il se tait sur celle-là, qu'il n'y en avait d'autres, pour la plupart des chefs, que la nécessité de mettre un ternie à de dangereuses vengeances et de calmer le pays. Si le rédacteur des lettres royaux n'avait donné pour aucun des coupables aucune excuse, on pourrait penser qu'il avait des motifs de se taire; mais, s'il ne manque pas de dire, dans quelques-unes de ces lettres, que les personnes qui en étaient l'objet n'avaient pas été libres de refuser leur concours et qu'elles sciaient retirées de la Jacquerie aussitôt qu'elles lavaient pu, il n'ose, le plus souvent®, rien avancer de semblable; il faut donc admettre qu'un certain nombre d'hommes estimés et considérables s'étaient mis volontairement à la tête des jacques, et qu'il n'y avait aucun espoir de tromper les contemporains à leur sujet.

(l) Grandes Chroniques, t. VI, p. 1 1 3.

l2) Trésor des Chartes, reg. 86, i3a v°.

(3> Ibid. reg. 86, ? i3a v°.

(4) Ibid. reg. 86. P 99 v°.

!5 Ibid. reg. 86, f 1 33.

Trésor des Charles, reg. 86 , P 116 v". :) Ibid. reg. 86, f 119 v°.

Notamment pour le curé de Célicourl. — Trésor des Chartes, reg. 86. f° 1 33.

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