‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 122 sur 186 · CHAPITRE NEUVIÈME. 2M · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME. 2M

C'était peu d'avoir choisi des chefs pour chaque village : les jacques virent bien Guillaume Caiic que tous leurs efforts seraient inutiles , s'ils ne trouvaient un chef suprême qui fût vraiment capable de leur commander. Or, dans ces moments difficiles, le plus capable est celui qui croit ou prétend l'être, car à tout ce qui lui manque il supplée par l'audace. Le principal chef de la Jacquerie, je veux dire le seul dont les chroniqueurs aient parlé, fut un homme obscur nommé Guillaume (lalle dont on ne sait rien avant le jour où il se mit à la tête des paysans, si ce n'est qu'il était du village de Merlot. Artisan ou paysan lui-même, il eut quelquesunes des qualités de l'emploi qu'il n'avait pas craint de prendre : il cherchait à retenir les jacques sur la pente glissante des excès; son cri de guerre et de ralliement, ce Montjoye, i> était tout français; ses bandes portaient des bannières aux (leurs de lys Il eut surtout le mérite de sentir qu'il n'y avait de salut pour l'insurrection que dans une étroite alliance avec les bonnes villes.

C'est Guillaume Calle qui paraît avoir enjoint aux paysans de prendre pour chefs malgré eux. chefs subalternes les hommes les plus recommandables de leurs villages, et de les forcer, au besoin, de se mettre à leur tête. Il en gagnait quelques-uns lui-même, par exemple Arnoul Guénelon, de Castenoy(3); d'autres, et parmi ceux-ci Jean des Hayes, de Roys-lez-Verberie, se laissaient séduire aux conseils de ses émissaires. Nous trouvons au Trésor des Chartes le curieux détail de quelques-unes des scènes qui eurent lieu, sur divers points, à cette occasion. A Granvilliers, Simon Doublet, sommé de conduire les révoltés de sa commune, ne répondit d'abord qu'en leur donnant le conseil de ne point prendre garde aux cruautés et aux pillages des habitants du Beauvaisis, lesquels ne pouvaient être licites, cr puisqu'on ern'avoit demandé le consentement ni du roi ni du régent. d Mais les paysans de Granvilliers ne voulurent rien entendre, et Simon Doublet dut se mettre à leur tète(4). C'est sur les ordres de Guillaume Calle crue d'autres forcent Colart Dufour d être leur capitaine , en le menaçant de brûler sa maison et de lui ôter la vie. V Montataire, ils courent chez Germain de Réveillon, et exigent qu'il remplace auprès d'eux le capitaine général, forcé de partir pour Ermenonville. Réveillon

rrCapitaneum quemdam de villa quœ Mello redicitur, rusticum magis astutuni, ordinarunt, sci- « licet Guillermum dictum Karle. (Contin. deNangis, p. 263.) — Ce nom est écrit très-diversement par les auteurs. La forme la plus ordinaire est Callet, mais cest une corruption évidente qu'a introduite l'habitude des terminaisons modernes. Calle est une variation du nom de Carie, le changement de l'r en / étant très- fréquent alors. Au Trésor des Chartes et dans les Grandes Chroniques, on trouve Cale et Calle. jamais Callet.

(î) Voy. Hist. delà Jacquerie, p. 87.

(3> Très, des Chartes, reg. 86, f i36.

(4) Très, des Chartes, ibid. — Il est clair que Simon Doublet ne dut point tenir les propos qu'on lui prêle; il n'y faut voir qu'un moyen de lui trouver une excuse pour lui donner des lettres de rémission. S'ils étaient véritables, il faudrait croire qu'il ne se commettait rien de bien répréhensible dans le Beauvaisis, puisqu'il aurait suffi d'un ordre du roi ou du régent pour rendre licites les actes des paysans.

s'y refuse avec énergie; alors, ceux qui avaient des épées les dirigent contre lui; d'autres lèvent leurs bâtons ferrés , d'autres encore le prennent à bras-le-corps et le mettent sur son cheval. Il faut, lui dit-on, qu'il commande; mais cette contrainte sera de courte durée, on n'a besoin de lui que pour une demi-journée et une nuit. Une plus longue résistance étant inutile , Réveillon conduit les jacques dans la direction qu'ils avaient indiquée; tout à coup on voit paraître des hommes d'armes à la solde du roi de Navarre , qui portent le désordre dans la colonne et permettent à Réveillon de s'enfuir avec sa femme et ses enfants dans les bois^.

Il est rare que les paysans se soient emportés jusqu'à donner la mort à ceux qui refusaient d'être leurs chefs, soit qu'on cédât d'ordinaire à leurs menaces, soit qu'il leur répugnât de les exécuter sur des hommes qu'ils estimaient. On ne cite guère d'exemple, en ce genre, que celui de Jean Bernier, de Montataire , qui fut victime de sa résistance courageuse. Sa mort jeta l'épouvante dans le pays : un de ses parents, nommé aussi Jean Bernier, de Villers-Saint-Pol , n'osa quitter les meurtriers de ce malheureux tant que vécut Guillaume Galle. Ge ne fut qu'après le supplice du capitaine général de la Jacquerie, qu'il reçut du roi de Navarre des lettres qui lui donnaient commission de défendre le pays®.

Efforts de Caiu Les efforts de Guillaume Galle pour entraîner dans le mouvement les villes voi-

pour *-

gagner les villes. sines mériteraient plus d'attention encore, car ils paraissent avoir été nombreux, et, sur plus d'un point, couronnés de succès. Mais les détails nous manquent. C'est à peine si l'on sait quelque chose de ce qui se passa à Compiègne et à Senlis. Le capitaine général avait envoyé à Compiègne Jean Rose, de la Praelle (près d'Angicourt , en Beauvaisis) , pour solliciter les habitants de se joindre à lui dans la guerre qu'il faisait aux nobles. Jean Rose accepta avec empressement une mission qui lui permettait de revoir sa femme et ses enfants, qu'il avait conduits dans cette ville, dès les premiers jours de la révolte, pour les mettre en sûreté (3!. Il dit aux habitants de Compiègne que Guillaume Galle demandait leur alliance et promettait . s'ils voulaient s'unir à lui, de les défendre dans l'occasion et de mourir avec eux. Repoussés à compiègne. La réponse ne fut pas favorable : Compiègne avait toujours inarqué son dévouement à la cause royale, comme on le voit par le choix que le régent avait fait de cette ville pour y assembler les états. Les bourgs et villages voisins paraissent même s'être mis en mesure de se défendre et avoir élevé quelques fortifications. Les nobles et leurs partisans, ayant conservé leur pouvoir, en usèrent avec une

Très, des Chartes, reg. 86, f° io3 r°.

<1] Très, des Chartes, reg. 86, p. 387. — Secousse, Mém. sur Charles le Mauvais , t. Il , p. 95.

(3) Qui donc les menaçait? Les fureurs de la Jacquerie, disent les lettres de rémission d'où ces faits sont tirés. Mais rien n'est moins probable. Jean

Rose était des jaccpxes , et la mission que lui confia Guillaume Calle ne permet guère de croire qu'il le fût malgré lui. Il y a donc lieu de penser qu'il avait désiré soustraire sa famille aux accidents et aux fureurs aveugles de la guerre, qu'ils fussent le fait de ses amis ou de ses ennemis.

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