CHAPITRE NEUVIÈME. 2/i
cruauté contraire aux coutumes les plus respectées; car, sept jours plus tard, Jean Rose étant revenu dans le dessein ou sous le prétexte de revoir sa famille, le prévôt de Gompiègne s'empara de sa personne et l'accusa de trahison. La cause aurait dù être portée devant l otlicial ou le bailli de Sentis, car le prisonnier était clerc : on préféra une justice sommaire. L'infortuné Rose, dépouillé de ses liabits, se vit oter sa couronne ou tonsure, puis on lui coupa la tête, et ses biens furent confisqués'1'.
A Senlis, au contraire, les propositions de Guillaume Callc furent bien ac- Accueillis 6 Sento cueillies : cette ville se montra ferme et dévouée; elle ne renia point la cause des opprimés pour quelques excès déplorables. D'ailleurs, grâce aux villes et à Marcel, ces excès diminuaient chaque jour : Senlis fit bien voir par sa conduite qu'elle n'entendait ni s'y associer ni les renouveler. A quelque temps de là, quand déjà les nobles reprenaient courage, plusieurs gentilshommes essayèrent de s'emparer de cette énergique cité. Aussitôt l'autorité municipale fit publier dans les rues qu'ordre était donné à tous les citoyens qui auraient reçu chez eux des gentilshommes de les mettre dehors. L'empressement à obéir fut extrême : aucun des habitants ne voulut conserver des relations avec des personnes de la classe proscrite. Le seigneur de Hardencourt était au nombre de ceux qui se virent ainsi refuser tout asile; il était accompagné de deux écuyers, qui, pour mieux s'assurer eux-mêmes contre la vengeance populaire, se précipitèrent lâchement sur leur maître et lui donnèrent la mort. A cette nouvelle, une grande agitation se répandit dans la ville, les habitants indignés coururent sus aux coupables, et, si l'un d'eux parvint à s'échapper, l'autre, nommé Jean des Prés, paya son crime de sa vie(2).
Les cruautés qui signalèrent les premiers jours de la révolte avaient excité trop m .,,
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d horreur parmi les Parisiens pour qu Mienne Marcel tirât d abord de cette diver- , i , jacquerie, sion tout l'avantage qu'elle lui offrait. Quelques chroniques du temps et le dauphin lui-même soutiennent bien, à la vérité, que le prévôt des marchands en fut l'instigateur; mais, si l'on ne veut ajouter foi au démenti qu'il opposa à celle accusation (3), parce qu'il pouvait avoir intérêt, le 11 juillet, quand l'entreprise était déjà manquée, à n'en point assumer la responsabilité, il est difficile de donner plus de créance au prince intéressé à tout mettre à la charge de ses ennemis(4) et aux deux chroniqueurs anonymes qui parlaient déjà de Marcel comme en
(1) Très, des Chartes , reg. 86, fiai v°. — Au de Belgique, t. XX, n° 9, celte lettre du prévôt mois de septembre suivant , la veuve de Jean Rose aux communes de Flandre. Nous l'avons déjà citée obtint la restitution de tout ce qui n'avait pas encore plusieurs fois.
été pillé ou dissipé des biens de son mari. "'» Dans une lettre découverte auv archives de
(2) Très, des Charles, reg. 86, P 1A7. Turin, par M. Combes. (Voy. Recueil des mémoires Voy. à l'Appendice de notre ouvrage Etienne lus à la Sorbonne, 1869, p. a34, et l'Appendice :
Marcel ( 1" édition) ou aux Bulletins de l'Académie La démocratie en France au moyen âge.)
a si longtemps parlé l'histoire alors surtout qu'ils sont contredits non-seulement par un autre chroniqueur anonyme (2), mais encore par Jean de Venette, second continuateur de Nangis(3), et par Pierre d'Orgemont, rédacteur des Grandes Chroniques w. L'un, s'il est généralement favorable au parti populaire, ne l'est pas au point de manquer de sincérité et d'excuser les actes mauvais : on a vu qu'il condamne avec énergie le meurtre des maréchaux. Quant à l'autre , son silence est d'autant plus significatif, que nul n'entre dans de plus grands détails et qu'il est ouvertement dévoué cà la cause du duc de Normandie (5K
Il s'efforce d'en lirer parli.
C'est seulement lorsque Marcel vit les efforts intelligents de Guillaume Calle pour former un faisceau de tant de bandes dispersées, qu'il comprit le parti qu'on pouvait tirer de cette nouvelle force en la réglant. Sur divers points, il indiqua donc aux jacques les chefs qu'ils devaient choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec ceux qu'ils avaient élus d'eux-mêmes, et les conjurait de ne point se déshonorer par le pillage et le massacre. Sa modération fut cause qu'on le
(,) «Les jacques s'attendoient que le roy de Narrvarre leur deust aidier, pour l'aliance que il a voit rrau prevost des marchans, par lequel prevost la "Jacquerie s'esmut, si comme ou dit.-n (Biblioth. Nat. ms. fr. n° A987, anc. supple'm. fr. n° 53o, P 66 r°. )
ffParisienses, absente régente, irrnerunt in cas- « tram de Louvers , et ipsura spolianles , porta verunt ffomnia bona in domum villœ : deinde scripserunt crad omnes villas regni ut armarent se et insurgèrent in nobiles : et insurrexerunt populares in no- * biles territorii Belvacensis et alibi per Franciam, rrinultique nobiles occiduntur. « (Bibl. Nat. ms. lat. n° 9618, 3; ap. Secousse, Preuves de l'Hist. de Charles le Mauvais , p. 664.) — Secousse dit (p. 656, note) que cette cbronique paraît avoir été écrite vers le milieu du xvif siècle. On voit qu'elle n'a guère d'autorité.
<2) fr Lors Guillaume Cbarles vit bien que la cbose rme povoit ainsi remaindre. Car, s'ilz se departoient, "les genlilzhonimes leiu* courroient sus. Dont envoya des plus sages et des plus notables devers le rr prevost des marcbans de Paris, et luy escript qu'il rf estoit en son aide, et aussi qu'il luy fut aidant et ff secourant, se besoing estoit. De ce furent les gerrneraulx des trois estas joyeulx , et escriprent à rr Guillaume Cbarles qu'ilz estoient du tout prestz à rrluy faire secours. ■» (Bibl. Nat. ms. fr. n° 10668, anc. suppl. fr. n° 1 07.)
(3) trOuinimo sicut a seipso et non a Deo, nec auctftoritate débita, utputa domini superioris , dicti
rr rurales boc inchoa verunt , sed a scmetipsis.-n (Contin. de Nangis, p. 264.)
(4) Grandes Chroniques, t. VI, p. 110.
[5) rrll n'est pas démontré, dit M. Ch. Giraud, rrque Marcel ait donné la première impulsion à ce rr soulèvement. Je l'en soupçonne, mais je n'en suis rrpas sûr. Il a même blâmé certains excès. » (Le Traité de Brcligny, clans la Bévue des Deux-Mondes , i5 juin 1871, p. 687.) Cette loyale déclaration d'incertilude , chez un écrivain si peu favorable à Marcel , nous semble une raison suffisante de nous attacher aux motifs qui déterminent notre opinion. M. Giraud dit bien un peu plus haut que les jacques avaient été rrprovoqués en secret par des excitations étrangères;') mais il ne s'explique pas davantage. De qui seraient venues ces excitations? Des Anglais? des Navarrais? L'esprit de caste, l'indignation causée par les incendies et les massacres chez des seigneurs qui n'avaient pas les mains nettes de sang , déterminèrent le roi de Navarre lui-même à se prononcer contre l'insurrection des paysans, et l'on ne voit pas (pie les Anglais en aient profilé. S'agirait-il donc de ces rrcommuneux rrdu quatorzième siècle," qui rront provoqué dans rrles campagnes la Jacquerie et ses horreurs?» Ce serait contradictoire au doute loyal que nous venons de rapporter. Pourquoi ne pas admettre , tout simplement, que les gens des campagnes profitèrent de l'anarchie pour se venger une fois des maux qu'ils souffraient depuis des siècles et dont ils rendaient leurs maîtres responsables?