CHAPITRE NEUVIEME
vint prier de mettre un terme à tant de désordres et de cruautés (l) ; mais elle ne dégénérait point en faiblesse : dans le même temps, il recommandait de raser tous les châteaux qui pouvaient nuire aux Parisiens®. S'il redoutait les ravages et les meurtres inutiles, il acceptait le but de cette guerre, qui devait être l'abaissement de la noblesse.
Mais bientôt il put se convaincre qu'il ne suffisait pas de diriger de loin , par ses conseils, des alliés indociles, et qu'il fallait tout ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des chefs qui leur donnassent l'exemple. Il organisa une double expédition de Parisiens et de mercenaires à leur solde. L'une, sous les ordres de l'épicier Pierre Gilles et de l'orfèvre Pierre Des Barres®, devait attaquer les châteaux, principalement au sud de Paris, et entraîner dans le mouvement cette contrée qui n'y avait pris encore qu'une très-faible part. L'autre, dirigée par Jean Vaillant , prévôt des monnaies , devait se joindre à Guillaume Calle, qui assiégeait pour lors Ermenonville.
Pierre Gilles et Pierre Des Barres se dirigèrent d'abord vers Vaugirard et Issy ; les châteaux qu'y possédait le premier président Simon de Buci furent pillés et rasés. Après avoir reçu quelques renforts, dont quatorze hommes d'armes envoyés par la ville de Sceaux, ils marchèrent sur Ghoisy-le-Roi : ils furent reçus par les habitants de cette commune, qui avaient pris les armes et qui les conduisirent à l'attaque du château de Jacques de La Vache, conseiller du roi et président au parlement. Les deux chefs populaires poussèrent ensuite jusqu'à Ghilly, près de Longjumeau, où ils avaient sans doute quelque œuvre du même genre à accomplir, tandis qu'ils soulevaient tout le pays au nom du prévôt des marchands et des échevins de la ville de Paris. De là, par un brusque retour du côté de Versailles, ils détruisirent les châteaux de Villers, près de la Ferté-Aleps , de Chevreuse ,
(1) «-Hue de Sailleville fust venu par devers le rrprévost des marcheanz, qui lors estoit à Paris , luy ■r montrer et requerre qu'il vousist conseil à ce que
les choses dessus dites cessassent. « (Lettres de rémission pour Hue de Sailleville. — Trésor des Chartes, reg. 90, p. 228. — Histoire de la Jacquerie, par M. Luce.)
(2) frEt combien que le dit Jaquin eust eu en ce f temps du feu prévost des marcheans de Paris certaine commission contenant que toutes forteresses rret maisons qui seraient assises ou cuer de France •■■entre deux yeaues, qui au dit Jaquin sembleraient rrestre préjudiciables à la ville de Paris et à tout le rcplait pais, fussent mises à terre et arrasées en telle rr manière que personne n'y peust habiter." (Lettres de rémission accordées à Jaquin de Chenevières de Taverny. — Trésor des Chartes, reg. 86, f" 67 v°.)
(3) Sur la profession de Pierre Des Barres, voy. Très, des Chartes, reg. 86, f° 56 v°. Sur celle de Pierre Gilles, tous les auteurs sont d'accord; mais on voit par un document conservé aux Archives , dans la section judiciaire (jugés du parlement, X, i&, f° 476), que la boutique de Gilles était située dans la grande rue Saint-Denis, près de l'église Sainte-Opportune. Il donne même le curieux inventaire qui fut fait des marchandises qui y étaient contenues quand eut lieu la confiscation des biens de ce bourgeois. (Voy. cet inventaire à l'Appendice de l'Histoire de la Jacquerie.) — Les détails de celte expédition ont été rassemblés pour la première fois par M. Luce. On n'en trouvera ici que les principaux, résumés d'après son récit ; pour les autres , nous renverrons le lecteur à ['Histoire de la Jacquerie , publiée par cet archiviste.
de Palaiseau, de Trappes et de Viroflay. Ce dernier appartenait encore à Simon de Buci").
De Versailles, l'expédition se porta vers le nord, du côté de Saint-Denis. Elle se composait d'au moins cinq cents liommes d'armes, dont le nombre s'augmentait tous les jours. Ses chefs la conduisirent à Gonesse, où Pierre d'Orgemont, conseiller du roi, président au parlement, et plus tard rédacteur des Grandes Chroniques, possédait un manoir considérable et d'autres propriétés. Le château ne fut ni rasé ni brûlé : on se contenta d'enlever la toiture, d'arracher les barreaux de fer et de briser les fenêtres. Mais les bestiaux de ce seigneur devinrent la proie des assaillants. Les documents parlent, avec une précision très-suspecte, de f)o,9 hôtes à laine, dont Orgemont venait de refuser trois cents écus d'or(2).
Dans la même commune, il y avait un autre chevalier, nommé Pierre Piose. de qui les bourgeois et les paysans avaient juré la ruine ; mais Pierre Rose n'avait pas, comme Orgemont, mérité la haine de ceux qui vivaient autour de lui. Ses amis l'avertirent secrètement et lui conseillèrent d'enlever tout ce que son château contenait de précieux. En même temps, les habitants du pays, sommés par Gilles et Des Barres de leur venir en aide, leur représentaient que. Rose n'étant pas noble, il n'y avait pas de motifs pour raser son château et mettre ses biens au pillage. Toutefois, comme ils virent Pierre Gilles résolu à passer outre et à mettre le feu en douze endroits à la fois, ils consentirent à accomplir de leurs mains cette œuvre de destruction, afin de sauver du moins la commune, que les flammes auraient pu dévorer, et ils mirent pour condition à leur concours qu'on démolirait le château, au lieu de l'incendier. Jusque dans cette extrémité, ils conservèrent pour leur compatriote des sentiments de bienveillance, et sauvèrent une partie de ses hions, en affirmant qu'ils appartenaient à ses sœurs et à des religieuses. Il est remarquable que Pierre Gilles s'arrêta sur cette simple déclaration, dénuée de preuves et contraire à la vérité, faisant voir par là qu'il ne méritait pas d'être confondu avec des destructeurs sauvages, et qu'une pensée politique le conduisait dans son expédition, je veux dire le dessein de punir les plus coupables d'entre les nobles, afin d'cfîrayer les autres.
Cependant le prévôt des monnaies, Jean Vaillant, avait rejoint Guillaume Calle, qui taisait le siège du château d'Ermenonville. Ce château appartenait à Robert de Lorris, chambellan du roi Jean, un de ceux qui s'étaient opposés avec le plus de violence aux progrès de la bourgeoisie. Ses biens furent dévastés; mais ni lui, ni sa femme, ni ses enfants ne furent un instant en danger de perdre la vie; toute la vengeance qu'on tira de lui fut de lui faire renier ir gentillesse et no-
1 Simon de Buci assigna plus tard tes coupaliles à lui payer trois mille livres de dommages-intérêts.
(2) Comme nous n'aurons plus occasion de parler de ce seigneur, rappelons qu'il devint chan-
celier de France en 1 »i 7 3 , et disons que Charles V le nomma, en 1376, son exécuteur testamentaire. Il mourut en 1889. (Voy. fonds Dupuy. vol. CCXXXVI, P aoo.)