‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 125 sur 186 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

et blesse, n C'était trop encore : que servait-il d'humilier un ennemi vaincu et réduit, pour le moment, à l'impuissance de nuire? Il était assez puni de la perte de ses biens, et l'on ne faisait qu'irriter le désir qu'il nourrissait déjà d'une cruelle vengeance.

Ainsi, la bourgeoisie parisienne, en prenant part à la Jacquerie, avait communiqué sa modération aux hommes intrépides, mais aveugles, qui en étaient la tête et le bras. C'est un fait certain que, partout où elle parut, la vie même de ses plus cruels ennemis fut respectée : il n'y a rien à sa charge dans le volumineux recueil du Trésor des Chartes, ni dans les chroniqueurs, si ce n'est la ruine de quelques châteaux qui la menaçaient incessamment. On y voit même que les colonnes bourgeoises parcouraient le pays en annonçant, au nom du prévôt des marchands, qu'il était défendu, sous peine de mort, de tuer les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles offraient, en outre, un asile aux familles de leurs ennemis, lorsque ces familles ne portaient pas un nom trop notoirement odieux aux Parisiens. Si, dans quelques endroits, les chefs de la bourgeoisie ne purent prévenir les excès des paysans, ils avaient hâte de se porter sur d'autres points et de n'avoir plus rien de commun avec eux.

C'est sans doute la réserve et l'humanité dont, en toute occasion , Marcel et les Parisiens faisaient preuve dans cette lutte, sauvage et féroce partout où ils n'étaient pas, qui ramena dans leur parti les villes de la langue d'oil, lesquelles, suivant les Grandes Chroniques, tendaient depuis longtemps déjà à l'abandonner. Nous en avons l'aveu de Pierre d'Orgemont lui-même W, et il est probable, en effet , que les bourgeois de tant de cités satisfirent avec empressement leur haine contre les gentilshommes, quand ils crurent le pouvoir faire sans encourager des excès qui eussent pu, à la fin, tourner contre eux.

Cette autorité qu'Etienne Marcel avait su prendre non-seulement sur ses propres soldats, mais aussi sur ses alliés des campagnes et sur Guillaume Galle . leur principal chef, aurait assuré le triomphe de la Jacquerie, si elle avait pu triompher. Malheureusement , il y fallait plus d'esprit de suite qu'on n'en pouvait attendre de ces grossiers paysans. Au bout de trois semaines, leur ardeur belliqueuse était tombée; ils ne pensaient plus qu'à la moisson, dont l'époque approchait, et ils voulaient retourner à leurs champs'21.

D'autres considérations encore, et qui ne leur font pas beaucoup d'honneur, leur faisaient tomber les armes des mains. Ils ne s'étaient senti de hardiesse que

(l) rr Et toutes voies avoit lors pou de villes, cités "ou autres en la langue d'oyl, qui ne fussent meues ■^contre les gentilshommes, tant en faveur de ceux r?de Paris qui trop les haoient. comme pour le mou-

ftvement du peuple." (Grandes Chroniques, t. VI. p. n3.)

(2) rrTotum eorum desiderium cito desiit et fî- "uivit.n (Gontin. de Nangis. p. a6ji.)

tant qu'ils avaient vu leurs ennemis désarmés, séparés et saisis d'épouvante; mais en peu de jours les nobles avaient repris courage : déjà ils commençaient à opposer une vigoureuse résistance; le régent, qui n'avait rien fait pour protéger les malheureux habitants des campagnes contre les brigands et les Anglais, retrouvait son activité pour défendre ou venger ses gentilshommes. Dès la fin de mai, il envoyait le sire de Saint-Sauflieu sur les points attaqués, et, plus tard, il s'y rendait lui-même. Ce n'était pas le lieutenant du roi, le prince régent qui prenait les armes, c'était le premier noble du royaume; tant il est vrai que cette effroyable lutte n'était qu'une guerre de caste.

Le roi de Navarre lui-même, dont elle faisait les affaires, y dut prendre part. Quoiqu'il ne pût compter, pour conquérir le trône , que sur la bourgeoisie, dont l'alliance avec les campagnes, si elle était durable, lui assurait dix fois plus de partisans, il ne lui fut pas permis d'oublier qu'il était de noble naissance et qu'on traquait les compagnons de sa jeunesse; les préjugés de race devaient lui faire perdre de vue ses intérêts, et, quand il apprit la mort de Guillaume et de Testar de Picquigny, deux parents de son fidèle Jean de Picquigny, tués l'un par trahison, tandis qu'il parlementait avec les jacques, l'autre, dans une lutte ouverte, par les paysans de Ponthieu^, ce prince n'hésita plus.

Au désir de défendre la noblesse menacée et de venger des amis, s'ajouta bientôt celui de faire plus vite et mieux que tout le monde, de frapper, en un mot, un coup décisif. Le Navarrais fut-il habile ou heureux? Les habitants de Clermont lui livrèrent-ils Guillaume Calle, comme le veut Secousse, ou sut-il l'attirer à lui, sous prétexte d'une conférence, comme l'affirme le continuateur de Nangis ®? La première opinion semble plus vraisemblable; car, en se livrant lui-même, Guillaume Calle aurait commis une faute si grossière, qu'il n'y a aucune apparence à la lui imputer. 11 ne pouvait ignorer que le roi de Navarre venait de battre les bandes de paysans conduites par Germain de Réveillon , et il devait bien penser que ce prince rendrait le chef des jacques responsable du meurtre des deux Picquigny. Quoi qu'il en soit, dès que Guillaume Calle était aux mains de ses ennemis, il n'y avait plus pour lui qu'à mourir, car c'était entre les paysans et les nobles une guerre sans pitié ni merci. Charles le Mauvais donna l'ordre de lui couper la tête; tout autre seigneur eût fait de même à sa place. On ajoute qu'il fit couronner sa victime d'un trépied de fer rouge : le fait, en soi, n'a rien d'incroyable; mais il est juste de reconnaître qu'il parut mai établi même aux contem-

(1) Voy. Hist de la Jacquerie , par M. Luce.

(2) Secousse (Mém. sur Charles le Mauvais , t. I, p. 2 56) reproche au continuateur de Nangis d'avoir dit que te roi de Navarre fit tuer Guillaume

Calle par trahison. 11 allègue contre ce chroniqueur des lettres de septembre i35c), qui semblent prouver, en effet, que ce furent tes habitants de Clermont qui livrèrent le chef des paysans.

Page 1