CHAPITRE NEUVIÈME
porains. Par celle seule exécution, le roi de Navarre faisait plus [tour mettre un terme aux succès des paysans que n'avaient fait le régent et les nobles en leur disputant le terrain. Il se rendit ensuite à Montdidier, pour continuer la guerre et profiter du découragement où la mort de leur chef allait plonger les jacques. S'il fallait en croire Froissart, il en aurait « mis un jour à (in plus de trois mille ^.tj Ce nombre est sans doute exagéré; cependant il dut y avoir un véritable massacre, car les paysans, pressés de disparaître, ne savaient même plus se défendre.
La nouvelle de ces événements fit voir à Etienne Marcel que c'en était fait de Expédition la Jacquerie, et il est probable qu'il regretta amèrement la perte si rapide de tant le marché de Mim d'espérances. Mais cette âme de fer ne se consumait pas en plaintes inutiles; le passé n'était rien, puisqu'il n'était plus, et il importait de pourvoir à l'avenir. S'il n'était plus temps de porter secours aux jacques, il fallait profiter du moment où les plus acharnés tenaient encore et attiraient sur eux toutes les forces de la noblesse, pour dégager les abords de Paris, reprendre le marché de Meaux, dont le régent avait fait sa citadelle, et se débarrasser, s'il était possible, de ce redoutable voisinage. Les habitants de cette ville en souffraient plus que personne, et dans leurs intérêts, par les violences et les exactions dont ils étaient victimes, et dans leur sympathie, car la cause populaire n'avait nulle part de plus dévoués partisans. S'ils d' osaient se soulever, ils appelaient du moins au secours, et, depuis quelque temps, ils entretenaient des négociations secrètes avec le prévôt. Le maire Soulas, le chanoine Guillaume de Ghavenoil, Jean Chandelier, drapier, Jean P»ose, le jeune, étaient à la tète de ce mouvement®. Marcel n'attendait que le moment opportun; il lui sembla que, s'il différait davantage, l'extermination prochaine des jacques permettrait aux nobles de venir tous au secours du régent , et il promit de faire bientôt partir une expédition. En conséquence, il rappela à Paris Pierre Gilles et tous ses hommes d'armes, et leur donna ses instructions pour l'entreprise importante qu'il confiait à leur dévouement. Au même moment, il envoyait à Jean \^ aillant, qui était plus éloigné de Paris, l'ordre de rejoindre Gilles en route et de s'unir à lui pour marcher sur Meaux.
On a cru longtemps que l'entreprise contre la forteresse redoutable qui commandait la Marne et la Seine était le dernier acte d'audace de la Jacquerie : les documents contenus au Trésor des Chartes ne permettent pas de douter que ce fût une entreprise conçue par Etienne Marcel et exécutée par les Parisiens avec les hommes d'armes qu'ils avaient à leur solde. Assurément il y eut des jacques dans leurs rangs : les uns accouraient pour tirer vengeance de leurs vainqueurs; les autres, ainsi que des paysans qui avaient déjà posé les armes, étaient sommés de se joindre à la colonne, et menacés, s'ils n'obéissaient, de voir leurs maisons et
IJ Froissarl . liv. I. part. 2, eh. — 2) Voy. Trésor des Chartes, reg. 8G, f01 68 v° et 91 v°.
leurs villes brûlées M; mais on saura par le résultat que le nombre n'en dut pas être considérable, et que les hommes d'armes de Paris formèrent toujours le gros de l'expédition (2).
Le 9 juin, trois cents personnes environ partirent de Paris sous la conduite de Pierre Gilles (3). A Silly en Multien, cette colonne rencontra Jean Vaillant, qui l'attendait avec cinq cents hommes; d'après les ordres du prévôt des marchands, Gilles devint commandant en chef des deux troupes réunies, quoique Jean Vaillant fût prévôt des monnaies du roi. Même en un temps où règne l'égalité , cette autorité donnée à un épicier sur un fonctionnaire public d'un ordre assez élevé aurait de quoi surprendre , s'il n'y fallait voir tout ensemble une marque de la supériorité qu'avait Pierre Gilles par le caractère, de la considération qu'on donnait pour lors à toutes les branches du commerce, et du dédain d'Etienne Marcel pour les distinctions officielles. A supposer que ces huit cents hommes eussent doublé leur nombre par les recrues qu'ils firent en route, on serait loin encore des neuf mille hommes que voit l'imagination de Froissart, et qui allaient, à l'entendre, rr paire (lottes et par troupeaux, en très-grande volonté de mal faire 15 Pourquoi auraient-ils voulu grossir leurs rangs d'une multitude à peine armée, sans goût ni habitude des combats? Ils savaient ou croyaient savoir que le marché de Meau\ n'avait qu'une garnison insuffisante, qu'on ne s'y attendait, pour le moment, à aucune attaque, et enfin ils comptaient sur les habitants de la ville, qui se disaient prêts à combattre pour leur délivrance.
Toutefois, ce qui aurait dû les décider à ne tenter l'entreprise qu'avec des moyens de succès plus assurés, c'est que la duchesse de Normandie, femme du régent, Isabelle de France, sœur de ce prince, et plus tard épouse de Jean Galéas Visconti, la duchesse d'Orléans, sa tante, l'archevêque de Lyon, l'évèque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, « messager du saint-siége de te Rome, t) plus de trois cents nobles dames, et un certain nombre de chevaliers dont quelques documents donnent les noms, quoiqu'ils n'eussent rien fait pour être tirés de leur obscurité, avaient cherché un refuge dans la forteresse. H eût
(1) Ainsi parlent des lettres de rémission accordées à Jean de Quinzy, Guillot le charpentier, Reli Dufour et Jehannin Couton , habitants de Tramblay. (Très, des Chartes, reg. 86, f° g5 v°.) Mais il ne tant pas oublier cpie c'était invariablement l'excuse (pie donnaient tous ceux qui voulaient se faire pardonner d'avoir pris part à l'expédition contre le marché de Meaux.
(2) On peut lire à ce sujet, dans X Histoire des paysans, de M. Bonnemère, une excellente discussion du texte des chroniqueurs. Ils disent tous, à l'exception de Froissart. ou du moins laissent entendre, que cette expédition fui essentiellement
politique, et que ceux qui en furent chargés étaient des Parisiens ou des hommes d'armes à leur solde. La démonstration donnée par M. Bonnemère est péremptoire, et, comme il a eu l'honneur de la donner le premier, je ne puis que m'en approprie]' les résultats, en y renvoyant le lecteur. Tout le récit de cette expédition, du reste, est fait ici d'après les documents contenus au Trésor des Chartes, sans [cuir compte des inventions de Froissart, qui est en contradiction avec tous les textes imprimés ou manuscrits.
'3> Très, des Chartes, reg. 80, f 69 v°.
w Froissart, liv. I, part. 2, ch. lxvii.