‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 128 sur 186 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Parmi des hommes policés, les actes de cruauté et de barbarie n'ont d'autre vengeance des nobles excuse que l'énergie de la résistance; quand la résistance cesse, ils déshonorent par Marcel; ceux qui continuent de les commettre. Tel fut le crime des gentilshommes qui approuvéepar ercgenl l'emportaient à Meaux, et l'on ne peut dire pour leur défense qu'ils fussent, comme les jacqucs, étrangers aux usages de la guerre. Tout était terminé, lorsque, ivres de sang et avides de pillage, ils mirent les maisons à sac et même les églises, couvrant ces déprédations d'un incendie qui dura quinze jours et qui consuma la ville entière'1'. On en profita, bientôt après, pour supprimer la commune même et en réunir le territoire à la prévôté de Paris. Ainsi, la noblesse se vengeait, sur des bourgeois, des représailles que les paysans avaient exercées contre elle. La plupart des historiens trouvent ces fureurs légitimes, et n'ont d'indignation que pour les misérables qui avaient répondu par trois semaines de révolte à trois siècles d'oppression.

Mais le comble de la partialité n'est pas de condamner les moins coupables et d'admirer ceux qui le sont davantage; c'est de taire tous les faits qui sont à la charge de ceux dont on sert les intérêts. Ainsi fait Froissart; ainsi font les autres chroniqueurs. Ceux-là mêmes qui par leur sincérité méritent ordinairement créance se laissent gagner à l'exemple. Raconter dans un grand détail toutes les horreurs de cette réaction sanguinaire, ce serait faire la contre-partie de ce récit de Froissart, et donner à cette histoire un complément d'autant plus nécessaire qu'on ne le trouve nulle part jusqu'à présent. Comme on ne le pourrait faire ici sans excéder les justes bornes d'une étude dont la Jacquerie n'est point le sujet principal, il faut s'en tenir à quelques traits.

La noblesse française parut d'autant plus empressée de répondre au pillage par le pillage et au meurtre parle meurtre, que c'était pour elle reprendre d'anciennes habitudes, et, cette fois, sous un prétexte plausible. Dans la lettre qu'il écrivait le 1 1 juillet aux bonnes villes , Etienne Marcel trace avec une sombre énergie le tableau

bien de violer un serinent; niais qui ne voit que, si celui-ci fut réellement prêté, il le fut, en quelque sorte, le couteau sur la gorge, et que l'empressement des habitants de Meaux à s'en affranchir alors que le régent était encore maître de la forteresse du marché, alors que l'issue de la lutte était douteuse , prouve les fortes racines qu'avait jetées dans plusieurs villes le parti de la bourgeoisie parisienne?

Il y a un grand nombre de lettres de rémission pour l'expédition de Meaux; mais, parmi ceux qui les obtinrent, il y avait beaucoup d innocents, car on avait plutôt fait de s'avouer coupable et de demander grâce que de nier devant des accusateurs et des juges prévenus.

rrOuibus superatis, nubiles fortalilium exeun-

rrtes, per civitatem Meldensem currentes sicut rarfbidi, populum passim et indifferenter occiderunt, 'rexceptis bis qui fugere potuerunt; villam totam cfdeprœdati sunt, viros et mulieres captivos duxe- '(•runt et in fortalilio Meldensi recluserunt, nihil xquod portare possent in ecclesiis et domibus dimit- 'dentcs. Deinde totam civitatem incendiis tradiderrrunt, et quantum potuerunt, praeter fortalilium, rfdestruxerunt. El sic illo tempore lanta tribulatio -in partibus Meldensibus fuit per nobiles Francise w et invaluil, quod non oportebat ad deslruendam rrpatriam Anglicos accedere inimicos; nain rêvera «Anglici, qui erant regni inimici capitales, non port laissent egisse quod nobiles intranei tune egerunt.-n (Conlin. de Nangis, p. 2G6, 267.)

l>5A ETIENNE MARCEL.

de cette eft'royable réaction. Les nobles, dit-il, et sont venus en armes par manière cr d'hostilité, de meurtre, de roberie, sans faire distinction quelconque de coure pables ou non coupables, et, combien que à plusieurs d'eux rien ne leur eût été fr méfait, toutefois ils ont ars les villes, tué les bonnes gens des pays, robé et ce pillé tout ce qu'ils ont trouvé, femmes, enfants, prêtres, religieux mis à cruelles ce géhennes pour savoir l'avoir des gens et iceux prendre et rober, et plusieurs d'iceux refait mourir à géhennes, les églises robées, les calices, sanctuaires, chapes ôtées rr et robées, les prêtres célébrans pris et les calices ôtés de devant eux, le corps rr Notre Sire jeté à leurs varlets, le précieux sang Notre Sire jeté à la parois, les -rpucelles corrompues et les femmes violées en présence de leurs maris, et briècc veinent fait plus de maux que oneques ne firent les Sarrasins. Ce qu'ils ont pris, rc ils l'ont emporté en Flandres, en Artois, en Vermandois, et surtout à Compiègne, rrqui ès dits faits les a soutenus et soutient à la destruction du plat pays et des rr bonnes villes, et encore ès dits maux persévèrent de jour en jour, et tous marre chands qu'ils trouvent mettent à mort, rançonnent et ôtent leurs marchandises, rrtout homme non noble ou de plat pays et les laboureurs tous mettent à mort rr et robent et dérobent, ont pris quarante et cinq mules chargées de draps de ^Flandres et d'ailleurs... Et ainsi voyons clairement qu'ils nous entendent univerrr sellement tous des bonnes villes et du plat pays , sans pitié ni miséricorde , si Dieu crue nous secourt et aide, et nos bons amis, frères et voisins, mettre à destruction. t Et bien savons que monseigneur le duc, nous, nos biens et de tout le plat pays ra mis en abandon aux nobles, et de ce qu'ils ont fait et feront sur nous les a

rr avoués W. n

On pourrait croire qu'Etienne Marcel est trop intéressé à exciter l'indignation des bonnes villes pour n'avoir pas exagéré les crimes de ses ennemis; mais, si le régent confesse dans le plus grand détail tout ce qu'avance le prévôt des marchands, il faudra bien se rendre et reconnaître la vérité de ces faits. Or, dans les lettres de ce prince contenues au Trésor des Chartes, où il est si souvent question des atrocités de la Jacquerie, les cruautés qu'on y reproche aux nobles sont en bien plus grand nombre que celles qu'on reproche aux paysans. C'est la vérité toute seule qui arrache ces aveux au duc de Normandie, car Marcel avait raison de dire que ce prince avouait et agréait toutes les vengeances de sa noblesse. Il y avait un certain Jean Derouer, qui était ouvertement du parti royal, et que l'accouchement de sa femme, qu'il attendait tous les jours, avait retenu dans la ville de Melun, lorsque les rr ennemis du roi, a c'est-à-dire les Navarrais, étaient venus l'occuper. Pour un si grand crime et malgré cette excuse, Derouer lut poursuivi et proscrit; trois mois après la victoire du régent, il n'avait pas

1 Voy. cette lettre plus Las. au chapitre xie. — Le continuateur de la chronique de Guillaume de Nangis (p. a65) dit de son côlé : rfRusticos.

cttam illosquos credehant nocuos fuisse quam altos, r-per domos, per vineas fodientes et per agros. nu- ••scrabililer occidehant. »

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