‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 129 sur 186 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

encore la vie sauve, et il n'obtint qu'au mois de novembre des lettres de rémission

Ces persistantes rigueurs sont surtout dignes de remarque, parce que Jean Derouer était un sujet fidèle : c'est ainsi que le régent traitait ses amis eux-mêmes, à la moindre apparence de partialité pour ses adversaires. 11 avait, au contraire, une indulgence inépuisable pour les excès de ceux qui servaient ses passions. Jaquet Diacre et Pei-rot de Soissons ayant voulu délivrer ou racheter à leurs frais quelques malheureux, emprisonnés sous prévention d'avoir pris part à la Jacquerie, les nobles avaient mis à mort ces deux hommes de cœur, et donné leurs biens à l'archevêque de Reims, qui s'était empressé de les accepter. Les veuves de Diacre et de Perrot, injustement réduites à la misère, ayant fait entendre des réclamations énergiques, le régent ordonna qu'on leur rendit tout ce qui restait encore des biens de leurs maris, mais il n'eut pas un mot de blâme pour les gentilshommes qui s'étaient rendus coupables de ce meurtre inique et de cette spoliation {2).

C'est encore lui qui nous apprend qu'au mois d'août les nobles continuaient tr de piller, de voler, de violer dans les environs de P»eims (et ailleurs), malgré rr les défenses par lui faites, r, Les habitants de diverses villes, entre autres, Saint- Thierry, Talmersy, le Grand et le Petit Pouillon , Villers-Sainte-Anne, Ghenay, Chàlon-sur-Veele et Villers-Franqueux, voulurent s'opposer à ces indignes traitements; les nobles en tuèrent plus de cinquante. Il semble que la punition fût suffisante, puisque ces malheureux en avaient mérité une, pour avoir voulu défendre leurs biens, leurs personnes et leurs familles; cependant le prévôt forain de Laon se met bravement du parti du plus fort, accuse les bourgeois d'avoir attaqué des gentilshommes au service du régent et les veut condamner à l'amende. Sans doute l'amende était trop faible, ou la mort eût à peine paru le juste châtiment d'un si grand crime, car, ajoute le régent, les nobles revenaient chaque jour plus nombreux contre ces villes sans défense, les assaillaient, les rançonnaient, tuaient les gens et les chevaux, et rendaient enfin l'existence si intolérable aux habitants, qu'ils émigrèrent tous, laissant périr leurs récoltes dans les champs {3>.

Sur quelques points la défense, mieux conduite, eut un succès différent. La courageuse ville de Senlis donna aux bourgeois un salutaire exemple. Les nobles ravageaient la contrée et y mettaient tout à feu et à sang. Ils se présentèrent devant Senlis, et, sous couleur d'en prendre possession au nom du régent, de qui

(1) Trésor des Chartes, reg. 86, C 176. v°. — \ oy. celle lettre à l'App. (Y Etienne Marcel, n° 8.

2) Voy. Trésor des Chartes, reg-. 80, f'J 120, et à l'App. d'Etienne Marcel, 11° 9. des lettres de

donation pour les femmes de Perrot et de Diacre.

(3) Voy. Trésor des Chartes, reg. 86, f° i3o, et à l'App. d'Etienne Marcel, n° io, des lettres de rémission pour les habitants de Saint-Thierry, etc.

ils disaient faussement en avoir reçu Tordre, ils demandèrent qu'on leur en ouvrît les portes. Les habitants ne voulurent point paraître rebelles, quoiqu'ils ne fissent pas mystère de leur alliance avec les Parisiens; mais, en recevant les nobles, ils se mirent en garde contre toute surprise. A l'extrémité supérieure de leurs rues montueuses, ils avaient placé de lourds chariots qui pouvaient servir pour l'attaque comme pour la défense. A peine entrés dans la ville, les prétendus émissaires du régent s'y crurent les maîtres. Ils tirèrent l'épée et donnèrent aux amis qu'ils pensaient y avoir le signal du pillage et du meurtre. Ce fut celui de leur ruine. Les chariots, précipités sur eux du haut des rues, les accablèrent, tandis qu'ils en gravissaient les rudes pentes. Les femmes, paraissant aux fenêtres, jetaient sur eux des flots d'huile et d'eau bouillante; les hommes sortaient de leurs maisons, et, se précipitant sur ceux que les chariots avaient seulement renversés, les mettaient à mort, sans leur donner le temps de se relever. Ceux, en petit nombre, qui purent échapper au massacre, se sauvèrent du côté de Meaux, où ils arrivèrent couverts de honte et de ridicule ^.

secours II avait suffi de quelques aventures de ce genre pour inspirer à la noblesse

envoyés aux nobles . . . .,. iii » il a 1 r • \ r 1

française des craintes sérieuses sur i issue de la lutte, quoiqueile eut deja réduit les bourgeois et les paysans à la défensive. Ne se croyant plus en mesure de les vaincre par ses propres forces, elle demanda des secours aux nobles du Brabant, des Flandres, du Hainaut. Ces secours furent promptement expédiés, car c'étaient les mêmes intérêts de caste qu'il s'agissait de défendre en France et dans les Flandres. Aussitôt les massacres recommencèrent : en moins de dix jours, vingt mille paysans furent «découpés, pendus aux arbres, sans pitié et sans merci®. « Ce n est pas seulement Froissart qui parle ainsi, mais le Rosier historial, plus calme et plus digne de foi.

Rigueurs Ce qui achève de marquer le caractère de cette réaction effrénée, c'est qu'on

exercées par les nobles. t. #

n y faisait nulle différence entre les innocents et les coupables, que les représailles fournissaient un prétexte pour le pillage, et qu'il ne servait de rien d'avoir été toute sa vie dévoué à la cause royale, si quelque ennemi secret proférait la plus invraisemblable calomnie, et surtout si l'on avait intérêt à y ajouter foi. Le régent avoue, dans les lettres de rémission, que les nobles incendiaient et détruisaient des villes qui n'avaient pris aucune part à la Jacquerie : par exemple, dans la seule prévôté de Vitry, Heiltz-le-Maurupt, Etrepy, Vitry, Bugnicourt et Dully 3). ce Les

'" Conlin. de Nangis, p. 2G7-268.

(î) Froissart, liv. i, part. 2. ch. lxvi.

m Très, des Chartes, reg. 86. f° 122 r° et v°. Voy. à l'App. d'Etienne Marcel, n" ît, des lettres de rémission pour les habitants de ces localités.

Le régent avoue ne faire grâce aux villes dont il y est question que parce que les amendes auxquelles ces villes ont été condamnées ne leur permettraient pas de payer les redevances ordinaires à leur seigneur.

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