CHAPITRE NEUVIÈME
« incendies quils allumèrent, dit le continuateur de Nangis, font encore verser des ir larmes M. n
Il a été question plus haut d'un curé, homme pacifique, dont l'heureuse humeur avait détourné ses paroissiens de prendre part aux horreurs de la Jacquerie en les tournant vers la danse et les divertissements. Ce curé, de la commune de Blacy, en Champagne, se nommait Jean Morel, et avait toujours passé pour être favorable à la noblesse. On l'accusait même de lui avoir vendu ses cloches, et, plus d'une fois, les paysans l'avaient menacé de mort. 11 avait cependant continué de vivre au milieu d'eux, car il ne voyait dans ces menaces que des propos irréfléchis ou la marque d'un emportement passager. Pendant qu'il était avec eux à l'assemblée de Saint-Verain , où il les détournait si heureusement de leurs projets, on lui volait ses grains chez lui. Malgré ces titres h la protection ou du moins à la justice dès nobles victorieux, ses biens, ses rentes, ses terres lui furent confisqués, sans égard pour son caractère; on parla même de lui ôter la vie. Il n'avait pas eu peur des menaces de ses paroissiens les plus hostiles, il s'empressa de fuir devant celles des nobles, et n'osa plus reparaître à Blacy ('2). Par ce témoignage muet et plus éloquent que toules les paroles, on peut juger si la frayeur qu'inspirait la Jacquerie est comparable à celle de la réaction qui suivit.
Tous ces excès, condamnés plus tard par le régent, quand il fallut rétablir la paix dans le royaume, lui paraissaient alors légitimes, et, au fond, il ne s'en inquiétait guère. Par politique, il publiait de temps en temps quelques défenses, mais il laissait faire, ou, si quelque circonstance particulière le forçait de sévir, il le faisait d'une manière dérisoire; ainsi, le serviteur d'un de ses nobles était coupable d'homicide sur un villain : il le condamna à faire un pèlerinage à Notre- Dame de Pioc-Amadour (3). Ce n'était pas la réaction qu'il poursuivait, mais les souvenirs de la Jacquerie; et, pour se procurer de l'argent, il condamnait à de fortes amendes les villes qu'il accusait d'avoir pris part à cette guerre. Ces exactions paraissaient si odieuses, que, plutôt crue de s'y soumettre, les serfs, les paysans, les villains quittaient leurs champs, leurs maisons, leur province, quelquefois même le royaume, et par là non-seulement frustraient le régent dans ses espérances, mais se vengeaient de leurs maîtres en les ruinant (4). L'indulgence de ce prince pour les nobles était si notoire, que ses propres hommes d'armes n'hésitaient pas à suivre leur exemple et couvraient mal leur goût du
11 Contin. deNangis, p. a65.
(2) Très, des Chartes, reg. 80,1" 89, el à l'App. d'Etienne Marcel, n° 1 2 , les lettres de rémission pour Jean Morel.
3) Très, des Chartes, reg. 80, f" i46 v°. —
Voy. à l'Appendice d'Etienne Marcel, n° i3, les lettres de rémission pour Thomas Consterel.
(4) Très, des Charles, reg. 86, f" 117 v°. — Voy. aussi l'ouvrage de M. Luce. qui entre, à ce sujet, dans un plus grand détail.
pillage sous le prétexte de frapper des coupables, car, le plus souvent, ils s'adressaient à des innocents. Quelquefois même ils pillaient et frappaient sans leur reprocher rien.
Excès de ses officiers. De ce nombre était Jean Fillon, riche bourgeois de Conches-lez-Lagny-sur- Marne , contre qui il n'y avait pas même un soupçon d'avoir trempé dans la jacquerie. Vers la Saint-Jean, au plus fort de la réaction, Jean Fillon voit arriver ren son hôtel n des hommes d'armes qui appartenaient au régent, et qui le contraignent à leur servir de son vin «tant qu'ils en veulent. n A peine rassasiés, ces brigands mettent l'hôtel à sac. L'un saisit, pour la violer, la femme de Jean Fillon, mère de cinq enfants et sur le point d'en avoir un sixième. L'infortuné esl heureux de l'arracher à cet outrage en donnant une ceinture qui contenait environ quarante livres parisis, provenant de la vente de ses biens meubles, car il avait résolu, pour éviter des malheurs qu'il prévoyait, de quitter le pays avec sa famille et de s'établir en d'autres lieux. 11 n'avait livré sa ceinture et son argent qu'à la condition expresse <jue les hommes d'armes abandonneraient aussitôt sa maison. Ceux-ci, fidèles en apparence à leur promesse, se retirent; mais ils emmènent avec eux les trois chevaux de Jean Fillon.
Dès qu'il s'en aperçoit, Fillon poursuit les voleurs, afin de leur reprendre son bien; quel n'est pas son désespoir en les voyant s'acheminer vers l'hôtel de sa fille, pour y recommencer les mêmes scènes de pillage et de déshonneur! En vain il les supplie de renoncer à leur dessein et de lui rendre au moins un de ses chevaux; sous ses yeux ils font main basse sur toutes choses et singulièrement sur le vin. Même irrités de ses prières et de son insistance, ils tournent contre le malheureux leurs épées, et ils allaient le mettre à mort, si les bonnes gens du voisinage n'étaient accourus en foule au bruit qu'ils entendaient dans l'hôtel. Au mémo instant, Jean Fillon, animé par la nécessité de se défendre, saisissait l'épée d un des pillards, et, s'élançant sur lui, lui faisait une blessure dont ce misérable mourut peu de jours après.
Les compagnons du blessé eussent sur-le-champ tiré vengeance de cet excès d'audace , si la bonne contenance des bourgeois du voisinage ne les avait intimidés. Ils se retirèrent donc pleins de fureur; et, ne pouvant frapper leur ennemi, ils allèrent brûler un autre hôtel qui lui appartenait, ce et qui bien valoit deux cents rc livres ou environ, n Ils saisissent un cousin germain de Jean Fillon, lui ordonnent de mettre lui-même le feu à la maison de son parent, et, sur le refus de ce cousin, le massacrent à l'instant. Ce qui couronne dignement leur entreprise, c'est que, non contents d'avoir porté l'incendie, le déshonneur et la mort chez un homme dont tout le crime était de se défendre, ils adressèrent une plainte à l'abbé de Lagny, qui admit leurs griefs et s'empara de tous les biens que possédait leur victime. H est juste, au reste, de reconnaître qu'un des premiers actes du régent,