‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 14 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ses provinces d'Aquitaine, Henry V d'Angleterre dans son propre royaume. Pour en avoir donné l'exemple, Philippe le Bel fut plongé par Dante au fond de son immortel enfer, comme faux monnaycur. Dans quel cercle le poète eût-il placé Jean le Bon, dont les méfaits en ce genre dépassèrent tout ce qui avait eu lieu avant lui tl) ? Tantôt il augmentait le prix des monnaies qui avaient cours, tantôt, et c'était le plus ordinaire, il diminuait la valeur de l'argent, au point de porter une grave perturbation dans les relations commerciales, dans les échanges les plus communs de la vie; ainsi il faisait souhaiter qu'une nouvelle monnaie lut établie, car ceux qui y avaient intérêt se persuadaient qu'elle serait définitive. On la frappait alors, mais de manière à s'assurer d'énormes bénéfices par la différence de prix qu'on avait soin d'établir entre les espèces retirées de la circulation et celles qu'on y introduisait. Ces variations étaient excessives et subites. Lorsque Jean monta sur le trône, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous; vers la fin de 1 35 1 , il était porté à onze livres, et avait ainsi varié de cent pour cent en treize ou quatorze mois. Chaque année on comptait six ou huit remaniements des monnaies et souvent davantage. Quelquefois même dans une seule semaine s'accomplissaient plusieurs de ces mutations. De 1 3 5 1 à i36o, la livre tournois changea soixante et onze fois de valeur.

« L'autorité intervenait par les menaces, par l'espionnage, parla violence sous r toutes les formes, pour faire respecter ses ordonnances insensées. Non-seulerrment les changeurs et les orfèvres, les receveurs et les courtiers, mais aussi et tous bourgeois, hôteliers, gros marchands et marchands forains, devaient prêter tr serment, sur les Evangiles, qu'ils observeraient les édits dans leurs transactions et et les feraient observer par toutes les personnes placées sous leur dépendance. «Un grand nombre de ces changements spoliateurs se faisaient publiquement; ttmais les particuliers ensuite s'en prévalaient en fixant convenablement le prix rtdans les marchés qu'ils avaient à passer avec le prince aussi bien qu'entre eux. ttPour perpétuer le bénéfice de leur rapine, les rois donc eurent recours fréttquemment aux réductions clandestines. Alors on faisait prêter serment aux tt maîtres et employés des monnaies de n'en rien révéler, et on les menaçait, s'ils tt parlaient , des peines les plus sévères. Un mandement de septembre 1 35 1 tt contient ces paroles : tt Gardez si chers comme avez vos honneurs, qu'ilz (les tt changeurs) ne saichent la loi (le titre des espèces), à peine d'être déclarés pour tt traistres ®. n

Par là il est clair qu'on avait beau dire, dans les ordonnances, que le remaniement des espèces n'est qu'une manière de lever les impôts plus prompte, plus facile pour ceux qui les perçoivent et moins onéreuse pour ceux qui les payent, le roi Jean savait fort bien que de telles opérations n'étaient point légitimes. Que

1 Michel Chevalier, De la baisse de l'or (Rente (S) Voy. Natalis rie Wailly, Mémoire sur les varia-

des Deux-Mondes, i5 octobre 1857). lions de la livre tournois, p. 3g-/i6 (1857, in-4°).

la royauté eût acquis, par achat ou autrement, le droit exclusif de battre monnaie des seigneurs, des évêques, des abbés et des rares villes qui en avaient eu auparavant le privilège, cela ne lui pouvait donner le droit de se jouer de la fortune publique et de troubler profondément toutes les relations des particuliers entre eux. C'est pourquoi la plupart des ordonnances de ce temps-là avaient rapport aux monnaies, dont il fallait protéger l'incessant trafic. Par une de ces ordonnances, outre qu'il était enjoint aux officiers des monnaies, comme on l'a vu, de garder le secret sur les mutations qu'on en faisait, si quelques personnes, entravées dans leurs transactions par l'incertitude, venaient demander la valeur actuelle des espèces, ces officiers recevaient l'ordre de mentir hardiment, afin que les marchands ne pussent soupçonner que le titre en était abaissé W. Les effets désastreux de ce système financier auraient dû porter la lumière dans l'esprit du moins clairvoyant des hommes. Riches et pauvres en souffraient également, car, le salaire ne suffisant pas aux premiers besoins de la vie, on ne trouvait plus de travailleurs. Un juge compétent et peu suspect en ces matières ne peut décider ce qui fut le plus funeste à la France, du régime des assignats ou des pratiques du roi Jean®.

w Voy. Secousse, t. III des Ordonnances , p. 555. M. Ch. Giraud a donne' dernièrement de ces pratiques financières une explication intéressante qui doit trouver sa place ici : rr Quant aux monnaies, rr l'abus e'tait aussi à son comble; mais, s'il y a un «fond de vérité en ce qui a été dit à ce sujet, il rr y a aussi un fond d'inexactitude, surtout en ce rrqui toucbe les accusations particulières au règne rrdu roi Jean. Voici ce qui me semble être la vérité, rr Lorsque les rois du moyen âge, en France comme tr ailleurs, manquaient de l'argent nécessaire à leurs rr dépenses, le défaut d'expérience de la matière rrimposable, l'impossibilité des emprunts à taux rr modéré, l'absence de contrôle de la part des contribuables, l'irrégularité de toutes les pratiques rr financières, avaient facilité l'introduction du pire rrdes abus, qui avait semblé le plus commode rrdes expédients, bien qu'il fût le plus nuisible au rr commerce et à la production de la ricbesse publique. Des conseillers pervertis des princes de ce rr temps avaient imaginé d'affaiblir les monnaies rrpour subvenir aux besoins des finances. Ils étaient rr d'autant plus réprébensibles qu'ils n'ignoraient rfpas et qu'ils avouaient même les inconvénients de rrleurs pratiques, auxquelles ils recouraient cependant sans scrupule. Les préambules des ordonnances du i5 décembre i32y, du 16 avril i33o -ret du 2 3 mars i33a, œuvre du prince qui a le

rrplus usé peut-être du fatal moyen d'affaiblissement trde la monnaie, proclame la bonne intention de cr revenir aux saines traditions, en même temps qu'ils rr avertissent les sujets de la nécessité qui oblige à cries mettre en oubli pour le moment. Les longues rr et ruineuses guerres de Philippe de Valois et de rrses successeurs jusqu'à Charles VII motivèrent ffdonc, à défaut d'autres ressources, des désordres rr déplorables dans la valeur des monnaies, qui fut rr sujette, sous ces princes, à un mouvement perpétuel. On les affaiblissait par degrés jusqu'à un recertain point, après lequel on les reportait tout à rrcoup à leur valeur intrinsèque, pour avoir occasion rrde les affaiblir de nouveau , et le prix du marc d'or n-et d'argent changeait ainsi à chaque instant. C'était rrle jeu débourse de ce temps, et, comme il y avait rrdes gens qui en retiraient grand bénéfice, le conrrsommateur, qui en payait les frais, était celui qui rrs'en plaignait le moins. La fréquente et publique rr répétition de cet expédient prouve bien qu'il était rr profitable à un certain nombre. Il semble qu'il n'y rr avait qu'à être habile pour éviter d'y être ruiné. rrLes commerçants et les trafiquants savaient y garrgner. Le commun peuple était victime. » (Ch. Giraud, Le traité de Brétigny , dans la Revue des Deux- Mondes, ic' juin 1871, p. A98. )

(2) Natalis de Wailly, Mémoire sur les variations de la livre tournois, p. 39- h 6.

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