‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 132 sur 186 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Embarras de Marcel dans Paris. — Supplices qu'il ordonne. — - Le Navarrais capitaine des Parisiens et prétendant éventuel au trône (i5 juin). — Le Navarrais rentre à Paris. — Communication de Marcel aux bonnes villes. — Rencontre des deux partis. — Conduite douteuse du Navarrais. — Introduction des compagnies dans Paris. — Ravages exercés par le régent. — Entremise de la reine Jeanne. — Politique de Marcel expliquée. — Conférences secrètes. — Le peuple regrette le roi.

Le triomphe facile qu'avaient remporté les nobles sur des hommes désarmés et Embarras de Marcel comme vaincus par la seule durée de la guerre portait un coup fatal à la cause des Parisiens. Les campagnes ravagées, dépeuplées, épouvantées, ne pouvaient plus approvisionner Paris, toujours ouvert aux paysans qui venaient y chercher un refuge. Maîtres du pays, qu'ils parcouraient en tous sens, les gentilshommes coupaient les communications et réduisaient leurs adversaires à ne plus compter que sur eux-mêmes. Le régent retrouvait en eux une armée de cavaliers, très-propre à occuper le plat pays ét à effrayer des hommes qui avaient trop peu d'expérience de la force militaire pour comprendre qu'elle réside surtout dans l'infanterie.

Ainsi, pour Marcel, la difficulté d'entrer en accommodement augmentait à pro- supplices

j » • -i . . T i i . . ni qu'il ordonne.

portion de la difficulté de vaincre. Le courage des plus énergiques soutiens de la cause populaire n'en était point abattu, mais il se trouvait un grand nombre d'hommes faibles qui éprouvaient l'effet contraire : quelques-uns même, pressentant le succès du lendemain, s'y convertissaient dès la veille, pour prendre rang parmi les triomphateurs et mériter les récompenses. Etienne Marcel avait tenté en vain de rassurer les uns et d'intimider les autres, en frappant les traîtres qu'il tenait entre ses mains : tout semblait tourner contre lui. Thomas Fougnant, maître des œuvres, et Jean Perret, maître des eaux, étaient convaincus d'avoir favorisé l'évasion du régent, et accusés en outre de rr plusieurs grands cas criminels'1) :~y l'exécuteur public reçut l'ordre de les mettre à mort (3o mai). Comme il était épileplique, au moment d'accomplir son office, il rr chut et fut tourmenté d'une cr cruelle passion, tant qu'il rendoit écume par sa bouche, dont plusieurs de Paris

(1) Lettre donnée à Montereau-faull- Yonne, le biens de Thomas Fougnanl à la veuve de ce fidèle 7 juin 1 35 8 . et par laquelle le régent accorde les serviteur. (Très, des Chartes, reg. 86, fJ /i6.)

k disoient que c'étoit miracle et qu'il déplaisoit à Dieu de ce qu'on les faisoit mourir ersans cause. r> Une foule de bonnes gens, que l'ignorance et la naïveté rendaient crédules, crurent fermement au miracle, parla seule raison qu'on en parlait autour d'eux. Pour détruire l'effet de cette scène, Jean Godard, avocat du Cliàtelet, qui était aux fenêtres de l'hôtel de ville, en la place de Grève, prit la parole : rr Bonnes gens , dit-il hautement, ne vous veuillez émerveiller si Raoulet est ainsi « chu de mauvaise maladie, car il en est affecté et en choit souvent n Malgré ces assurances, le plus grand nombre voulut voir le doigt de Dieu dans cette affaire, et. par là, tout l'effet que Marcel attendait de ce double supplice tourna contre lui. Toute confiance s'évanouit bientôt dans le succès des causes qui ont ou croient avoir besoin, pour se soutenir, de verser le sang'-'.

l, Navavrais Traversé ainsi dans ses desseins à l'intérieur de Paris, le prévôt avait porté !ï Par,siens toute son attention sur les expéditions qu'il envoyait au dehors, et, s'il avait àép"!U"uatnrônè!ntu' pendu de lui, la Jacquerie eût pris à la fois de la modération et de la durée. Mais le malheureux succès de l'affaire de Meaux ne lui laissa plus de doutes sur l'impuissance des Parisiens réduits à eux-mêmes, et il pensa que le moment était venu d'appeler le roi de Navarre à leur secours. Ce prince était seul pour le régent un adversaire redoutable, car il avait à la couronne de France un droit qu'on pouvait aussi bien soutenir que contester; la faveur dont il jouissait auprès du peuple, et que lui enviait son rival, lui assurait des partisans, s'il osait quelque jour élever ses prétentions, et la crainte de l'y pousser était le meilleur frein qu'on put imposer au duc de Normandie. Peut-être à ces considérations, dont Marcel sentait la valeur, faut-il ajouter que le roi de Navarre possédait une cavalerie qui pouvait seule, dans les idées du temps, tenir la campagne contre celle du régent et permettre aux Parisiens de renouveler leurs provisions au dehors.

Jusqu'à ce moment , l'on s'était contenté de tenir Charles le Mauvais en réserve comme un épouvantai!; il fallait faire un pas en avant et le nommer capitaine des Parisiens, c'est-à-dire lui déférer sur la ville une autorité effective. C'était une concession à laquelle il dut être fort sensible ; mais, quoi qu'on en ait dit, Etienne Marcel, loin de lui en faire d'autre, n'avait consenti à admettre ses prétentions au trône qu'éventuellement et au cas où le roi Jean mourrait hors du royaume. Jusque-là, Charles de Navarre ne pouvait prétendre à plus d'autorité que le régent n'en exerçait, et les espérances qu'on lui faisait entrevoir étaient bien illusoires, ou du moins d'une réalisation bien éventuelle, puisque la forte santé de Jean, le repos qu'il goûtait à Londres et la joyeuse vie qu'il y menait semblaient le préserver d'une mort qu'auraient peut-être hâtée les soucis du gouvernement. Toutefois c'était déjà une chose grave que de prévoir le cas où l'on pourrait s'écarter

!l) Grandes Chroniques , t. VI, p. 1 1 1 , 1 1 a. — (S Le régent récompensa plus tard Guillaume l'erret. fils fin supplicié.

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