CHAPITRE DIXIÈME
de la descendance directe pour l'hérédité du trône, car, outre qu'on préparait par là des discordes civiles, des luttes à main armée entre deux princes, dont 1 un défendrait son droit de naissance, tandis que l'autre voudrait soutenir celui que semblait lui reconnaître le choix des Parisiens, on détachait définitivement du parti des réformateurs tous les citoyens fidèles ou timorés, et c'était le plus grand nombre, qui n'avaient jamais pensé ni admis que, pour faire triompher les plus utiles réformes, il fût nécessaire ou légitime de changer dans le royaume l'ordre de succession.
Rien ne faisait mieux voir la cruelle extrémité où les Parisiens se voyaient réduits que le choix d'un protecteur dont la conduite, dans les derniers temps, ne justifiait guère les espérances qu'on fondait sur lui. Si l'on devinait ce qu'il voulait obtenir, on ne voyait pas aussi bien ce qu'il voulait faire. La part qu'il venait dé prendre à la répression de la Jacquerie avait montré ses préjugés et ses antipathies de race; il avait oublié à la fois ce qu'il devait aux Parisiens et jusqu'à ses propres intérêts. La défiance commençait à s'insinuer dans le cœur du plus grand nombre, et la moindre incertitude sur les démarches du roi de Navarre ne pouvait qu'ajouter aux soupçons.
Si Marcel se jeta dans ses bras, ce fut donc parce qu'il n'avait plus le choix de us» ses alliés. Il se rendit à Saint-Ouen, où se trouvait pour lors Charles le Mauvais, et il lui fit des propositions qui furent acceptées avec d'autant plus d'empressement que ce prince voyait au delà de ce qu'on lui promettait. Le jeudi 1 h juin, il fit son entrée à Paris avec une escorte nombreuse de Navarrais et même d'Anglais, qu'il avait pris à sa solde. Suivant leur habitude, les Parisiens allèrent à sa rencontre et l'accompagnèrent jusqu'à Saint-Germain des Prés, où il descendit. Le lendemain, il se rendit à la maison aux piliers, et, connaissant l'effet de sa parole sur la multitude, il voulut inaugurer sa dignité nouvelle par un discours. Il déclara cr qu'il aimoit moult le royaume de France et qu'il y éloit moult bien retenu, car il étoit des fleurs de lys de tous côtés, et eût été sa mère roi de France, ff si elle avoit été homme, car elle avoit été seule fille du roi de France; n enfin qu'il s'abstiendrait de rappeler tous les bons offices dont il était redevable aux Parisiens et aux autres soutiens de la cause populaire, mais qu'il était prêt à vivre et à mourir avec eux.
Par ce langage il laissait paraître, plus peut-être qu'il n'était prudent, les espérances que lui avait fait concevoir la rupture du régent avec Etienne Marcel. 11 donnait à entendre qu'il ne ferait pas tout ce qu'on attendait de lui tant qu'on ne lui aurait pas livré la couronne. Les plus clairvoyants, parmi ceux qui écoutaient ce discours, durent lire dans la pensée du royal orateur; mais les chefs de la bourgeoisie s'étaient trop avancés pour qu'il fût prudent de reculer : il fallait accepter pour chef un prince qui ne consentait à en prendre le titre qu'afin de devenir
le maître. L'éloquent Charles Toussac fut chargé d'annoncer la résolution prise à ce sujet par la municipalité et d'en montrer l'urgence; il « prêcha n à son tour et s'écria cr que le royaume de France étoit au petit point et avoit mal été gouverné « et encore étoit, qu'il étoit besoin qu'ils y fissent un capitaine qui mieux les goutf verneroit, et lui sembloit que meilleur ne pouvoient ils avoir du roi de Navarre, -n — « Navarre! Navarre !n s'écrièrent aussitôt les bourgeois assemblés sur la place de Grève cr forgés et ordonnés à ce, a disent les Grandes Chroniques. Cette acclamation fut enthousiaste plutôt qu'unanime. crLa plus grande partie de ceux qui là rr étoient se turent et furent courroucés du dit cri, mais ils ne l'osèrent contredire, n Leur air froid et contraint était comme une protestation muette, en attendant l'heure où ils pourraient s'entendre, avoir la conscience de leur force, parler haut à leur tour et s'unir aux mécontents du dehors. Toutefois ils n'entreprirent point de s'opposer à l'élection du roi de Navarre, et l'on y put procéder sans obstacle. Quand le résultat eut été proclamé, Etienne Marcel annonça qu'il allait en donner communication aux bonnes villes et les inviter à faire ledit roi capitaine universel pour tout le royaume de France. Le roi Charles prêta serment et jura aux Parisiens de les garder et gouverner bien et loyalement, et de vivre et mourir avec eux contre tous, sans aucun excepter; puis il ajouta prudemment: ce Beaux seigneurs, ce royaume est moult malade, et y est la maladie moult enccracinée; et pour ce ne peut il être sitôt guéri; ainsi, ne vous veuillez pas mou- « voir contre moi si je n'apaise sitôt les besognes, car il y faut trait et labour W. n
' iommunication La communication que le prévôt des marchands fit aux bonnes villes n'eut pas Marcd tout l'effet qu'il en attendait. Les bonnes villes reconnurent, pour la plupart, l'au-
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tonte du roi de Navarre^; mais, n ayant avec Paris que des communications ditficiles, et ne pouvant d'ordinaire savoir ce qui s'y passait, obligées d'ailleurs de se garder elles-mêmes, elles ne purent donner aucune marque de leur bonne volonté, et l'élection d'un prince dont les anciens serviteurs, conduits par son frère Philippe, ravageaient tout le plat pays, n'était propre qu'à indisposer ceux qui souffraient de ce brigandage, et à enhardir par conséquent les défenseurs du pouvoir royal. De leur côté, les nobles du parti de Navarre ne restèrent point, comme on l'avait espéré , fidèles à leur chef : l'esprit de caste l'emporta sur leur attachement au jeune roi. Us déclarèrent qu'ils ne pouvaient le suivre, puisqu'il leur faudrait combattre contre des gentilshommes : les uns se retirèrent sur leurs domaines,
(l) Grandes Chroniques, i. VI. p. n5, 116. — Contin. de Nangis, p. 259, 260.
lS' Les lettres de rémission nous ont à peine conservé les noms de quelcpies-unes de ces villes : Amiens. Senlis. Laon. Rouen (Meaux n'existait plus); mais il n"est pas douteux qu'il y en avait
beaucoup d'autres. Il ne faut pas oublier que les Grandes Chroniques , comme on l'a vu plus haut, disent qu'à ce moment il y avait peu de villes, cités ou autres, qui ne fussent animées contre les gentilshommes et bien disposées pour les bourgeois de Paris.