‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 138 sur 186 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Saint-Denis, ne leur était que d'un faible secours. Pour le moment, il tenait à ne se brouiller avec personne, et, tandis qu'il évitait avec soin toute rencontre de ses hommes d'armes avec ceux de son cousin, il se prévalait auprès des Parisiens du service qu'il leur rendait en occupant la plaine de Saint-Denis et les hauteurs de Saint-Gloud. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que ses gentilshommes rivalisaient de déprédations avec ceux du régent. La discipline qui régnait parmi eux n'était pas assez sévère pour qu'on pût les maintenir, alors surtout que, dans le secret de leur cœur, ils ne voyaient que des amis dans le camp royal et des ennemis parmi les Parisiens.

Ne pouvant plus compter sur personne, Etienne Marcel obtint de la reine Jeanne qu elle essayât une dernière lois d'apaiser le duc de Normandie. Selon toute apparence, il ne se flattait plus de réussir; mais il voulait gagner du temps, soit qu'il eût entamé ailleurs des négociations pour se procurer l'armée qui lui manquait, soit que, n'ayant plus rien à attendre d'aucun côté, il voulût, pendant quelques jours encore, laisser la porte ouverte aux hasards qui pouvaient seuls le sauver. r La reine Jeanne fut à Lagny, qui moult se peinoit de traiter entre le dit régent ret ceux de Paris. Et lors n'y put aucun traité être trouvé; car ceux de Paris se fftenoient fiers et hauts contre le dit régent leur seigneur (J). d

Par une coïncidence remarquable, en ce moment même, le pape Innocent VI Brel '» p»p« ajoutait sa puissante intervention à celle de. la reine Jeanne. Emu, en sa double qualité de père des fidèles et de Français né dans le Limousin, trdes criminelles cr nouveautés que les Parisiens et un très-grand nombre des autres communes de '•celle partie du royaume de France faisaient, dans un impétueux esprit d'hosticrlilé, contre plusieurs nobles des mêmes pays, n car telles furent les expressions dont il se servit, et qui se rapportent mieux à la Jacquerie qu'aux troubles dont Paris était le théâtre, ce pontife adressa, le i5 juillet, une bulle au recteur et h l'Université de Paris, pour les inviter à se joindre cà l'archevêque de Lyon, à 1 évêque de Paris et au prieur de Saint-Martin-d es-Champs, qu'il chargeait de procurer une réconciliation®. Cette démarche n'eut que le tort d'être un peu tardive : en apprenant que la reine Jeanne entrait de nouveau en négociations avec le régent, le roi de Navarre s'était hâté d'accourir, car il ne voulait point être oublié. Par sa seule présence, il devait prendre le pas sur tout le monde et s'emparer, dans cette entrevue, de la première place, étant à la fois prince du sang et capitaine des Parisiens. Il fut décidé que les deux cousins se rencontre- (

. . des deux princes.

raient, le 8 juillet, dans un pavillon, près de l'abbaye Saint-Antoine, «pour ac- « corder ensemble certain traité que la reine Jeanne avoit pourparlé. n Le régenl s'y rendit avec toutes ses troupes, sans doute en vue d'intimider son rival, et

'' Grandes Chroniques, t. VI, p. 119. — 2) Du Boulay, Hist. de l'Université de Paris , t. IV, p. 344.

rangea sur quatre cr batailles -n ses douze mille hommes te et plus, n Le roi de Navarre, qui n'en avait amené que huit cents, les disposa tous sur une seule, dans le puéril dessein de dissimuler sa faiblesse. Combien n'eût- il pas été plus habile de venir, non comme un ennemi qui veut faire ses conditions, mais comme un ami et un parent qui marque sa confiance dans les intentions et la loyauté de celui qu'il vient trouver! Toutefois sa faute ne lui fut point nuisible, car il n'était personne avec qui le régent ne consentît à s'accorder, pour mieux assurer sa vengeance contre les Parisiens. Charles le Mauvais put faire «muser son cousin tant comme rr il lui plut^. v

Traité Un traité de paix fut conclu entre les deux princes. Pour mettre fin aux récla-

rabbaye Saint-Antoine, mations toujours renaissantes du roi de Navarre, il fut convenu qu'il recevrait douze mille livres de rentes en terres et quatre cent mille florins à l'écu, dont dix mille sur-le-champ et le reste par annuités de cinquante mille, jusqu'à l'entier payement. Ces sommes devaient être prises sur les aides que fournirait le peuple pour les dépenses de la guerre, sans que le régent fût personnellement tenu de les payer à ses frais. C'était donc, comme toujours, aux dépens des misérables que se faisaient ces arrangements.

Le roi de Navarre s'engageait, en retour, à s'unir au duc de Normandie et à le servir contre tous, excepté contre le roi de France. Par là il abandonnait les Parisiens; il fit plus encore : sans avoir pris l'avis d'aucun de leurs chefs, il promit qu'ils rentreraient dans l'obéissance et donneraient en deux fois huit cent mille écus d'or (dix millions d'aujourd'hui) pour la rançon du roi, si le régent leur faisait rémission de toute peine corporelle.

Froissart ajoute que, par une clause secrète, Etienne Marcel et douze bourgeois, au choix du dauphin, devaient être exceptés de cette garantie'2. Lue telle trahison, delà part du Navarrais, n'a rien d'invraisemblable; mais la dissimulation importait beaucoup au succès de ses desseins, car, d'une part, il ne croyait guère à la sincérité du duc de Normandie, de l'autre, si ce dernier, comme M. Michelet le remarque avec raison, promettait de l'argent, le prévôt seul en donnait: toutes les semaines, Charles le Mauvais en recevait deux charges pour payer ses troupes, et il n'était pas homme à renoncer, pour des espérances incertaines, à des avantages positifs.

Suivant un autre historien®, il ne fut pas, dans cette circonstance, à la hauteur de son ambition, et l'on ne saurait nier qu'il manqua de celte audace suprême qui donne un troue ou fait perdre la vie; mais par là il confirme ce que nous savons de son caractère. Calculateur et rusé jusqu'à la perfidie, il n'avait ni héroïsme, ni enthousiasme, ni dévouement : avant cessé de croire au triomphe

(l' \ oy. au chap. xnT la lettre du régent au 2) Froissart, liv. I, part. 2, ch. lxx.

comte de Savoie. ' ) M. Henri Martin.

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