‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 15 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Malheureusement, ce prince ne prenait pas le temps de réfléchir : il ne pensait qu'aux divertissements. Les fêles qui avaient inauguré son règne venaient de vider son trésor, et cependant il ne rêvait que de nouveaux plaisirs. Sous couleur de visiter le pape, qui habitait Avignon, et de prendre possession de Montpellier, il voulait parcourir, dans un dispendieux voyage, toutes les provinces de la langue doc. Mais il manquait d'argent, et ce qui l'embarrassait c'était de s'en procurer. 11 n'eût fait aucune difficulté de toucher encore aux monnaies, tout récemment altérées, et ne se fût point arrêté devant le mécontentement de ses sujets. Lésés dans leurs intérêts non moins que choqués dans leurs idées, les bourgeois mécontents n'allaient point, en effet, jusqu'à l'esprit de révolte. Ce qui l'arrêta, c'est qu'ils avaient imaginé, pour sauvegarder leurs intérêts, pour déjouer toute nouvelle tentative du même genre, un expédient par lequel il se trouvait momentanément désarmé. Au mépris des ordonnances, le public conservait dans le commerce les espèces décriées pour un prix plus fort que celui qu'on en donnait à la Monnaie, ou bien il s'habituait à ne plus les compter par leur valeur nominale, c'est-à-dire par livres, sous et deniers, mais par marcs d'or ou d'argent, c'est-à-dire au poids. Menaces, règlements et défenses échouaient contre cette ligue des intérêts privés. Faute de pouvoir sur-le-champ la vaincre ou la dissoudre, Jean eût volontiers demandé de nouvelles ressources à l'impôt; mais il savait que, pour obtenir l'argent des populations irritées, il eût fallu, comme on l'a dit, une armée de percepteurs soutenue par une armée de sergents, dont la solde aurait absorbé presque en entier les sommes recueillies, et qu'il se fût trouvé aussi pauvre qu'auparavant

Le seul moyen d'éviter ces embarras et cette ruine, c'était de convoquer les états. Par eux la perception des subsides votés était plus sûre et tout ensemble plus économique. Les habitants des villes et des campagnes payaient plus volontiers sur un vote de leurs mandataires que sur un ordre du roi; en outre, les municipalités et les corporations, étant chargées de déterminer la part de chacun, se mettaient d'accord avec les fermiers qui prenaient l'impôt à bail, et ceux-ci en tiraient trop de profit par eux-mêmes pour rien demander à l'Etat. Les frais de perception se réduisaient donc à l'entretien de quelques commissaires royaux qu'on envoyait pour surveiller l'opération.

Comme Jean ne mettait rien au-dessus de l'accomplissement de ses désirs, il n'hésita pas, quoiqu'il eût peu de goût pour les assemblées, à faire appel à ses sujets. Il ne décida pas aussi facilement s'il donnerait la préférence aux états des provinces ou aux états généraux. Dans les premiers, l'opposition n'était pas redoutable, puisqu'elle y était morcelée; mais il fallait payer cher cet avantage. Placées plus loin du pouvoir royal, les assemblées provinciales jouissaient de quelque

IJ Henri Martin, Histoire de France, l. V. p. 122.

os ETIENNE MARCEL.

indépendance. Voyant de près la misère des peuples, elles cédaient à la pitié naturelle, aux influences locales : c'était, entre les députés, à qui proposerait le plus de réductions et d'économies, car leur popularité était à ce prix. Les commissaires du roi devaient craindre de vives résistances, et, surplus d'un point, des défaites dont la contagion pouvait se répandre, comme l'effet devenir désastreux par le voisinage des Anglais. Maîtres depuis longtemps, au nord et dans l'ouest, d'une grande partie du royaume, les Anglais n'auraient pas manqué de profiter du mécontentement des provinces limitrophes et même de le fomenter. Au contraire, les états généraux, parlant au nom de tous, engageaient le royaume entier, ou du moins tout un groupe de provinces, celles de la langue qu'ils représentaient. On pouvait espérer que les députés se piqueraient d'honneur, et, au nom de leurs commettants, feraient assaut de générosité. Pour un prince avide d'argent, cette chance valait bien qu'il courût le risque de quelques réclamations malsonnantes, car celles qui s'étaient précédemment produites n'avaient point nui au vote. Il se prononça donc pour les états généraux; mais l'exercice du droit de contrôle, si limité pourtant et si rare, commençait à faire l'éducation politique des bourgeois, et Jean allait rencontrer des difficultés qu'un prince plus clairvoyant n'aurait pu mieux prévoir que lui.

11 était encore à Reims, pour les cérémonies de son sacre, lorsque, ne songeant déjà qu'à de nouveaux voyages et à de nouvelles fêtes, il convoqua les états généraux de la langue d'oïl W (17 octobre i35o). Dans les lettres de convocation adressées à l'évêque de Laon, il annonçait le dessein de consulter les prélats, les ducs, les comtes, les barons, et, en général, les autres personnes sages de son royaume, et de délibérer avec eux sur tout ce qui pouvait contribuer à la félicité de ses sujets. La réunion de ces états eut lieu le 16 février 1 3 5 1 . Ils ont laissé peu de traces dans l'histoire, d'où l'on peut conclure qu'ils n'eurent pas tout l'effet que le roi Jean en attendait. Il fut impossible aux députés de s'entendre. Les uns offraient cinquante mille livres payables dans l'année; les autres préféraient frapper les marchandises d'un impôt fixe par livre. L'opposition trouva dans Charles d'Evreux, roi de Navarre, un chef puissant et un éloquent organe de ses doléances. Encouragés par l'exemple de ce prince , les députés des bonnes villes ^ marchandèrent leur vote, demandèrent des garanties, et, n'en pouvant obtenir qui leur

01 De la langue d'oc, c'est-à-dire des pays situés entre la Garonne , la Dordogne et l'Auvergne , il ne restait guère au roi que le Quercy et le Rouergue; quant à la langue d'oil, si l'on en retranche la Bretagne cl la Bourgogne, qui n'en faisaient que nominalement partie, et les provinces du centre, constamment exposées aux attaques des Anglais, elle ne se composait plus que de la Picardie et d'une

portion de la Normandie. — 2) Par ce mot de bonnes villes, il faut entendre les villes fortifiées et privilégiées, qui seules avaient alors le droit d'envoyer leurs députés aux états. Ce ne fut que plus tard , vers la fin du xv" siècle, que ce droit s'étendit jusqu'aux villes non murées et aux simples villages. ( Voy. Augustin Thierry, Essai sur l'histoire du tiers état, p. 36; Paris, 1 853.)

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