CHAPITRE ONZIÈME
tant d'honneur à leur courage, Etienne Marcel écrivait aux bonnes villes de France et aux communes de Flandres une lettre admirable où il s'étendait, dans un langage supérieur à son temps, sur la loyauté de ses desseins, sur la mauvaise foi de ses adversaires, et résumait en quelques pages tous les événements auxquels il avait pris part. Cette lettre, ou plutôt ce manifeste, véritable appel a l'opinion, était accompagnée de pièces à l'appui, qu'il recommandait de lire à haute voix dans les assemblées communales ou populaires; il demandait même qu'après lecture elles fussent communiquées à d'antres villes.
Il prenait l'histoire de ces graves événements à la captivité du roi et à la convocation des états assemblés ce pour avoir conseil sur le fait de sa délivrance, sur cela défense du royaume et le bon gouvernement d'icelui,-» qui avait été ce petitece ment ,n conduit par les ce faux et déloyaux conseillers et corrompus officiers, -n et aussi ce pour avoir finance convenable par consentement de tous pour le fait de cela guerre, n Le malheur du royaume venait de ce que monseigneur le duc avait incliné plutôt aux ce malices et fausses inductions n des siens qu'aux bons conseils des états. II avait donc fallu d'autres assemblées qui avaient rédigé de ce saintes -n ordonnances, louées et approuvées par tous, promises et jurées par monseigneur ie duc.
Le prévôt résume ensuite les réformes contenues auxdites ordonnances. C'est pour en avoir poursuivi l'exécution que les Parisiens et lui ce ont moult encouru la ce malevolonté» du dauphin et des nobles, qu'il accuse d'avoir dès lors procuré la destruction des chefs populaires, ce pour laquelle chose et aucunes autres aucuns «mauvais de ses conseillers en très-bon petit nombre en ont été justement mis à ce mort. -n Enfin il reprochait au régent la destruction de cette ville deMeaux, dont les citoyens l'avaient reçu de bonne foi.
Abordant ensuite le point si délicat de la Jacquerie, il en traçait un tableau si énergique et si peu flatté, qu'on se demande comment il a pu être accusé de l'avoir inspirée. Il dit d'ailleurs expressément ce qu'il eût mieux aimé être mort eeque d'avoir approuvé les faits, •» qu'il envoya ce bien trois cents combattants de ce ses gens et lettres de créance pour eux faire désister de grands maux qu'ils faite soient, n et que, sur leur refus, ses gens ce se départirent d'eux et de notre cornée mandement, firent crier bien en soixante villes, sur peine de perdre la tête, ce (pie nul ne tuât femmes ni enfans de gentilshommes ni de gentillesfemmes, s'il cen'étoit ennemi de la bonne ville de Paris, v où l'on n'avait eu que de bons traitements, même pour les princes, princesses et nobles qui s'y étaient réfugiés. Toutefois il insiste beaucoup plus, c'était la nécessité de sa cause, sur les brigandages et cruautés des nobles; il les met en scène avant comme après la Jacquerie, sans nul souci de l'ordre chronologique ou logique. L'ordre le plus propre à frapper les imaginations, à exciter les passions, est celui-là seul qu'il recherche. Sa rhétorique est la plus primitive de toutes, et la répétition en est le principal procédé.
Le duc ayant mis creux, leurs biens et de tout le plat pays en abandon aux nobles, tt et de ce qu'ils ont fait et feront les ayant avoués, n Marcel demande l'assistance de ce tous ses bons amis, n pour et aider à défendre le bon peuple, les bons laboureurs rr et les bons marchands, sans les quels on ne peut vivre. t> Embrasser cette cause, c'est faire acte plus agréable à Dieu qu'une croisade contre les Sarrasins, car les nobles ont tant fait de maux, cr qu'il est grand doute que cette année, qui ès dits et pays étoit très-fertile de blés et de vins, ne soit du tout gâtée et périe, et qu'il et n'y ait qui laboure et cueille les vins, ni aussi où mettre les vins, pour les vaisr seaux des villes qui sont tout ars, et aussi les villes, n
A ces considérations, à ces exhortations générales, Etienne Marcel en ajoutait de plus particulières et de plus pratiques, en indiquant les pays où il convenait de porter les marchandises, les vivres, les blés et les vins, afin de mettre ces provisions en sûreté, a Si l'on gâtoit, dit-il, le Laonnois, comme on a gâté le Beaucr voisis, tout le pays au delà de l'Oise, qui fournit de vins la Flandre, le Hainaut, rrle Gambrésis, seroit ravagé, et il en résulterait des maux extrêmes. n
C'est de cette façon qu'il faut parler aux hommes quand on en veut obtenir du secours, je veux dire en leur montrant leurs intérêts menacés. Les croyant ainsi préparés à l'entendre et à le suivre, Marcel leur proposait un plan de campagne qui était le principal objet de sa lettre, et qui consistait à se saisir partout des nobles et à reprendre les richesses dont ils s'étaient injustement emparés. La tâche n'était pas toujours facile, car ils avaient, pour la plupart, caché le fruit de leurs rapines. Afin que les innocents ne fussent point frappés en même temps que les coupables, le prévôt envoyait avec sa lettre une liste de ceux qui se montraient les plus violents, et qui venaient attaquer Paris, quoique Paris ne leur eût fait aucun tort. En terminant, il s'excusait, sur la difficulté des communications, de n'avoir pu envoyer plus tôt aux bonnes villes ces explications nécessaires, et il annonçait que la capitale du royaume, abondamment pourvue de vivres, prête pour la défense, souffrirait les dernières extrémités plutôt que de tomber en servitude, ce On veut, s'écriait-il avec énergie, nous mettre à la charrue avec les checrvaux; mais, avec l'aide du roi de Navarre qui nous soutient, nous en défions nos « ennemis(1). n
Cette analyse était nécessaire pour présenter avec ordre les idées de Marcel; mais son langage est si supérieur à celui de tous les contemporains, Froissart excepté, son témoignage, quoique intéressé, a tant d'importance, qu'il convient de reproduire ici cette lettre, nous réservant, d'ailleurs, de donner le témoignage du régent quand nous le rencontrerons.
Très-chers seigneurs et grands amis, vous avez bien su comment, en la bonne ville de Paris, après la prise du roi notre sire, faite à Poitiers, du commandement de Mgr le duc de Nor-
(1) Grandes Chroniques, t. VI, p. 119.