‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 142 sur 186 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Très-cliers seigneurs et très-bons amis, toutes les choses dessus dites nous vous dérivons pour ce que nous savons certainement que la bonne ville de Paris et les bons marchands de la bonne ville de Paris et des bonnes villes, le bon commun et les bons laboureurs vous aimez et avez toujours aimés; et à trois fins les vous écrivons: la première, afin que vous voyiez la bonne raison et justice que nous avons, et le grand tort, déloyauté et injustice qu'on a sur nous et sur le peuple; la seconde fin, afin d'avoir votre conseil et aide, car les choses nous sont grandes, pesantes et périlleuses, et non pas tant seulement à nous et aux pays qui sont dommages, mais aussi à vous et aux autres pays, là où il convient courre marchandises, et là où il convient porter les vivres de blés et de vins des pays qu'ils ont ainsi gâtés sans cause, et bien pouvez voir que, si on gâtoit le pays de Laonnois, ainsi qu'on a gâté le pays de Beauvoisis, tout le pays de delà l'eau d'Oise, qui sert de vins le bon pays de Flandres, de Hainaut, de Cambrésis, seroit détruit, dont grand dommage s'ensuivroit au dit pays; la tierce fin, car plusieurs nobles du dit pays de Flandres qui ont faites les dites roberies, et des autres pays dessus dits, et qui les dites roberies ont portées es dits lieux dessus dits, que tous les biens que vous sentirez être en votre terre et pouvoir vous leur ôtez de fait et mettez en votre main comme en main sûre.

Et pour ce que les dessus dits sont encore en faisant les dits maux à ost devant la bonne ville de Paris, afin de nous détruire, qui rien ne leur avons méfait, et combien que tous ne les connoissions mie, de plusieurs nous vous envoyons les noms en un rôlet clos et scellé du scel de la dite ville de Paris, les quels ou plusieurs d'eux, par la puissance que Dieu vous a donnée, nous vous supplions, tant comme nous pouvons, que sur leurs corps et sur leurs biens, à l'honneur et salvation de nous, vous y veuilliez pourvoir par telle manière que vos grandes discrétions verront qu'il sera à faire, et qu'ils n'aient plus hardiment ni puissance de nous méfaire, car à votre requête ainsi le vous ferions nous en cas pareil.

Très-chers seigneurs et bons amis, pour ce que aucuns d'eux ou de leurs amis se voudraient envers vous excuser des maux qu'ils ont faits en Beauvoisis, et aussi sur nous, pour ce que aucunes gens du plat pays de Beauvoisis commencèrent le riot sur les gentilshommes en eux tuant, leurs femmes et enfans, et en abattant leurs maisons, et que à ce nous leur fumes aidant et confortant, et de ce peut ou pourroit être faite à haut et noble prince Mgr le comte de Flandres et à vous information et relation moins véritable, plaise vous savoir que les dites choses furent en Beauvoisis commencées et faites sans notre su et volonté, et mieux aimerions être morts qu'avoir approuvé les faits par la manière qu'ils furent commencés par aucuns des gens du plat pays de Beauvoisis, mais envoyâmes bien trois cents combattans de nos gens, et lettres de créance, pour eux faire désister de grands maux qu'ils faisoient; et pour ce qu'ils ne voulurent désister des choses qu'ils faisoient, ni incliner à notre requête, nos gens se départirent d'eux et de notre commandement, firent crier bien en soixante villes, sur peine de perdre la tête, que nul ne tuât femmes ni enfans de gentilshommes ni gentillesfemmes, s'ils n'étoienl ennemis de la bonne ville de Paris, ni ne robât, pillât, ardît ni abattit maisons qu'ils eussent. Et au temps de lors, avoit en la ville de Paris plus de mille que gentilshommes que gentillesfemmes, et y étoit madame de Flandres, madame la reine Jeanne et madame d'Orléans, et à tous on ne fit que bien et honneur, et encores en y a mille qui y sont venus à sûreté, ni à bons gentilshommes ni à bonnes gentillesfemmes qui nul mal n'ont fait au peuple ni ne veulent faire nous ne voulons aucun mal.

Et depuis les choses avenues en Beauvoisis, Mgr de Navarre, qui au dit pays étoit à gens d'armes, auquel ils vinrent courre sus, et les quels il déconfit par quatre fois, et leurs capitaines prit et coupa les têtes, mit le pays tout à paix, et du consentement des nobles du pays de Beauvoisis et de Vexin, qui avoient été dommagés et injuriés, et aussi des gens des villes du

plat pays de Beauvoisis, ordonna que de chacune ville quatre des plus principaux de ceux qui avoient fait les excès seroient pris et justiciés, et dix du pays de Beauvoisis seroient pris, qui savoient les dommages qui avoient été faits aux gentilshommes, les villes et les personnes par qui ce avoit été fait, et seroit rapporté à Mgr de Navarre, et il feroit faire restitution convenable des dommages aux dits gentilshommes, et parmi ce les bonnes gens du plat pays de Beauvoisis, les villes et le pays dévoient demeurer en sûreté et en paix. Ce nonobstant, les gentilshommes du pays de Beauvoisis, de Vexin , Mgr de Navarre parti, et aussi les autres nobles des pays dessus dits que rien ne touchoit, s'assemblèrent et tout le pays de Beauvoisis détruisirent et pillèrent, et, sur l'ombre du dit fait de Beauvoisis, les gentilshommes en plusieurs et divers lieux ont fait grandes assemblées, et s'en sont venus en plusieurs lieux des dits pays deçà la Somme et la rivière d'Oise, et sur iceux qui du fait de Beauvoisis rien ne savoient, et qui en éloient purs et innocents, ont couru, robé, pillé, ars et tué, et tous les pays détruits, et encore font de jour en jour.

Très-cbers seigneurs et bons amis, veuillez nous pardonner et avoir pour excusés, si tant vous avons écrit des dites choses, caries chemins étoient trèsq)érilleux et mal sûrs, et ces gentilshommes tous les pays et tous les chemins occupoient. Toutefois veuillez savoir que combien que plusieurs gentilshommes et gens d'armes en très-grand nombre soient devant la bonne ville de Paris avec Mgr le duc, que nous et notre commun sommes bien tout un et en bonne volonté de défendre, et y a, Dieu merci, très-bonne ordonnance et grand marché de vivres et très-grande quantité; et pour l'honneur de la bonne ville de Paris défendre et esquiver que nous, qui avions toujours été francs, ne chéons en la servitude en la quelle nous veulent mettre ces gentilshommes qui sont plus villains que gentils, nous exposerons nos corps et nos biens, et mourrons plutôt tous que nous souffrions qu'ils nous mettent en servitude. Car de nous et des autres ils se sont vantés qu'ils nous ôteront tout , qu'un blanchet qu'ils nous lairront, et nous feront traire à la charrue avec les chevaux. Mais, à l'aide de Dieu, de vous et de nos bons seigneurs et amis, et de très-excellent prince Mgr de Navarre, auquel nous trouvons très-grand confort et très-grande aide, et aime très-parfaitement les bonnes villes et le bon commun, nous les en garderons bien.

Très-cbers seigneurs et bons amis, nous nous recommandons à vous et nous offrons à vous de tout ce que nous savons et pouvons faire, et vous prions que les dessus dits rôles etces présentes, après ce que vous les aurez vues et lues, vous plaise envoyer en aucunes des bonnes villes du dit pays de Flandres aux bonnes gens et commun d'icelles, auxquelles prions et requérons semblablement comme à vous faire les choses dessus dites.

Le Saint-Esprit par sa grâce vous veuille sauver et garder. Sur toutes les choses que nous vous écrivons, nous désirons moult avoir nouvelles de vous et réponse. Si vous supplions qu'il la vous plaise a faire le plus hâtivement que vous pourrez bonnement.

Écrit à Paris le xi° jour de juillet, l'an lviii.

Les tout vôtres, Le Prévôt des Marchands et les Echevins et les Maîtres des métiers de la bonne ville de paris

Les bonnes villes avouèrent cet énergique langage. Amiens, Senlis, Laon, Rouen, donnèrent l'exemple de reconnaître, à l'imitation de Paris, le roi de Na-

(l) Voy. cette lettre avec l'orthographe du temps t. \X, n° 9, et dans notre Etienne Marcel (1" édidans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, tion), Appendice, n° 16.

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