‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 145 sur 186 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

peine des excès qu'ils avaient commis au dehors, et leurs moindres écarts servaient de texte aux plus menaçants commentaires. Bientôt il y eut chaque jour des querelles entre les mercenaires et les habitants; enfin, le 21 juillet, dans l'aprèsmidi, à la suite d'une discussion violente, le commun de la ville de Paris s'émut, il se jeta sur les étrangers et en tua vingt-quatre : il parlait même, dans l'enivrement où le mettait la vue du sang, de tuer tous les Anglais qui se trouvaient dans Paris.

Marcel en snuvi'

Etienne Marcel cr fut durement courroucé » de cette collision : elle le privait d'hommes qui lui étaient plus nécessaires que jamais pour faire voir que le traité le pi™ grand nombre de Vitry était un accord librement conclu entre deux adversaires de forces égales, et nullement une capitulation arrachée à la faiblesse. D'ailleurs, c'était en quelque sorle sous sa protection que les soldats de Navarre venaient à Paris presque sans armes; si tout était perdu, il fallait au moins sauver l'honneur en empêchant un prochain massacre. Il ^ blâma donc et vilena ceux de Paris moult ireusement W. d Il envoya en toute hâte des hommes sûrs saisir les principaux chefs des mercenaires, au nombre de rr quarante-sept et plus,» qui dînaient à l'hôtel de Nesle, chez le roi Charles. Sous prétexte de les jeter en prison, il les fit conduire au Louvre, et, par là, leur sauva la vie. Ce stratagème lui ayant réussi, il l'employa encore pour un certain nombre de Navarrais, cent cinquante selon Froissart, quatre cents selon les Grandes Chroniques®. La nuit suivante, il les fil secrètement sortir de la ville et remettre sur la route de Saint-Denis, «corne-bien que l'on en eût eu pour leur rançon, s'ils ne les eussent ainsi délivrés, écrier vait plus tard le régent, assez argent pour le premier paiement de la délivrance rrde monseigneur 3). n Ceux de Paris ressentirent de la conduite de Marcel un vif

(l) Froissart, liv. 1, part. 2, ch. lxxi. r' Froissart, ibid. — Grandes Chroniques, t. VI, p. 1 28.

.Nous suivons, pour ces faits, le récit de Froissart (liv. I, part. 2, ch. lxxi, lxxh), qui nous paraît plus digne de loi que celui des Grandes Chroniques. Suivant les Grandes Chroniques (t. VI, p.' 128-1 3i ), ce seraient les Parisiens soulevés qui auraient couru à l'hôtel de Nesle pour se saisir des Anglais, et qui en auraient arrêté quatre cents dans les rues ou dans les maisons de la ville. Mais comment s'expliquer que des hommes qui viennent de tremper leurs mains dans le sang s'arrêtent tout à coup , et , de leur propre mouvement , se bornent à conduire au Louvre, c'est-à-dire à mettre sous la protection de Marcel, ces mêmes mercenaires contre qui ils proféraient des cris de mort'.' Il est douteux que le peuple sût qu'il y avait un grand dîner ou une réunion de

chefs chez le roi de Navarre, tandis que le prévôt des marchands en devait être informé. L'honneur et l'intérêt de ce dernier, ainsi que sa conduite ultérieure , permettent de croire que Froissart n'a pas tort de lui attribuer l'arrestation tutélaire des prétendus Anglais qui se trouvaient dans la ville et qui n'avaient pas encore été égorgés.

Les Grandes Chroniques ne disent point que Marcel profita de la nuit pour faire sortir les prisonniers de Paris ; niais on peut l'inférer de leur silence, car elles parlent un peu plus lias de quarantehuit Anglais seulement que le prévôt fit sortir au grand jour. Il faut donc croire qu'il avait fait sortir tous les autres pendant la nuit. Peut-être convientil d'ajouter que, si Froissart, en cette circonstance, paraît plus favorable à Marcel que les Grandes Chroniques, c'est pur hasard, car il n'a pas un moindre désir de lui nuire auprès de la postérité.

déplaisir, ce ni oneques depuis ils ne l'aimèrent tant comme ils faisoient auparaffvant. r> Le prévôt, qui était un homme sage, «s'en sut bien adonc ôter et dissirrmuler, tant que cette chose s'oublia n

Incendie du

bourg Saint-Laurent.

Ces événements n'en augmentaient pas moins les embarras d'une situation déjà si difficile. H était à craindre que, pour venger leurs camarades, les mercenaires campés dans les environs ne redoublassent de brigandages, et, en effet, ils incendièrent presque aussitôt le bourg Saint- Laurent, situé près de la bastille Saint- Martin (2). cr Si envoyèrent tantôt défier ceux de Paris, et commencèrent à courir « aigrement et faire guerre à ceux de Paris, et à occire et découper toutes gens de cr Paris qui hors issoient; ni nul n'osoit vider des portes, tant les tenoient les An- « glois en grand doute : de quoi le prévôt des marchands en étoit demandé et en ce derrière inculpé (3). n De si audacieuses attaques devaient, en effet, exaspérer la fureur des bourgeois ; comment leur faire entendre que de telles dévastations n'étaient, aux yeux des Navarrais, qu'une revanche à peine suffisante du meurtre de leurs compagnons, et que, malgré ces excès réciproques, les Parisiens ne devaient pas rompre avec les seules troupes qui pussent encore les protéger?

Assemblée du peuple à l'Hôtel de Ville.

N'espérant pas y parvenir seul, Etienne Marcel pria le roi de Navarre de lui venir en aide. Ce prince, qui y voyait son avantage et craignait que la défaite des Parisiens ne le mît à la merci du régent, consentit à se rendre, dès le lendemain, 22 juillet, à l'Hôtel de Ville, où l'accompagnèrent le prévôt des marchands et l'évêque de Laon. Le peuple, convoqué pour cette assemblée, couvrait la place de Grève; mais il y était accouru en armes, et, de ses flots pressés, l'on entendait s'élever ce vague et sourd murmure qui annonce les orages. Le roi de Navarre parla le premier : il reprocha vivement aux Parisiens d'avoir mis à mort des gens

(1) Froissart, iïv. I, part. 2, ch. lxxi.

(''} D'après les Grandes Chroniques , l'incendie du bourg Saint-Laurent aurait été la goutte d'eau qui fit déborder le vase et provoqua le massacre des Anglais. Mais Froissart dit, au contraire, que Saint- Laurent ne fut incendié qu'en punition du massacre , ce qui paraît bien plus vraisemblable, car on ne peut penser qu'après un acte pareil des mercenaires eussent osé paraître dans les rues de Paris. D'ailleurs, ils s'étaient bornés jusque-là à des actes de brigandage partiels ; ils se conduisaient en maraudeurs, non en ennemis déclarés. — Faut-il faire remarquer que le bourg Saint-Laurent était sur remplacement qu'occupent aujourd'hui l'église et le quartier de ce nom , près de la rue du Faubourg- Saint-Martin et de la gare des chemins de fer de l'Est? — r-Tam Anglici qui de Parisius evaserunt

rrquam alii Navarrenses per agros et vineas tune curfrrebant, homines quos in campis et extra inveniecrbant occidebant. vel captivos ducebant, villulas cr Line inde in pluribus locis incendebant, sicut carrpellam juxtaSanclum Lazarum, et burgumSancti crLaurentii de Parisius, et horreum de Landeto, rrSanclum Clodoaldum et aliquas villas adjacentes, n (Contin. de Nangis, p. 361.) — Ce chroniqueur, quoique témoin oculaire, a un trop manifeste dédain pour l'ordre chronologique, qu'il brouille à ebaque instant.

(1) Froissart, ibid. — rrParisienses intra mœnia rrexistentes, resistentes et tenentes, exire noluerunt; frdiceliant enim quod contra dominum suum non rrpugnarent. sed bone a quibuscunque eis nocere irvolenlibus se defenderent resistendo. » (Contin. de Nangis, p. 2 Go.)

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