‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 146 sur 186 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

qu'il avait fait venir en son conduit, c'est-à-dire sous sa sauve-garde, pour servir ceux de la ville de Paris. Son éloquence n'eut pas l'effet ordinaire : il avait perdu tout crédit sur cette population par lui trompée. D'ailleurs, dans les rangs de la l'ouïe circulaient des hommes à qui leurs intrigues et les circonstances donnaient chaque jour plus d'autorité : ils irritaient les mécontents et les encourageaient à la résistance. Aux paroles conciliantes du roi de Navarre la multitude répondit par ce cri sauvage : crll faut tuer tous les Anglais! n Les moins exaltés accueillirent eux-mêmes cette proposition et s'enflammèrent à l'idée d'un nouveau massacre. Quelques-uns osèrent demander que le roi Charles et le prévôt des marchands se missent à leur tête pour donner la chasse à ces brigands vers Saint-Cloud et Saint-Denis. Rien ne pouvait être plus agréable au régent, et par conséquent plus funeste à la bourgeoisie, que ces cruelles divisions. C'est à ce point de vue que parla Etienne Marcel. Charles le Mauvais reprit encore la parole après lui, sans être mieux écouté que la première fois. Tous deux jugèrent, à la fin, qu'il fallait laisser son cours à la fureur populaire, s'ils ne voulaient qu'elle se tournât contre eux-mêmes. Les Parisiens demandaient à partir sur-le-champ; Marcel n'obtint qu'avec peine que l'expédition fût différée jusqu'après l'heure des vêpres.

Il fallait mettre à profit ce court délai. Le prévôt se hâta de pourvoir au salut expédition du petit nombre de mercenaires qui pouvaient se trouver encore cachés dans la ville; il fit, en outre, donner avis à ceux qui tenaient la campagne d'être sur leurs gardes et d'éviter à tout prix une rencontre avec les Parisiens. Ceux-ci, pendant ce temps, s'étaient rassemblés en armes, au nombre de neuf mille six cents hommes, dont seize cents à cheval. Etienne Marcel et le roi de Navarre, contraints de diriger l'expédition, répartirent les volontaires en deux colonnes, et firent sortir l'une par la porte Saint-Denis, l'autre par la porte Saint- Honoré. Tous les deux s'étaient mis à la tête de la première, qui était de beaucoup la plus considérable, et l'on ne sait qui commandait la seconde. Selon toute apparence , ils croyaient qu'une rencontre était surtout à craindre du côté de Saint-Denis, où campait le gros des mercenaires, et ils voulaient être là , afin de conjurer ou de diminuer le danger. Arrivés à Montmartre, près du moulin à vent, car il s'en trouvait un, dès ce temps-là, au même endroit à peu près qu'aujourd'hui, ils restèrent deux heures sans avancer, et ils envoyèrent trois hommes d'armes au bois de Saint- Cloud (aujourd'hui bois de Boulogne), pour recommander à un parti de Navarrais, qui s'y était embusqué, d'éviter toute collision avec les Parisiens. Les Navarrais se retirèrent, par où l'on voit qu'ils n'étaient pas très- acharnés, et la colonne sortie par la porte Saint-Honoré , n'ayant rencontré personne, se vit réduite à revenir sur ses pas.

Quoique l'heure fût assez avancée , il faisait une de ces lourdes chaleurs de juillet Les Parisiens

sont massacrés.

qui oient tout courage. Les Parisiens fatigués rentraient sans ordre et par petits groupes, le bassinet à la main ou sur le col, traînant l'épée ou la portant pendue en écharpe. Tout à coup, quatre cents mercenaires, qui étaient en embuscade dans un chemin creux, tombent à l 'improviste sur ces hommes débandés : une terreur panique s'empare des bourgeois; ils s'enfuient de toutes parts; mais , embarrassés de tout leur attirail de guerre, qu'ils n'avaient pas accoutumé de porter, deux cents d'entre eux sont tués sur place et, pour ainsi dire, sans résistance; les autres, poursuivis par leurs ennemis, dans leur course vers Paris, se laissent isolément ff occire, tuer et découper, ainsi que bêtes; » la perte totale de la petite colonne fut d'environ six cents hommes M.

Le lendemain, malgré le découragement qui régnait dans Paris, les habitants sortirent en assez grand nombre avec des charrettes pour recueillir leurs morts; les Navarrais, enivrés de leur succès de la veille et prévoyant cette pieuse expédition, s'étaient embusqués de nouveau : sans respect pour le devoir que les Parisiens venaient remplir, ils se jetèrent sur leurs ennemis désarmés; plus de cent vingt de ces malheureux tombèrent sous leurs coups.

Accusations Cette barbarie , qui ne saurait trouver d'excuse , acheva d'exaspérer les Parisiens.

contre Marcel.

Le roi de Navarre s'était retiré à Saint-Denis, pour ne point s'exposer à la colère des bourgeois; le prévôt, après être resté quelque temps à Montmartre, rentrait dans la ville. A la nouvelle du désastre de la porte Saint-Honoré, il fut accueilli par des huées : on le irdéparloit vilainement, v on lui reprochait d'avoir laissé lâchement égorger ses concitoyens, sans leur porter secours. Ainsi, en lui impu

(l) frSix cent un et plus, » dit le régent. ■ — Les Grandes Chroniques font un récit très-différent. Les Anglais, abrités sous les arbres du bois de Saint- Cloud, n'auraient laissé paraître que cinquante des leurs, pour exciter par un si faible nombre les Parisiens à engager le combat. Cette ruse, ajoute Pierre d'Orgemont, fut suivie d'effet, et le gros des mercenaires, s'étant tout à coup démasqué, tomba sur les assaillants, qui prirent honteusement la fuite et furent vivement poursuivis. — Rien de moins vraisemblable que ce récit ; depuis que durait la lutte avec le régent, les Parisiens avaient donné des marques éclatantes de leur courage et s'étaient singulièrement aguerris. Parfois même ils avaient vaincu les gentilshommes. Est-il croyable que, dans l'exaspération où ils étaient pour lors, ayant demandé eux-mêmes à combattre les Anglais, il se soient débandés au premier choc? Ne vaut- il pas mieux admettre avec Froissart que la déroute provint d'une embuscade dans laquelle tombèrent

des hommes disséminés, fatigués par la chaleur ei par une longue marche, ne comptant plus d'ailleurs trouver d'ennemis? Nous avons suivi le récit de Froissart, n'y ajoutant qu'un fait emprunté aux Grandes Chroniques, celui des trois hommes d'armes envoyés par Marcel aux Navarrais du bois de Saint- Cloud, pour les conjurer d'éviter toute rencontre. Cette circonstance est trop conforme à la conduite du prévôt et du roi dans tout le reste de cette affaire, pour être une invention du chroniqueur. Il reste seulement dans le doute si les mercenaires de l'embusade ne reçurent pas l'avis qu'on leur envoyait ou s'ils ne voulurent pas s'y conformer. On peut admettre, toutefois, par conjecture, que, puisque ceux qui étaient dans le bois obéirent à l'ordre de leur chef, ceux de l'embuscade en eussent fait autant si l'avis leur était parvenu. Apparemment on ne pensa pas à eux, ou bien l'on ne put les trouver. (Voy. encore le continuateur de Guillaume de Nangis, p. 262.)

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