‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 148 sur 186 · DOUZIÈME · texte numérisé non relu

DOUZIÈME

Calomnies contre Marcel. — Re'action en faveur du régent. — Dernières négociations avec lui. — La couronne offerte au Navarrais. — Duplicité de ce prince. — Gouvernement mystérieux de Paris. — Le Navarrais chef des Parisiens. — Complot contre Marcel dans Paris. — Jean Maillart. — Ses biens confisque's. — Il reçoit la garde d'une porte. — Querelle entre Marcel et Maillart à la bastille Saint-Denis (3i juillet). — Mort de Marcel et de ses amis. — Succès des conjurés. — Revirement des Parisiens. — Résistance de Nicolas de la Courtneuve. — Déception du Navarrais. — Discours et mesures de Maillart. — Conditions du régent, — Amis de Marcel exécutés. — Rentrée du régent à Paris (2 août).

Les événements qui venaient de s'accomplir étaient très-favorables à la conjuration qu'ourdissaient dans l'ombre les anciens et les nouveaux amis du régent. Pour entretenir et augmenter la colère qu'ils avaient fait naître dans le cœur des Parisiens contre leur prévôt, ils poursuivaient celui-ci de leurs injures et de leurs calomnies; ils allaient jusqu'à dire, nous l'avons vu, qu'il «étoit issu de personne rr étrange (c'est-à-dire étrangère), comme par ses faits assez le démontra n On ne voit pas que, pour se défendre, Etienne Marcel se soit déterminé du côté de la rigueur : à ces attaques, dangereuses autant qu'elles étaient perfides, il opposait le dédain d'un homme supérieur, peu occupé de ce qui ne touche que lui. Sa négligence était imprudente autant que généreuse : il aurait dû se faire respecter lui-même dans l'intérêt de ses desseins, car la multitude ne sépare jamais une cause, fût-elle la sienne, de celui qui s'en est fait le principal représentant.

Les esprits politiques, sans en excepter ceux qui avaient fait paraître le plus Réaction

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de haine ou de dehance contre le regent, arrivaient aux mêmes conclusions que les conjurés et la multitude, quoique par un chemin différent. La défaite de la Jacquerie leur faisait penser que toute tentative contre la noblesse était prématurée, et si, pour assurer l'empire des états généraux, ce qui était le fond de la querelle, il fallait se mettre à la merci du roi de Navarre, ils demandaient si cette grande cause serait mieux servie par ce prince que par le régent. Le souvenir présent de la récente trahison de Charles le Mauvais leur faisait oublier les anciens torts du fils aîné du roi. Parmi ces clercs, naguère si dévoués à la

(l) Bibl.Nat. ms. de Baluze, n°3i2 , reg. 5 2/12 \

Calomnies conlre Marcel.

29/i ETIENNE MARCEL.

cause populaire , l'esprit d'opposition se manifestait, comme il fait souvent en France, par des chansons, c'est-à-dire par des complaintes latines, par des cantiques à la Vierge, où ils exprimaient leurs doléances sur le présent, leur désir d'avoir « un directeur, d un maître , qui les conduisît dans des voies sûres W. Comme eux pensaient un grand nombre de bourgeois, prêts à reconstituer un parti royal, et ils commençaient à voir dans le rétablissement de l'autorité légitime la fin de leurs souffrances. Cette opinion gagnait chaque jour du terrain; Etienne Marcel lui-même n'eût pas été loin de s'y rendre, s'il n'avait eu à défendre la tête de ses amis en même temps que la sienne; en attendant, il ne put refuser de retirer au roi de Navarre le titre de capitaine, dont ce prince avait fait si peu Dernières négociations d'usage®, et d'ouvrir de nouvelles négociations avec le régent. Mais toute espérance d'un arrangement honorable disparut presque aussitôt, car le régent, plus difficile à mesure qu'il voyait mieux la détresse de ses ennemis, ne se borna plus à demander, comme il avait fait auparavant, qu'un certain nombre de bourgeois, six ou douze, par exemple, lui fussent remis à discrétion; il répondit aux négociateurs qu'il ne rentrerait point dans Paris tant que le meurtrier des maréchaux serait en vie. Etienne Marcel ne put conserver de doutes sur ces conditions, car «■Iles furent consignées par écrit, et c'est à lui-même que les députés reniirenl les lettres qui les contenaient'3'.

La couronne Si l'on avait pu douter jusque-là du sort que le régent réservait aux chefs du

ne permettent pas de douter du fait. Que Froissarl et les Grandes Chroniques se taisent, cela n'a rien d'ëtonnant; le silence même du continuateur de Nangis ne prouve rien , ce chroniqueur ayant commis tant d'autres omissions sur les faits les plus graves. Dans tous les cas, on ne pourrait arguer de celleci contre l'affirmation si précise de trois narrateurs, qui ne sont point des apologistes d'Etienne Marcel. — On a peine à s'expliquer qu'en appelant le premier l'attention sur ces textes importants, Secousse n'y ait pas vu la justification du prévôt; on voit, par cet exemple, pris entre tant d'autres, que la sagacité de ce savant, si grande dans la découverte des textes et des faits, disparaît complètement dès qu'il s'agit de les juger par la critique. M. Jules Quicherat pense que la lettre du régent n'était pas faite pour être communiquée à Marcel, et qu'elle fut seulement interceptée. Il est plus présumable que le régent, se croyant assez fort pour renoncer à sa prudence ordinaire, et se flattant d'avoir gagné les députés, leur confia la lettre, et que ceux-ci, au lieu de la remettre aux amis du prince, prirent sur eux de la faire tenir au prévôt des marchands.

111 Plange, regni Repubiica.

Tua gens est scbismatica ,

Désola lur.

Nam sicut eœci gradimur, Nec directorem sequimur, Sed a viis retrahimnr Nobis tutis.

(Manuscrit de Guillaume de Machault, Bibl. Nat. n° 7609.)

rc Parisienses suspicati sunt contra ipsum trquod, quia nobilis erat. cuni aliis conspirasset raliqua Parisiensibus sécréta forsitan vel nocua ; prpropler quod dictum regem Navarrœ cum suis r-spreverunt, et ipsum ab illo officio removerunt. 3 (Gontin. de Nangis. p. 261.)

(i) Gette demande formelle du régent est d'une gravité extrême, car elle devait déterminer Marcel à se jeter dans les bras du roi de Navarre. Il n'en est fait mention ni dans Froissarl. ni dans les Grandes Chroniques, ni même dans le continuateur de Nangis; mais deux chroniques manuscrites, citées par Secousse (Mém. sur Charles le Mauvais , t. I, p. 3oi), et celle de Jean de Novelles, abbé de Saint-Vincenl de Laon . rapportée par M. Lacabane.

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