‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 149 sur 186 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

parti populaire, il ify avait plus à s'y méprendre. Fallait-il, pour permettre aux Parisiens de se courber sous les lois d'un prince dont ils devaient redouter la vengeance, qu'Etienne Marcel et les principaux de ses amis fissent le sacrifice de leur vie? Hs en délibérèrent, mais on trouve toujours des raisons pour confondre un intérêt particulier avec l'intérêt général, et ces raisons ont bien quelque apparence quand l'un et l'autre ont été jusque-là légitimement confondus. Ils agitèrent même le conseil de prendre la fuite; mais, outre que c'eut été courir à une mort presque certaine, la campagne étant au pouvoir de gens d'armes qui leur étaient hostiles, leur fierté se révoltait à la seule idée de terminer si honteusement une lutte si fermement soutenue, et, dans un conseil qu'ils tinrent à ce sujet, ils résolurent de livrer au roi de Navarre cette couronne de France qu'il convoitait secrètement

Aux yeux des Parisiens, qui ne souhaitaient plus, pour la plupart, que de faire leur paix avec le régent, ce projet pouvait passer pour une trahison : ils avaient exigé que le roi de Navarre perdît son titre de capitaine et que les portes de Paris lui fussent fermées; on allait les lui rouvrir et lui rendre bien plus qu'on ne lui avait ôté. Hs regardaient toujours le roi Jean comme leur seigneur, son fils comme le représentant légitime de l'autorité, et l'on allait les mettre tous les deux hors de cause. Aux yeux des chefs compromis de la bourgeoisie, cette révolution dynastique pouvait trouver son excuse. Sans supposer qu'ils comprissent dès lors que les peuples ne sont pas le patrimoine inaliénable d'un prince ni de sa famille, on ne peut nier que les débats dont l'application de la loi salique avait été si souvenl l'objet, les protestations d'Edouard III d'Angleterre et de Charles de Navarre, jugées valables par plus d'un légiste, la captivité du roi Jean, le refus qu'il faisait, ainsi que son fils, de reconnaître les innovations introduites par les états, ne fournissent un prétexte de disposer d'une couronne si mal portée et si mal défendue. Au xivc siècle, quoique la succession au trône fût déjà soumise à des règles fixes et bien déterminées, ces règles n'avaient encore d'autre fondement que l intérèt public d'un peuple ou l'intérêt privé d'une famille. Le droit divin, qu'on fait remonter à Peppin, le premier oint du Seigneur, ne s'était pas encore imposé aux esprits, comme il s'imposa plus tard, quand on le crut nécessaire contre les prétentions qu'élevaient les démocraties catholiques à ôter, à donner des couronnes, en vertu de la souveraineté populaire, réduite à être le bras et l'instrument de la souveraineté pontificale.

Ce principe que le peuple concède au roi toute sa puissance n'était pas, au reste, une invention des papes pour le besoin de leur cause : on le trouvait dans les Institutes; c'était celui dont relevaient les empereurs romains, et, depuis le

- Iverunt ad regem Navarre; ... et cum ipse «esset de linea et prosapia regia, ad sceplrum reifgaie et regnum Francis ascenderet et regnaret.

«Nam dictus rex Navarrae ad hoc totis viribus rranhelabat. » (Continuateur de Guillauuie deNangis. p. 369.)

xiie siècle, les légistes de Bologne l'avaient remis en honneur. Dans l'opinion de quelques-uns, l'hérédité du pouvoir royal n'avait d'autre origine que l'assimilation de l'autorité politique à la propriété des choses matérielles, et le désir qu'ont naturellement les pères de transmettre à leurs enfants tous les biens, tous les avantages dont ils ont eux-mêmes joui. Si c'était là un point de vue étroit et trop exclusif, il n'en est pas moins vrai que les idées avaient été longtemps confuses, durant le régime féodal, sur cette transmission héréditaire.

C'est par un souvenir intéressé de cette primitive confusion que les princes prétendaient, dans l'occasion, infirmer à leur profit la loi salique, c'est-à-dire le droit reconnu aux enfants mâles de succéder seuls au pouvoir royal. Des légistes gagés ou sincères jugeaient valables les prétentions d'Edouard III, et le roi de Navarre, plus proche de la couronne que n'était ce prince, trouvait un argument en faveur de ses prétentions dans les consultations que provoquait et dont s'autorisait l'Anglais, son rival. Enfin Jean était captif, et son fils aîné, mal jugé par sa faute, ne savait racheter le déshonneur de Poitiers, ni en consentant aux réformes que réclamaient les états, ni en prenant des mesures pour repousser l'étranger. Doutant de son intelligence ou de sa volonté, les bourgeois pouvaient prêter une oreille complaisante aux doutes exprimés par les légistes, propagés par les prétendants, et se croire fondés à disposer, en faveur d'un prince dont les prétentions étaient, sinon soutenables, au moins soutenues, d'une couronne si mal portée, et que défendait si faiblement jusqu'alors l'héritier naturel.

Dupikiié de ce prince. Mais, entraîné par la passion et par le naturel instinct de sauver sa vie menacée, Marcel oubliait trop que de tels changements ne sont légitimes qu'à la condition d'être réclamés ou soutenus par la volonté du plus grand nombre. Il est souvent possible de les imposer par la force; car, incapables, pour l'ordinaire, de prendre ces résolutions soudaines qui décident des événements, les peuples se soumettent aux mesures qu'on a prises sans eux ou contre eux, et, pour les gagner, ou du moins pour leur imposer silence, il n'y a qu'à ne pas leur donner le temps de se reconnaître. Mais Marcel, abandonné déjà des bonnes villes du royaume, l'était maintenant des Parisiens eux-mêmes, et cette force, désormais sa seule ressource, c'était du seul roi de Navarre qu'il l'espérait. Il ne voyait pas ou ne voulait pas voir l'égoïsme féroce, l'ambition acharnée, l'esprit peu scrupuleux et peu sincère du roi de Navarre, objet de son choix, la médiocre confiance qu'avait ce prince dans le succès définitif des bourgeois, et, par suite, sa disposition à tenir l'oreille ouverte aux propositions du régent, ou même à livrer des provinces à l'Anglais, pour prix de son assistance. Cette perfidie était trop naturelle pour n'être pas soupçonnée, et il n'en fallait pas davantage pour ruiner Charles le Mauvais.

Dans ce nouvel ordre d'idées, où le droit, mis de côté, laissait le champ libre à la violence, le prévôt des marchands se flattait encore de réussir. Il se rappelait

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