CHAPITRE DOUZIÈME
cjue Charles d'Evreux avait été l'idole des Parisiens et de tout le royaume; il croyait que ce prince, n'attendant que la couronne pour agir, soutiendrait résolument, lorsqu'on la lui aurait donnée, les intérêts qui lui étaient confiés et qu'il avait si mal protégés jusqu'alors. Le calcul eût été juste si le roi de Navarre avait cru lui-même au succès et résolu de le poursuivre sans arrière-pensée, au péril de son avenir et de sa vie. Mais, trop clairvoyant pour se faire des illusions sur une situation désespérée, et trop peu passionné pour rien sacrifier à un dessein aventureux, s'il consentit, comme on l'assure, pour s'assurer la connivence des Anglais, à leur livrer plusieurs provinces, il tenait toujours l'oreille ouverte aux propositions qui lui pouvaient venir de la part du régent.
Cette accusation d'avoir voulu désintéresser Edouard III de ses prétentions à la couronne de France et obtenir même, s'il le pouvait, son appui, pèse depuis plusieurs siècles sur la mémoire de Charles le Mauvais, et par suite sur celle d'Etienne Marcel. Les preuves manquent, mais non la vraisemblance; tout ce qu'on peut dire, c'est que, si ce projet fut un crime, Jean le Bon, pour recouvrer sa liberté, le voulut commettre par le honteux traité de Londres, et le commit en effet, quoique moins ignominieusement, par le traité de Brétigny. Il se peut d'ailleurs que le prévôt des marchands n'ait pas été averti d'un arrangement éventuel que le roi de Navarre n'avait pas intérêt à lui communiquer; mais, dans l'incertitude où nous restons à ce sujet, ce qui paraît certain, c'est que, même à ce prix, on ne pouvait compte]* sur le concours des Anglais. S'ils s'étaient jusqu'alors montrés favorables au roi de Navarre, c'est que ses prétentions, reposant comme celles d'Edouard III sur le droit des femmes, les unes confirmaient les autres pour ébranler le trône du roi Jean. Le jour, au contraire, où Charles de Navarre devenait roi de France, une coalition contre lui était presque inévitable entre le vainqueur et le vaincu de Poitiers; car, pour empêcher une nouvelle dynastie de s'établir dans le royaume, Jean aurait eu intérêt à faire au prince dont il était prisonnier les plus grandes concessions, et les Anglais n'auraient pas manqué de descendre sur nos côtes, pour peu que le trône du monarque élu eût semblé prendre de solidité.
Ainsi, n'ayant pour elle ni le droit ni des chances sérieuses de succès, la ré- gouv, volution désespérée que tentaient les chefs de la bourgeoisie devait prendre toutes mys les apparences d'un complot. Paris était gouverné par ce mystérieux conseil de ville , composé d'une douzaine d'hommes qu'on appelait les gouverneurs , et qui ne laissaient rien transpirer de leurs délibérations. Au secret et à la ruse devait procliainement s'ajouter la violence, car les partisans du duc de Normandie, avertis par quelque pressentiment ou peut-être par des révélations, se tenaient aux portes de la ville, y faisant nuit et jour bonne garde. Il fallait se débarrasser des principaux meneurs d'un parti qui grandissait tous les jours, et l'on espérait
y parvenir dans la lutte qu'ils ne manqueraient pas d'engager sur plusieurs points pour s'opposer à la rentrée du roi Charles. Le Navarrais, quand il serait assis sur le trône, verrait ce qu'il devrait faire de ses autres ennemis, s'ils osaient lever la tête.
On prêta, dans la suite, d'atroces projets à Marcel : aimant mieux « occire que cr d'être occis , n il voulait, disait-on, brûler Paris, cr mettre à mort tout le clergé et et gens d'Eglise, tous les gentilshommes lors étant dans la dite ville , tous les officiers rtde monseigneur et de nous, et les deux parts du commun dicelle ville; dès rr avant, ils avoient, pour ce faire, signé les maisons de nuit(l',n c'est-à-dire marqué à la craie les maisons de ceux qu'il fallait massacrer, ou plutôt celles des bons citoyens qu'il fallait épargner: accusations invraisemblables, telles que, dans tous les temps et après toute victoire, les invente l'esprit de parti, et qui parurent bientôt nécessaires pour excuser les cruautés qui signalèrent la rentrée du régent^. Mais il faut bien reconnaître que, pour assurer le succès du plan arrêté, le roi de Navarre devait s'approcher à la faveur des ténèbres avec ses hommes d'armes, pénétrer, à l'insu des habitants, par les portes que le prévôt lui ouvrirait en cachette, les faire garder par les siens, et tuer ses principaux adversaires, préalablement désignés à ses coups. Cela fait, les conjurés ne doutaient pas de l'assentiment des bonnes villes et de leur soumission à la dynastie nouvelle (3). Voilà ce qui paraît hors de doute, malgré la prétention du continuateur de Nangis à
(l) Ces paroles sont extraites de la lettre adressée par le régent vainqueur au comle de Savoie son cousin, et retrouvée aux Archives de Turin par M. Fr. Combes. Nous avons pris soin de nous assurer que celte lettre était authentique. Les explications et preuves écrites qu'a bien voulu nous adresser à ce sujet M. le directeur des Archives de Turin ne laissent aucun doute à cet égard. — Cf. Grtnuks Chroniques (t. VI, p. 1 3 7 ) : rrEt dévoient rt mettre à mort tous ceux qui se tenoient de la repartie du roy et de son fils, et déjà avoient esté ffpluseurs maisons de Paris signées à divers seings; ff dont moult de gens estoient forment esbahis en la ffdite ville. » — Mais le continuateur de Nangis, plus impartial et plus sensé, réduit l'accusation h des proportions vraisemblables : rrlpse rex Navarre,ffcum suis omnibus urbem Parisiensem citius subtrintraret, et homines sibi contrarios taies et tala «quorum ostia signata reperiret, trucidaret. 1
(S) Il est superflu de disculper Marcel d'avoir voulu brûler Paris, qu'il aimait comme son œuvre, et même d'avoir voulu tuer tous les partisans du régent. Forma-t-il du moins le projet de marquer à la craie les maisons de ses principaux adversaires pour les désigner à la mort? Ce point mérite plus d'attention. Le continuateur de Nangis (p. 269)
avoue le fait. Mais en tête du récit de ce complot on trouve ces mots significatifs : fr Gomme on les en a accusés depuis n ( ut eis imposilum est posteu, p. 268), en sorte que Jean de Venette rapporte le bruit public, mais en nous avertissant qu'on ne commença à le répandre que plus lard, ce qui signifie évidemment que, sans le nier, il n'en oserait garantir l'exactitude. La saine critique conseille d'imiter cette réserve; peut-être même permet-elle de croire que c'est là, entre tant d'autres, une des calomnies par lesquelles les vainqueurs s'efforcèrent de noircir la mémoire de Marcel. 11 fut tué, en effet, au moment où il allait engager la lutte en ouvrant les portes de la ville, et il esl clair que les maisons désignées devaient être déjà marquées à la craie. Or, s'il en était ainsi, on connaîtrait au moins les noms des principales victimes, cl il n'y a pas un chroniqueur, parmi les plus inventifs, qui en cite un seul. Quel argument pour ceux qui frappèrent Marcel, s'ils avaient pu dire et prouver que le prévôt les avait nominativement désignés à la mort! Assurément aucun d'eux n'y eût manqué. Il est donc très-probable que les gouverneurs ne comptaient que sur une lutte ouverte pour se défaire de leurs principaux adversaires.
(,) «Nam, ut sibi videbnlur et eis, si civitatem