‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 16 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

parussent suffisantes, alléguèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs pour voter défi uitivement l'impôt. Il fallut donc les congédier et recourir aux états provinciaux, qui, celte année et les suivantes, reçurent mission de voter des subsides. Ils n'en firent pas difficulté, mais ils y mirent des conditions, et surtout ils annoncèrent qu'ils n'entendaient point, par leur vote, engager les autres provinces, même les plus voisines

Ce qu'il y a de remarquable dans ces états de i35i(2), c'est que les tentatives de résistance n'y sont plus, comme auparavant, sans suite ni lendemain. A partir de ce moment, l'esprit d'opposition prend un développement plus régulier; il fait chaque jour de sensibles progrès. Cette première résistance était bien vague, sinon bien timide; en outre, elle était inspirée par un prince de sang royal, assez fin pour reconnaître les tendances des bourgeois et assez dépourvu de scrupule pour les mettre au service de son ambition; mais ce premier pas n'en est pas moins significatif. Jusqu'alors, malgré leurs doléances, les états avaient toujours voté les sommes demandées; cette fois, ils les refusaient sous un vain prétexte, car il n'est guère croyable qu'avant tout essai de conjuration et de résistance les diverses provinces eussent, chacune de son côté, interdit aux membres de l'assemblée de s'engager pour leurs commettants. Il y avait donc dans cette attitude imprévue comme un esprit nouveau d'opposition qui ne devait pas tarder à se dégager plus nettement.

Rien n'est plus propre à exciter la surprise que le silence absolu des chroniqueurs contemporains sur les origines du mouvement qui allait éclater quelques années plus tard avec une fougue irrésistible, et dont la spontanéité n'exclut pas la lente et progressive préparation. Les griefs et les plaintes de i35i font pressentir les réformes de 1 3 5 6 et même les orages de 1 3 58. Sans doute la tendance de tous les états provinciaux à accorder le moins possible d'aides et de subsides, sans doute la difficulté et la rareté des communications rendaient fort précaire entre les provinces, entre les bonnes villes, cette union qui fait la force. Il n'est pas douteux, cependant, que plusieurs avaient sur les conditions du royaume une certaine communauté de sentiments, et même qu'elles parvinrent, au moins uendant quelque temps, à entretenir des relations suivies. Arras, Amiens, Laon, Beauvais entre autres, Rouen même, malgré sa rivalité commerciale avec Paris, dont elle dépendait pour les arrivages de la haute Seine, donnèrent le signal d'un retour marqué vers les institutions communales, et s'entendirent pour former, à

(1) Ordonnances des rois de France, t. III, préf. — Secousse, Mémoires pour servir à l'histoire de Charles le Mauvais, t. I.

(2) Nous donnons la date des événements d'après le calendrier moderne ; mais il ne faut pas oublier que l'année, au xive siècle, commençait le samedi

saint, après l'office du soir. En conséquence, les événements qui s'accomplissent entre le î" janvier et le jour de Pâques sont rapportés par tous les auteurs du temps à l'année précédente. Ainsi les états du îG février 1 35 1 partent, chez les chroniqueurs, la date du iG février i35o.

['exemple des communes flamandes, un faisceau de quelque puissance. — Si grand qu'on suppose l'isolement des villes en ce temps-là, les preuves que nous avons des rapports constants de Paris avec les villes flamandes, notamment avec Gand et Bruges forcent d'admettre que les villes intermédiaires de Picardie, qui étaient sur le passage en allant d'un de ces pays à l'autre, ne restèrent pas à l'écart dans ce continuel échange de produits et d'idées. Le but était modeste : il ne s'agissait que d'assurer à la bourgeoisie sa place au soleil, en face de la noblesse féodale, du clergé et du souverain, c'est-à-dire de résister à des prétentions qui commençaient à paraître intolérables, d'opposer le respect des institutions et des lois aux désordres propagés tour à tour par l'orgueil ou la faiblesse des princes, en un mot de faire vivre ensemble ces éléments divers'2'. Mais, si naturel et si peu que ce fût, c'était déjà une lourde tâche : on ne tarda pas à s'en apercevoir.

L'échec de la royauté était sensible; mais Jean, toujours frivole dans les plus graves circonstances, en fut moins troublé qu'il n'aurait dû l'être. D'idées suivies, il n'en avait point; de plan arrêté, il n'en avait qu'un, celui de se procurer de l'argent à tout prix. Les états généraux refusent ce qu'il demande : aussitôt il fait appel aux états provinciaux. A diverses reprises, il convoque ceux d'Anjou, de Vermandois, de Beauvaisis, de Senlis, de Normandie, d'Auvergne, de Limousin, et dans chacune de ces provinces plutôt deux fois qu'une ®. Par tant d'insistance arrache-t-il quelques subsides? ce n'est pas sans qu'on lui fasse de formelles conditions.

Les détails manquent sur la plupart de ces assemblées; mais on peut juger de toutes par celle des états de Normandie, réunis à Pont-Audemer. Les nobles ne se joignirent point aux députés du clergé et des bonnes villes; ils ne voulurent comparaître que devant les commissaires royaux, qui étaient l'évêque d'Evreux et Simon de Buci, premier président au Parlement de Paris. Les députés de sept bailliages, sans refuser l'aide, firent entendre d'amères doléances sur l'état de la province, sur les ravages des hommes d'armes, le négoce interrompu, les mon-

(1) Tableau de la taille de Paris en i3i3. — Kervyn, Hist. des Flandres, t. III, p. 385.

(2) La convocation des états se faisait de la manière suivante : Le roi nommait par lettres patentes des commissaires à qui il donnait le pouvoir de convoquer ces assemblées et d'y assister en son nom ; il leur accordait quelquefois la faculté de nommer une autre personne pour occuper la place de I un d'entre eux. Ces commissaires avaient aussi la liberté d'assembler les trois ordres dans un même lieu , ou chaque ordre particulier dans des lieux dif-

férents , et de les convoquer tous les trois ensemble le même jour, ou chacun en particulier à des jours différents. (Voy. Secousse, t. III des Ordonnances, p. 4o.)

(3) En i35a, états d'Anjou, de Vermandois, de Beauvaisis; en 1 353 , de Vermandois, de Senlis. d'Auvergne; en i35/i, de Vermandois, de Senlis, d'Auvergne; en 1 355 , au commencement de l'année, de Normandie et du Limousin. (Secousse, t. III des Ordonnances, préf. p. 3g.)

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