CHAPITRE DOUZIÈME
ne voir, dans ces projets qu'il rapporte, que des accusations imaginées plus tard contre la mémoire de Marcel et de ses amis. Les choses ont leur logique : le jour où le prévôt des marchands cessait de s'appuyer sur la volonté de ses administrés, il devait ou renoncer à son entreprise et sans doute à la vie, ou chercher son salut plutôt encore que celui des réformes bourgeoises dans les périlleuses voies d'un complot.
Quand les propositions d'Etienne Marcel arrivèrent à Saint-Denis, le roi de Le Navals
1 1 rlief dis Parisiens.
Navarre, fatigué d'attendre, négociait, dit-on, avec trois chevaliers qui venaient lui offrir, au nom du roi d'Angleterre, le partage de la France. H n'en prêta pas moins l'oreille aux offres du prévôt des marchands, soit qu'il les jugeât plus avantageuses, soit plutôt qu'il ne les crût pas inconciliables avec celles des Anglais. Enfin il était maître de la situation : l'on ne traitait plus avec lui en disputant pied à pied le terrain, en retirant d'une main ce qu'on donnait de l'autre; on se jetait dans ses bras, on lui livrait Paris et la France. Il fit alors, dans son intérêt, ce qu'il aurait dû faire auparavant dans l'intérêt de la cause populaire : pour renforcer son armée, il prit à sa solde tous les chefs de compagnies qui n'étaient pas trop éloignés; il s'entendit avec eux pour occuper Paris, ainsi qu'un certain nombre de villes et de châteaux qui pourraient servir de rempart à sa capitale. Mais il était trop tard : Marcel n'avait plus assez d'autorité ni de puissance, même pour abdiquer entre ses mains.
A Paris, en effet , tout marchait à grands pas vers le dénoûment. Ceux qui Complot contre Marcel conspiraient en faveur du régent savaient ce qu'il attendait pour rentrer dans la ville, et ne cherchaient plus que l'occasion de tuer Marcel. Les chefs véritables du complot étaient Pépin des Essarts et Jean de Gharny, qui s'étaient fait connaître, dès le premier jour de la lutte, pour les défenseurs dévoués du pouvoir royal; mais, par cela même, ils étaient peu propres à paraître au premier rang, car leurs premières démarches eussent éveillé les soupçons du prévôt et de ses amis. C'est pourquoi ils avaient gagné à leurs desseins un des échevins, nommé Jean Maillart, qui était en même temps garde d'une des portes de la ville et allié à la famille du prévôt. C'était une recrue de la dernière heure, car, jusqu'au mois de juillet, Jean Maillart avait passé pour très-dévoué à la cause populaire.
Ce choix fait voir avec quelle adresse les deux chevaliers conduisaient les affaires Jean Maillart. du régent : l'échevin Maillart était un homme sans autorité, que ni ses alliances de famille, ni ses opinions, ni l'amitié d'Etienne Marcel, n'avaient pu mettre au rang de Charles Toussac, de Robert de Corbie et des autres chefs du parti popu-
r Parisiensem ad suum velle qualitercumque ha- rrcredebant , faciliter inclinasset.» (Continuateur de rrbuisset, alias civitates et villas suo consensui, ut Nangis, p. 269.)
laire. Il ne paraît pas qu'il eût exercé la moindre influence sur les états généraux ou dans les mystérieux conseils de la commune. Faut-il croire que l'envie, compagne ordinaire de la médiocrité, dévorait son âme et le disposait d'avance à prêter l'oreille aux propositions des mécontents? ou bien, persuadé que la bourgeoisie épuisée n'avait plus qu'à se soumettre au prince qui triomphait d'elle sans l'avoir vaincue, voulut-il être l'instrument d'une restauration qu'il jugeait aussi nécessaire qu'elle était conforme au vœu général? Il n'y a pas de raison décisive de lui refuser le bénéfice de cette seconde hypothèse; mais on ne saurait nier qu'il convenait mal à un échevin, compère, ami et parent du prévôt, de prendre, sans en rien dire à son chef, l'initiative d'ouvrir au régent les portes de la ville. Utile peut-être à ses concitoyens pour avoir brusqué la fin de la lutte et prévenu de plus grands malheurs, Maillart usa de perfidie, comme Marcel de violence. Pour un homme si fortement engagé dans le parti populaire, il n'y avait qu'un moyen de changer avec honneur d'avis sur les affaires publiques, c'était de laisser à d'autres la tâche si difficile de les conduire.
nés.-] Il semble que Maillart ait d'abord hésité et que ses hésitations furent connues. Pour y mettre un terme, et sur le conseil de Pépin des Essarts et de Jean de Gharny, le régent confisqua ses biens et les donna au comte de Portien. Soupçonné de tenir moins à sa cause qu'à ses richesses, et, en effet, entraîné par le désir de les recouvrer, Maillart entra dans la conjuration, où l'on avait eu soin de lui réserver la première place
(l) Il est très-difficile d'arriver à la certitude historique sur la part que prit Jean Maillart aux derniers événements de cette histoire; plusieurs points sont l'objet d'une vive controverse :
i° Maillart, suivant les uns, aurait toujours été au nombre des amis du régent. Cette opinion est réfutée d'une manière très-satisfaisante par M. Luce , dans une courte note en réponse au mémoire de M. Lacabane. (Voy. Bibl. de l'Ecole des chartes , 18e année, t. III, 4e série, p. Ai 5. — Du rôle politique de Jean Maillart.)
2° Suivant Secousse et M. Lacabane, les hiens de Maillart n'auraient été confisqués que pour mieux tromper les Parisiens, et du consentement de Maillart lui-même. M. Luce, d'accord avec M. Henri Martin, ne peut se rendre à cette opinion, et je crois aussi qu'il faut la combattre, mais par d'autres raisons. La seule que donne M. Luce, c'est qu'il y a d'autres lettres de confiscation que celles qui frappent Maillart, et il cite celles par lesquelles le régent donne à Gilles de la Loucière les biens de Pisdoé.Sans doute, ce n'est pas assez d'un exemple;
mais il serait fort extraordinaire qu'on eût confisqué sérieusement les biens d'hommes relativement obscurs, tels que Maillart et Pisdoé, tandis qu'on ne frappait de la même rigueur ni Marcel, ni Toussac, ni tant d'autres plus considérables, dont les biens ne furent saisis qu'après leur mort. Pourquoi, d'ailleurs, le régent aurait-il attendu jusqu'au mois de juillet, s'il n'avait eu un motif tout particulier? Qu'il ait joué, d'accord avec Maillart, une simple comédie, cela paraît peu vraisemblable; il suffisait de la position officielle de Maillart, de ses opinions connues, de ses liens de famille, pour inspirer une entière confiance aux Parisiens, et c'eût été un mauvais moyen de couvrir ses démarches que d'attirer spécialement l'attention sur lui.
3° Maillart mérite-t-i! les éloges que lui accordent la plupart des historiens? Je ne saurais le croire. Même en tenant son but pour légitime, ses moyens furent la trahison et la perfidie. La tâche qu'il accomplit convenait à tout autre mieux qu'à lui, et il est douteux qu'elle fût nécessaire : combien de jours encore Marcel aurait-il pu tenir, enfermé dans