CHAPITRE DOUZIEME
e( Maiilart.
Il n'en continuait pas moins d'assister, en qualité d'échevin , aux conseils les Il reçoit la garde plus secrets de la commune, et la connaissance qu'il avait des desseins de ses amis lui servait à les déjouer. C'est parce qu'il savait que le roi de Navarre, qui se trouvait à Saint-Denis, entrerait , selon toute apparence, dans la ville par la porte de ce nom, qu'il s'en fit donner la garde, en même temps qu'à Simon, son frère, dont il avait fait le complice de sa trahison.
Le moment était venu de frapper le grand coup : dans la nuit du 3i juillet au ier août, le roi de Navarre devait entrer clans Paris. «Déjà il avoit été ordonné et par le prévôt que nulles portes ne seroient fermées cette nuit, ni nulles chaînes rr tendues. Les clefs des portes de la ville, ôtées à ceux qui les avoient en garde, fc avoient été baillées et livrées aux gens du dit roi'1), v
Sur le soir, Etienne Marcel se rendit à la bastille Saint-Denis, grand portail Querelle entre Man flanqué de tours qu'il avait fait construire. H y venait dîner dans la compagnie de cinquante ou soixante de ses amis, tous en armes. Le repas n'était visiblement qu'un prétexte, afin de ne pas éveiller les soupçons. En arrivant, Marcel trouva les deux frères Maiilart, à qui, comme on l'a vu, la garde de cette bastille était commise. Tout se passa d'abord paisiblement; mais, quand le prévôt donna l'ordre à un certain nombre d'entre les hommes auxquels commandait Jean Maiilart de se retirer, parce qu'il n'était pas besoin de tant de monde pour garder les portes de la ville; quand il commanda de remettre les clefs à Joceran de Mâcon, Maiilart trouva l'occasion de la querelle qu'il cherchait. Il déclara nettement, quoique sans s'expliquer davantage, qu'il ne donnerait les clefs à personne. Etienne Marcel s'étant alors emporté et se plaignant qu'on lui refusât obéissance, Maiilart demanda à son tour les raisons d'un acte si suspect. C'était se placer sur un bon terrain, car Mai'cel ne pouvait répondre sans compromettre le succès de ses desseins. Il s'éleva donc entre eux une altercation violente, où cr plusieurs grosses paroles n prirent la place des arguments : alors Maiilart, jetant le masque, saisit une bannière, et, suivi de ses amis, parcourut les rues qui conduisaient aux halles; il criait, afin de soulever les citoyens : rc Montjoie et Saint-Denis, au roi et au duc! v Soit frayeur, soit curiosité, un grand nombre accoururent à sa voix; d'autres, par un dévouement à la cause royale qu'ils n'avaient pas la veille et qui naissait des circonstances; quelques-uns, enfin, parce qu'ils étaient du complot ou qu'ils l'approuvaient^.
Paris, ne pouvant plus compter ni sur ses anciens mais qu'il est difficile de contrôler : rrDicebant euspartisans, ni sur le roi de Navarre qui, n'ayant rrtodes se esse sufficientes œquebene sictit illi qui- (jue des forces restreintes à son service, prévoyait rrbus custodiam committere nitebantur. Prœpositus sa défaite et cherchait à la prévenir par un arran- irautem et sui conlrarium asserebant. Ipsis igitur gement? «sic altercantibus de custodia et diseordantibus , el
(1) Froissart, iiv. I, part. 2 , ch. lxxiiî. (retiam de clamoribus cura tuba facientibus, qui
(2) Le continuateur de Nangis (p. 271) donne « custodes volebant quod proclamaliones nomin»' quelques détails qu'on ne trouve point ailleurs. "domini ducis regentis fièrent, et prœpositus vole-
De son côté, Marcel, comprenant le danger, courait avec ses hommes vers la porte Saint-Antoine; il poussait le même cri de guerre et de ralliement, pour laisser croire le plus longtemps possible que Maillart était d'accord avec lui. Quelques auteurs, cependant, semblent douter que le prévôt ait crié au duc en même temps qu'ira roi, et par là font preuve d'un certain esprit de justice. Marcel pouvait être violent, intraitable dans ses volontés, mais jamais, dans sa vie publique, on n'avait vu ni fourberie ni mensonge. A la bastille Saint-Antoine, il rencontra encore des amis de Maillart qui connaissaient déjà la querelle de la porte Saint- Denis. N'ayant plus rien à ménager, ces hommes demandèrent au prévôt communication de «boîtes qu'il tenoit,n et où il y avait des lettres que le roi de Navarre, disaient les uns, le régent, disaient les autres, lui avait envoyées'1'. Sur ses dénégations, ils le chargent d'injures, des injures ils passent aux menaces, et des menaces aux coups, rr S'émut riote à la dite bastide, tant cjue aucuns qui étoient crlà coururent sus à Philippe Gifïart, r, ami du prévôt des marchands et échevin depuis 1 3 5 6 , lequel se défendit fortement, «car il étoit fort armé et le bassinet rr en la tête; et toutefois fut-il tué. r, Après lui Simon Le Paumier et Etienne Marcel tombèrent frappés par des gardes obscurs de la porte Saint-Antoine. Us étaient venus au nombre de cinquante-quatre : le continuateur de Nangis dit qu'ils y périrent tous^2). ce Et ce fait, le peuple s'émut pour aller quérir des autres et en cr faire autel, t
rr bat quod nomen ducis taceretur, sed nomen régis «•personarelur, et de hoc mirabantur alii cives, n
(1) Ce sont les Grandes Chroniques, t. VI, p. 1 33, qui parlent de lettres du roi de Navarre. Une chronique dont M. Paulin Paris transcrit le passage important (voy. Grandes Chroniques, t. VI, p. 1 35 , note) dit au contraire : rrAdonc Jehan Maillart rerrquist au prévost des marchans et par devant le ^peuple que il monstrast les lettres que le régent «•lui a voit envoiées; mais il ne les monstroit mie -: volontiers , pour ce crue le mandement luy estoit cr contraire, et se cuidoit excuser par paroles, n Dans cette contradiction, il semble que les Grandes Chroniques doivent être crues de préférence, parce qu'en un tel moment on ne voit pas trop ce que le régent aurait pu écrire à Marcel; mais, d'autre part, le régent avait intérêt à montrer son ennemi en continuelles relations avec le roi de Navarre, c'est-à-dire avec les rr Anglais, « et à ne pas laisser croire qu'il négociait lui-même encore à la veille des inexorables rigueurs qu'il préparait de longue main. On ne peut donc que rester en suspens sur ce point, d'ailleurs sans grande importance.
(5) Grandes Chroniques, t. VI, p. i32, 1 33. — •rQuod videntes alii assistentes, in socios pnepo-
rrsiti, qui illuc secum erant quinquaginla quatuor, tf irruer un t, et ipsos onines cum dicto prœposito su- «•bilo gladiis suis vulnerantes occiderunt. » (Continuateur de Nangis, p. 272.) — C'est à dessein que nous laissons de côté le récit dramatique de Froissart (liv. I, part. 2, ch. lxxiu), quoique M. Henri Martin ait cru devoir le suivre de préférence. D'après Froissart , Marcel aurait été frappé de la main même de Maillart. Or, dans un mémoire de l'Académie des inscriptions (ancienne série, t. XLIII), Dacier a très-bien prouvé qu'il n'avait pu en être ainsi. Le silence des Grandes Chroniques, du continuateur de Nangis (p. 270), et surtout du Trésor des Chartes , où il est si souvent question des récompenses accordées à Jean Maillart, ne permet pas de croire qu'il ait tué Marcel de sa main. S il avait eu un pareil exploit dans ses états de service, ses amis ne l'auraient pas oublié, ni même ses ennemis. M. Lacabane dit, à la vérité, qu'on pourrait voir Maillart dans ce mot si vague du continuateur de Nangis : unus ex illis custodibus ( p. 2 7 1 ) ; mais . outre qu'on n'aurait point parlé ainsi d'un homme qui était le plus considérable du complot, ou qui en était du moins le chef apparent, il y a des textes précis qui s'opposent à