CHAPITRE DOUZIEME
Pondant ce temps Pépin des Essarts avait secondé le mouvement qui éclatait, succès des II se trouvait aux environs de la porte Saint-Denis, accompagné de son frère Martin, de Jacques de Pontoise, huissier d'armes, de plusieurs autres personnes, et sa présence, pas plus que celle des deux Maillart, n'y pouvait être fortuite : la réunion des principaux conjurés sur le même point fait assez voir que la querelle qui s'y engagea avait été concertée d'avance. En voyant partir Jean Maillart pour se rendre aux halles, Pépin des Essarts s'était dirigé avec ses amis vers l'hôtel de Joceran de Maçon, aux environs de Saint-Euslache, pour mettre à mort ce courageux échevin. Ne l'y trouvant pas, Pépin des Essarts conduisit sa troupe vers la maison aux piliers, où il se saisit de la bannière, et de là se dirigea vers la bastille Saint-Antoine. On ne sait s'ils y arrivèrent à temps pour prêter main-forte à ceux qui tuaient Marcel et les autres chefs du parti populaire W.
Les conjurés occupaient, dès ce moment, les principaux points de la ville, je veux dire la porte Saint-Denis, par où le roi de Navarre devait entrer dans Paris; la porte Saint-Antoine, qu'on allait ouvrir au régent; les halles et la maison aux piliers, où le peuple s'assemblait le plus volontiers. Maillart donna l'ordre d'occuper en outre les portes Saint-Honoré, Saint-Martin et Baudoyer, qui étaient encore aux mains des partisans de Marcel®.. C'est en défendant la porte Baudoyer que périrent Gilles Marcel, frère d'Etienne, clerc de la marchandise de Paris, c'est-à-dire greffier de la municipalité, et Jean de l'Isle, nommé échevin cette année même. D'autres devaient mourir dans les supplices. Ceux qui accusaient faussement le prévôt d'avoir fait marquer à la craie les maisons de ses ennemis avaient leurs listes de proscription toutes prêtes : le même jour, Charles Toussac, Joceran de Màcon et plus de soixante personnes considérables du parti populaire furent conduits au Châtelet, chacun du peuple ayant l'épée nue au poing, tandis qu'on traînait ignominieusement par les rues les corps d'Etienne Marcel, de Phi lippe Gilïart, de Jean de l'Isle, pour les exposer nus d'abord crsur les carreaux de
cette hypothèse. Une chronique manuscrite (Bibl. vingt-deux environ faits prisonniers. On verra sa
\at. n° 9O5G) dit expressément : rrfut occis le dit lettre au chapitre suivant.
rr prévôt du commun. * Une autre (n° 83g2) allirme (l) Lettres de rémission, février 1 35g. (Très,
seulement la présence de Maillart; il est vrai qu'elle des Chartes, reg. 9g, p. 5g8. — Secousse, Mém.
commet une grave erreur en ajoutant que le meurtre sur Charles le Mauvais, t. Il , p. -290.) eut lieu à la bastille Saint-Denis. Suivant le texte (2) Dans le mémoire dont il a été question plus
de Froissart, adopté par l'éditeur Buchon. le pre- haut, Dacier entreprend de prouver que Maillai t
mierqui aurait frappé Marcel serait Jean de Charny ne fut qu'un personnage secondaire dans la conju-
le second Pierre Fouace, qui furent suivis aussitôt ration. M. Lacabane a répondu victorieusement sur
d'une foule d'autres (p. 3i8, t. III, Paris, 18-jA). ce point : ses meilleures preuves sont celles qu'il
On voit qu'il n'y a guère moins de contradiction emprunte au Trésor des Chartes. Ce précieux re-
sur ces faits que sur la confiscation des biens de cueil contient une foule de lettres de donation à
Maillait. La version la plus vraisemblable en pareil Maillart en récompense de ses services. En outre,
cas, est ordinairement la moins dramatique. S'il beaucoup de grâces faites à des tiers le sont «sur
fallait en croire le régent, il n'y aurait eu de tués n- la demande, par amour et contemplation du dit
que le prévôt et six autres <rde nos traîtres, * et «Jean Maillart. »
conjur
30/i ÉTIENNE MARCEL.
«la voie, n puis sur les marches de l'église Sainte-Catherine du Val des Écoliers, comme ils avaient fait mettre les maréchaux de Glermont et de Champagne : «dont plusieurs tenoient, ajoutent les Grandes Chroniques, que c'étoit ordonnance «de Dieu, car ils étoient morts de telle mort comme ils avoient fait mourir les redits maréchaux. 11 Ces paroles, ainsi que l'action même, montrent assez que le régent avait mis en pratique le précepte célèhre : Aide-toi, le ciel t'aidera.
Revirement
des Parisiens.
A la terreur qui régnait dans Paris, durant les derniers jours qu'Etienne Marcel exerça le pouvoir, succéda celle qu'inspiraient déjà les amis victorieux du régent. Gomme il n'y avait personne qui n'eût protesté de son dévouement au gouvernement de la hourgeoisie, personne ne pouvait se croire en sûreté. Pour échapper au danger, il fallait donner cent fois plus de gages de soumission qu'aux plus sombres jours de la lutte. On vit alors un triste exemple de ces défaillances dont aucune révolution n'est exempte. Ceux qui, le matin, avaient pris les armes pour revivre et mourir avec les chefs du peuple, n déclaraient, le soir, ne s'être armés que pour ouvrir les portes de Paris au régent. En un instant, tous les chaperons rouges et pers avaient disparu, et chacun donnait des marques bruyantes dune joie qui n'était pas au fond de tous les cœurs (]).
Résistance de Nicolas la Courtneuvc.
Ce spectacle de la faiblesse humaine rehausse le courage de ceux qui surent rester fidèles à leur cause, quand il y avait danger à l'être. Nicolas de la Courtneuve donna l'exemple de la résistance aux vainqueurs. Garde de la Monnaie de Rouen, il avait été nommé, par Etienne Marcel, aux mêmes fonctions à la Monnaie de Paris. Il resta à son poste alors que tant d'autres abandonnaient le leur, et il sut empêcher qu'aucun des ouvriers soumis à ses ordres ne se prononçât pour Maillart et le régent. Le lendemain de la mort du prévôt, Jean le Flamand, maître de la monnaie du roi, s' étant présenté à l'Hôtel des monnaies pour en prendre possession et s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la Courtneuve refusa d'obéir, attendu, dit-il, qu'on ne savait pas encore qui était le seigneur. En vain Jean le Flamand l'assura qu'd n'y avait plus de doutes sur la prochaine rentrée du régent dans Paris, Nicolas persista dans son refus. Lorsque, enfin, il se fut assuré qu'il n'y avait plus d'espérance, il consentit à céder la place; mais, plutôt que de remettre les clefs à un officier du régent, il les donna à Pierre le Maréchal. qu'Etienne Marcel avait nommé maître particulier des monnaies (2).
(l) rrTola opinio vulgi et odium quod conirn ffducem regentem prius habebatur, in conlrarium «■commutatum est; unde qui de mane contra duffcem regentem se armabant, mine inseropro duce ffslare, et ipsum recipere, ac sibi reconcitiari uni- (fformiter parali sunt. Gaudium etlœtitia pereivilafrlem insonuit, et clamor benivoius acclamabatur
n-duci, et illa rnbea capucia, quaj antea pompose rr gerebantur, deinceps abscondita sunt et demissa. » (Contin. de Nangis, p. 27a.)
<2) Nicolas de la Courtneuve obtint , en 1 35q . des lettres de rémission; mais il n'eut pas besoin, pour cela, de sacrifier ses opinions et ses sentiments. Tout était terminé alors, et sans espoir d'un lieu-