‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 17 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

naies altérées, le droit de prise maintenu, les privilèges méprisés et les impôts excessifs. Ils ajoutèrent qu'ils pouvaient refuser le sacrifice demandé, et qu'ils ne le consentiraient qu'en échange d'une charge solennelle par laquelle le roi déclarerait que ce précédent ne serait en rien contraire aux privilèges de la Normandie.

Personne, assurément, parmi ces députés, ne songeait à poser, dans une mesure quelconque, le principe de la souveraineté des états, représentant les contribuables; mais ils agissaient comme si ce principe eût été posé et reconnu : c'est ainsi qu'à la longue, après bien des siècles, il devait se dégager de cette pratique intermittente. De leur côté, les contribuables, sans plus de souci des principes, mais instruits par la récente assemblée des états généraux, ne voulurent plus reconnaître, en matière d'impôts, d'autre souveraineté que la leur, et déclarèrent en plusieurs lieux qu'ils n'avaient point pensé s'en dessaisir en nommant des députés aux états de la province. Rouen, ville puissante, et la plus éclairée peut-être après Paris, n'admit point qu'elle fût engagée par leur vote, et prétendit le confirmer par le sien. Comme les officiers royaux n'invitaient pas les habitants à donner leur suffrage, ils résistèrent à la levée de l'aide M. Amiens. Laon, Beauvais, Arras eurent des mouvements semblables, qui marquaient un sensible retour vers les institutions communales et démocratiques. Ce retour, que favorisaient l'incapacité, la faiblesse ou l'impuissance du roi, n'échappa point aux chroniqueurs du temps, cr La commune, dit un d'eux, voulut dès lors vivre par rr elle-même et se défendre par ses propres forces (2).r

Les états provinciaux n'avaient nullement prévu chez leurs commettants ces velléités d'indépendance; mais, avec un respect excessif pour le droit des provinces, ils avaient déclaré ne vouloir point entreprendre sur leur libre décision. Il semble que, hors d'état de s'entendre, ils éprouvassent le secret désir de trouver chez d'autres plus de fermeté devant les exigences royales qu'ils n'en montraient eux-mêmes. Ils trahissaient ainsi, ce qui fut le malheur de ce temps, la faiblesse du caractère rendant vaines les hardiesses de l'esprit, et, maigre une aspiration réelle vers leur affranchissement progressif, malgré des intérêts communs et des idées semblables, une invincible tendance au plus fâcheux isolement.

On dit que la difficulté des communications opposait à tout accord sérieux un obstacle insurmontable. Sans contester tout fondement à cette assertion, l'on y peut toutefois répondre que les échanges se faisaient activement d'une ville ;i l'autre, dans un rayon assez étendu : comment les chemins ouverts à l'échange des produits ne l'eussent-ils pas été à l'échange des idées? Ce que voulaient alors les Flamands et les Français de langue d'oil, ou plutôt ce dont il était souvent

J M. Chérnet, Histoire de Rouen pendant l'époque Flandres, par M. Kervyn de Lettcnhove. t. III. communale, t. II, p. 162-168. p. Syô. — Chronique de la ville d' Arras, in-6°,

- Robert cPAvesbury, p. 2^10, ap. Histoire des 1766.

question clans leurs conversations familières, c'était la nécessité de faire à la bourgeoisie sa place clans la société politique, auprès de la noblesse, du clergé, du souverain, et de trouver les moyens de faire vivre ensemble ces éléments divers A mesure que s'augmentaient les désordres, favorisés par l'orgueil ou la faiblesse des princes, les villes cherchaient à s'unir pour mieux résister à des prétentions qu'elles jugeaient intolérables. C'est ainsi qu'était combattue, surtout clans les temps de crise, et par les plus capables d'entre les bourgeois, cette tendance à l'isolement qu'avait produite, depuis des siècles, le danger de tout puissant voisinage, qui était toujours le malheur du plus grand nombre, et qui, dans les temps calmes, gagnait même les plus avisés.

Quatre ans s'écoulèrent, pendant lesquels Jean le Bon parvint à vivre d'expédients et à trouver de l'argent pour ses plaisirs. Mais à la fin tout s'épuise. En 1 3 5 5 , les dix-huit ordonnances que ce prince avait rendues pour remanier les monnaies étaient reconnues inutiles : elles n'avaient procuré que des ressources insuffisantes, et l'on n'osait les renouveler. On ne pouvait davantage convoquer les états des provinces, dont on venait d'user jusqu'à l'abus. Jean n'avait plus, s'il ne voulait réformer sa vie, qu'à convoquer les états généraux. Dans cette alternative, il n'hésita point: les états clu pays coutumier, c'est-à-dire de la langue d'oil, furent invités à se réunir à Paris le 2 décembre suivant (î 355).

La convocation si fréquente des états particuliers ou généraux était, à l'insu de la royauté, un hommage rendu au principe représentatif, élément presque nécessaire de toute vaste démocratie, où les citoyens ne peuvent, comme ils faisaient à Atbènes, se réunir incessamment sur la place publique pour y décider eux-mêmes sur les affaires communes. C'était acheminer insensiblement les sujets vers l'idée de la réunion périodique des députés qui les représentaient, admettre que les contribuables ont le droit de voter l'impôt, et, par conséquent, de le refuser, leur reconnaître enfin le droit de contrôle et de refus, à moins qu'on ne préférât les contraindre à payer, et, pour mieux résister à leurs empiétements, se réfugier dans le pur despotisme.

Jean, s'il en avait la volonté, n'en avait pas le pouvoir. 11 se voyait à la merci de ses sujets, et réduit, pour leur arracber de l'argent, à leur accorder, à leur offrir même des garanties. Jusqu'alors rien n'avait été plus incertain ni plus arbitraire que les formes et formalités de la désignation des députés aux états. Les rois y appelaient, selon le protocole ordinaire des ordonnances, les ducs, les comtes, les barons, les prélats et w autres personnes sages y du royaume. Ces tr autres personnes sages, u c'est-à-dire les bourgeois, étaient en petit nombre, et vraisemblablement désignées par la royauté. Pour la première fois, en 1 355, les

Voy. M. Guizot, Hist. de la civilisation en Europe, p. 282.

Page 1